ATRIUM - L'Âge Classique (1453-1789)

Retraçons ici trois siècles particulièrement riches pour l'histoire de l'humanité. Nous étudierons les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles au travers de divers dossiers et de simples pages s'attachant aux aspects politiques, militaires, sociaux, culturels...

 

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La monarchie de droit divin au XVIIIe siècle
 
 

Louis XIV était profondément convaincu de l'origine divine de sa puissance, et de ce principe, que presque tout le monde admettait alors, il tira les conséquences qu'il devait formuler dans ses Mémoires rédigés pour l'éducation du Dauphin. On lui avait dit et répété dans son enfance qu'il était « une divinité visible », un « vice-Dieu ». Il était pénétré de cette idée qu'il était un être à part, tenant sa couronne de la volonté divine, roi « par la grâce de Dieu » et son « lieutenant » sur la terre. De son règne, il aurait un jour à rendre compte, mais à Dieu seul. Pour son fils, il écrit: « Toute puissance, toute autorité résident dans la main du roi et il ne peut y en avoir d'autre dans le royaume que celle qu'il y établit ». Ou encore: « Tout ce qui se trouve dans l'étendue de nos Etats de quelque nature que ce soit (et il entendait par là jusqu'à l'argent des particuliers, encore que les moeurs eussent tempéré le droit) nous appartient au même titre ». « Celui qui a donné des rois au monde a voulu qu'ils fussent honorés comme ses représentants en se réservant à lui seul de juger leurs actions. Celui qui est né sujet doit obéir sans murmurer: telle est sa volonté. » Le grand Bossuet, la plus haute intelligence de l'Eglise de France, écrit dans sa Politique tirée des propres paroles de l'Ecriture sainte, rédigée pour son élève le Grand Dauphin, fils du roi: « Le trône royal n'est pas le trône d'un homme, mais le trône de Dieu même ». Prêchant devant la cour le dimanche des Rameaux en 1662, le même orateur, l'un des plus puissants manieurs du verbe qu'il y ait eu en France, l'un de ceux qui ont fait passer le plus fortement dans les âmes le frisson du sacré, s'écrie: « Vous êtes des dieux encore que vous mouriez, et votre autorité ne meurt point. » Avant le grand roi et le grand évêque, d'autres avaient développé dans le même siècle les mêmes idées. Ce sont celles de Jacques ler Stuart dans son traité du Don royal et de tant de légistes, défenseurs de la monarchie absolue.

De telles formules ne se rencontrent avec une telle acception qu'au XVII-XVIIIe siècles, et ce sont des propositions hétérodoxes par rapport au système de la souveraineté divine telle que l'avait conçue le moyen âge. Le pouvoir médiéval, dont tant de gens se font encore une représentation grossièrement erronée, n'avait en aucune manière ce caractère de souveraineté illimitée. Il était, au contraire, partagé avec d'autres puissances, autonomes dans leur cadre, et limité par elles.

Depuis saint Paul, on a répété au cours des siècles sa formule fameuse, énoncée dans l'épître aux Romains: « Tout pouvoir vient de Dieu », mais dans des intentions fort différentes. L'apôtre des Gentils voulait évidemment combattre dans la communauté chrétienne de Rome les tendances à la désobéissance civile qui présentaient le double danger de précipiter les persécutions et de distraire l'action chrétienne de son objet réel, la conquête des âmes. L'ordre impérial romain ébranlé ou détruit, saint Grégoire le Grand (590-604), le premier fondateur du pouvoir temporel de la papauté, puis les canonistes du IXe siècle veulent étayer le pouvoir chancelant. Mais, la société européenne raffermie, l'Eglise répète la formule de saint Paul beaucoup moins pour inviter les sujets à l'obéissance envers le pouvoir que pour inviter le pouvoir à l'obéissance envers Dieu. « Loin que l'Eglise, en appelant les princes représentants ou ministres de Dieu, veuille leur communiquer la toute-puissance divine, elle s'est au contraire proposé de leur faire sentir qu'ils ne tiennent leur autorité que comme un mandat et doivent donc en user selon l'intention et la volonté du Maître dont ils l'ont reçu. Il ne s'agit pas de permettre au prince de faire indéfiniment la loi, mais bien de plier le Pouvoir à une Loi divine qui le domine et l'oblige.» selon les mots de Bertrand de Jouvenel.

Le roi sacré du moyen âge, objet de cette « religion royale » qui allait, grâce à la lente et subtile propagande des souverains de France et d'Angleterre, jusqu'à reconnaître au monarque le pouvoir d'opérer des guérisons miraculeuses - présente le pouvoir le moins libre et le moins arbitraire qu'on puisse imaginer. L'Eglise dénie aux princes, même aux plus pieux, le don du miracle et lutte de toutes ses forces pour que l'on n'assimile pas l'onction royale du sacre à l'onction sacerdotale. Si les rois capétiens cherchent à revêtir aux yeux de leurs fidèles la gloire du sacerdoce pour mieux défendre les prérogatives de l'Etat contre l'Eglise, et du clergé de France contre le Saint-Siège, ce dernier combat la prétention d'usurper, par une confusion coupable du temporel et du spirituel, un caractère quasi sacerdotal. La papauté se plaît à rappeler au prince qu'il est « le serviteur des serviteurs de Dieu » et non leur maître, le protecteur et non le propriétaire de son peuple. Pour briser le contrôle ecclésiastique, les princes plaident qu'ils tirent leur autorité immédiate de Dieu. Mais, à la fin du moyen âge, ils recourent plus souvent à la théorie juridique romaine qui attribue la souveraineté au peuple; et il est significatif que le pouvoir s'appuie sur cette idée pour se rendre absolu. C'est finalement la révolution religieuse du XVIe siècle, la Réforme, qui permettra aux princes d'arguer de Dieu contre le peuple après avoir argué du peuple contre Dieu. Les docteurs réformateurs apportent ce cadeau aux princes réformés qui, rompant avec Rome, en profitèrent pour s'attribuer comme une propriété le droit souverain qui ne leur avait été reconnu que comme un mandat sous contrôle. Les Etats qui n'avaient pas adopté la Réforme firent naturellement de même, l'Eglise qui sollicitait l'appui des princes n'étant plus à même d'exercer sur eux le contrôle séculaire. C'est dans ce sens que des historiens anglais ont pu écrire.. « Sans Luther, pas de Louis XIV. » Le « droit divin des rois », tel qu'il apparaît au XVIIIe siècle, est « le membre disjoint d'une doctrine qui n'avait posé les rois en représentants de Dieu vis-à-vis des sujets que pour simultanément les soumettre à la Loi de Dieu et au contrôle de l'Eglise » toujours selon Jouvenel.

La monarchie absolue devait être le premier des régimes modernes démolisseur des libertés subjectives ou personnelles et des privilèges - c'est-à-dire des libertés - des corps intermédiaires de la nation, Etats provinciaux et institutions locales. Louis XIV s'y appliqua en renforçant l'administration et la bureaucratie royales et en domestiquant à sa cour, la plus brillante de l'Europe, la noblesse dépouillée de ses antiques prérogatives. La cour et la bureaucratie contribuèrent l'une et l'autre à éloigner le roi de la nation. L'idée qu'il était le «lieutenant de Dieu» inspira un prodigieux orgueil à Louis XIV. Il prit pour emblème un soleil resplendissant, d'où son surnom de « Roi-Soleil ». « Sans la crainte du diable, dit méchamment Saint-Simon, il se serait fait adorer. » S'il l'eût essayé, il aurait trouvé des adorateurs. Louis XIV organisa le culte de la majesté royale, et chacun des actes ordinaires de sa vie quotidienne devint une cérémonie publique dont tous les détails étaient minutieusement réglés par « l'étiquette ». « Le château de Versailles nous offre l'image même de l'Etat au XVIIe siècle, l'expression parfaite du régime à son apogée: tout y rappelle la nécessaire hiérarchie. La chapelle surélevée comme il sied, domine le palais, mais elle n'en occupe point le centre: le véritable centre est la chambre du roi située dans l'axe même de la grand'route de Paris à Versailles, le pavé du roi, la seule échappée sur le monde. » selon Bernard Amoudru.

Mais Louis XIV fit en conscience toute sa vie son « métier de roi ». Il fut par excellence le roi travailleur. « C'est par le travail que l'on règne, écrivait-il à son fils, pour cela qu'on règne et il y a de l'ingratitude à l'égard de Dieu, de l'injustice et de la tyrannie à l'égard des hommes de vouloir l'un sans l'autre. » Il entendait voir lui-même toutes les affaires; il les étudiait chaque jour plusieurs heures le matin et le soir soit seul, soit avec ses ministres, les secrétaires d'Etat. « Notre empereur (c'est déjà l'idée d'exercer en Europe l'hégémonie qui avait été naguère celle de la maison d'Autriche) voit tout, entend tout, résoud tout, ordonne tout », écrit Hugues de Lionne, le secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères. A la cour, dans l'immense palais qu'il s'était fait construire à Versailles, et dont l'ordonnance grandiose en impose aujourd'hui encore aux visiteurs, Louis XIV domestiqua la noblesse qui devint réellement « sa » noblesse. Il n'admit pour elle que trois façons de vivre: au service civil ou militaire de sa personne; à ses armées ou dans ses flottes; à la cour dans l'oisiveté de dispendieuses sinécures. Il n'employa pas de nobles dans le gouvernement, et dans l'administration, il les réduisit aux rôles de parade. Louis XIV gouverna et administra avec des bourgeois. « Il n'était pas de mon intérêt de choisir des hommes de dignité plus éminente, écrit-il à propos de ses ministres. Il était important que le public connût par le rang de ceux dont je me servais que je n'était pas en dessein de partager avec eux mon autorité. » Il les anoblit tous d'ailleurs; plusieurs d'entre eux portèrent des titres. Le roi, ce faisant, montrait mieux encore qu'ils n'étaient rien que par lui. Ce furent Hugues de Lionne, Arnauld de Pomponne, Michel Le Tellier, Louvois, Colbert, dans la famille de qui le roi ne prit pas moins de cinq ministres.

« Dynasties de ministres au-dessous de la dynastie régnante, et presque aussi durables qu'elle, car elles s'appuient sur des bureaux encore plus fixes que les ministres, sur tout un réseau d'agents au fond des provinces les plus reculées: intendants qui cessent d'être des commissaires extraordinaires pour devenir les tout-puissants représentants de la monarchie, mais pourtant, ils n'ont pas de pouvoir propre, ils dépendent étroitement des bureaux de Versailles, comme d'eux-mêmes dépendent les subdélégués. Une aristocratie d'administrateurs... forme le soubassement inébranlable de la monarchie. Louis XIV peut régner et même gouverner. L'administration est en mains sûres » écrit Madaule dans son Histoire de France. Elle l'était même si bien que vers la fin du règne, l'intervention de plus en plus active des pouvoirs publics dans la vie quotidienne de chaque Français donnait aux contemporains le sentiment que la royauté s'altérait et que la notion d'Etat était poussée à un degré d'exagération menaçante. Ils ne pouvaient pas prévoir comment la personne humaine serait un jour écrasée, et non seulement en France, par la tyrannie des organismes collectifs, car l'Etat ne rend jamais plus les libertés qu'il a englouties. Mais la « croissance du minotaure », comme dit un historien de notre temps explique pourquoi à la veille de la Révolution le peuple, lorsqu'il s'en prendra au « despotisme », entendra stigmatiser sous ce nom l'arbitraire ministériel et administratif plutôt que le pouvoir du roi. Il en appellera même, mais en vain, au monarque, contre les excès de ses propres agents.

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Bibliographie

E-Th. Rimli, coll. Histoire universelle illustrée Editions Stauffacher S.A

 
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