Louis XIV était profondément convaincu de l'origine
divine de sa puissance, et de
ce principe, que presque tout le
monde admettait alors, il tira les
conséquences qu'il devait formuler
dans ses Mémoires rédigés pour
l'éducation du Dauphin. On lui
avait dit et répété dans son enfance
qu'il était «
une divinité visible », un «
vice-Dieu
». Il était pénétré de cette idée
qu'il était un être à part, tenant
sa couronne de la volonté divine,
roi « par la
grâce de Dieu » et son «
lieutenant
» sur la terre. De son règne, il
aurait un jour à rendre compte, mais
à Dieu seul. Pour son fils, il
écrit: « Toute
puissance, toute autorité résident
dans la main du roi et il ne peut y
en avoir d'autre dans le royaume que
celle qu'il y établit ». Ou
encore: « Tout
ce qui se trouve dans l'étendue de
nos Etats de quelque nature que ce
soit (et il entendait par là
jusqu'à l'argent des particuliers,
encore que les moeurs eussent
tempéré le droit)
nous
appartient au même titre ». «
Celui qui a
donné des rois au monde a voulu
qu'ils fussent honorés comme ses
représentants en se réservant à lui
seul de juger leurs actions. Celui
qui est né sujet doit obéir sans
murmurer: telle est sa volonté.
» Le grand
Bossuet,
la plus haute intelligence de
l'Eglise de France, écrit dans sa
Politique tirée des propres paroles
de l'Ecriture sainte, rédigée
pour son élève le Grand Dauphin,
fils du roi: «
Le trône royal n'est pas le trône
d'un homme, mais le trône de Dieu
même ». Prêchant devant la
cour le dimanche des Rameaux en
1662, le même orateur, l'un des plus
puissants manieurs du verbe qu'il y
ait eu en France, l'un de ceux qui
ont fait passer le plus fortement
dans les âmes le frisson du sacré,
s'écrie: «
Vous êtes des dieux encore que vous
mouriez, et votre autorité ne meurt
point. » Avant le grand roi
et le grand évêque, d'autres avaient
développé dans le même siècle les
mêmes idées. Ce sont celles de
Jacques ler
Stuart dans son traité du
Don royal et de tant de
légistes, défenseurs de la monarchie
absolue.
De telles formules ne se rencontrent
avec une telle acception qu'au
XVII-XVIIIe siècles, et ce
sont des propositions hétérodoxes
par rapport au système de la
souveraineté divine telle que
l'avait conçue le moyen âge. Le
pouvoir médiéval, dont tant de gens
se font encore une représentation
grossièrement erronée,
n'avait en
aucune manière ce caractère de
souveraineté illimitée.
Il était, au contraire, partagé avec
d'autres puissances, autonomes dans
leur cadre, et limité par elles.
Depuis saint Paul, on a répété au cours des siècles sa
formule fameuse, énoncée dans
l'épître aux Romains: «
Tout pouvoir
vient de Dieu », mais dans
des intentions fort différentes.
L'apôtre des Gentils voulait
évidemment combattre dans la
communauté chrétienne de Rome les
tendances à la
désobéissance civile qui
présentaient le double danger de
précipiter les persécutions et de
distraire l'action chrétienne de son
objet réel, la conquête des âmes.
L'ordre impérial romain ébranlé ou
détruit,
saint Grégoire le Grand
(590-604), le premier fondateur du
pouvoir temporel de la papauté, puis
les canonistes du IXe siècle veulent
étayer le pouvoir chancelant. Mais,
la société européenne raffermie,
l'Eglise répète la formule de saint
Paul beaucoup moins pour inviter les
sujets à l'obéissance envers le
pouvoir que pour
inviter le
pouvoir à l'obéissance envers Dieu.
« Loin que
l'Eglise, en appelant les princes
représentants ou ministres de Dieu,
veuille leur communiquer la
toute-puissance divine, elle s'est
au contraire proposé de leur faire
sentir qu'ils ne tiennent leur
autorité que comme un mandat et
doivent donc en user selon
l'intention et la volonté du Maître
dont ils l'ont reçu. Il ne s'agit
pas de permettre au prince de faire
indéfiniment la loi, mais bien de
plier le Pouvoir à une Loi divine
qui le domine et l'oblige.»
selon les mots de Bertrand de
Jouvenel.
Le roi sacré du moyen âge, objet de cette « religion royale »
qui allait, grâce à la lente et
subtile propagande des souverains de
France et d'Angleterre, jusqu'à
reconnaître au monarque le pouvoir
d'opérer des guérisons miraculeuses
- présente le pouvoir le moins libre
et le moins arbitraire qu'on puisse
imaginer. L'Eglise dénie aux
princes, même aux plus pieux, le don
du miracle et lutte de toutes ses
forces pour que l'on n'assimile pas
l'onction royale du sacre à
l'onction sacerdotale. Si les rois
capétiens cherchent à revêtir aux
yeux de leurs fidèles la gloire du
sacerdoce pour mieux défendre les
prérogatives de l'Etat contre
l'Eglise, et du clergé de France
contre le Saint-Siège, ce dernier
combat la prétention d'usurper, par
une confusion coupable du temporel
et du spirituel, un caractère quasi
sacerdotal. La papauté se plaît à
rappeler au prince qu'il est «
le serviteur
des serviteurs de Dieu » et
non leur maître, le
protecteur
et non le propriétaire de son
peuple. Pour briser le contrôle
ecclésiastique, les princes plaident
qu'ils tirent leur autorité
immédiate de Dieu. Mais, à la fin du
moyen âge, ils recourent plus
souvent à la théorie juridique
romaine qui attribue la souveraineté
au peuple; et
il est significatif que le pouvoir
s'appuie sur cette idée pour se
rendre absolu. C'est
finalement la révolution religieuse
du XVIe siècle, la
Réforme,
qui permettra aux princes d'arguer
de Dieu contre le peuple après avoir
argué du peuple contre Dieu. Les
docteurs réformateurs apportent ce
cadeau aux princes réformés qui,
rompant avec Rome, en profitèrent
pour
s'attribuer comme une propriété le
droit souverain qui ne leur avait
été reconnu que comme un mandat sous
contrôle. Les Etats qui
n'avaient pas adopté la Réforme
firent naturellement de même,
l'Eglise qui sollicitait l'appui des
princes n'étant plus à même
d'exercer sur eux le contrôle
séculaire. C'est dans ce sens que
des historiens anglais ont pu
écrire.. «
Sans Luther, pas de Louis XIV.
» Le « droit divin des rois », tel
qu'il apparaît au XVIIIe siècle, est
« le membre
disjoint d'une doctrine qui n'avait
posé les rois en représentants de
Dieu vis-à-vis des sujets que pour
simultanément les soumettre à la Loi
de Dieu et au contrôle de l'Eglise
» toujours selon Jouvenel.
La monarchie absolue devait être le premier des régimes
modernes démolisseur des libertés
subjectives ou personnelles et des
privilèges - c'est-à-dire des
libertés - des corps intermédiaires
de la nation, Etats provinciaux et
institutions locales.
Louis XIV
s'y appliqua en renforçant
l'administration et la bureaucratie
royales et en domestiquant à sa
cour, la plus brillante de l'Europe,
la noblesse dépouillée de ses
antiques prérogatives. La cour et la
bureaucratie contribuèrent l'une et
l'autre à éloigner le roi de la
nation. L'idée qu'il était le «lieutenant de
Dieu» inspira un prodigieux
orgueil à Louis XIV. Il prit pour
emblème un soleil resplendissant,
d'où son surnom de « Roi-Soleil ». «
Sans la
crainte du diable, dit
méchamment Saint-Simon,
il se serait
fait adorer. » S'il l'eût
essayé, il aurait trouvé des
adorateurs. Louis XIV organisa le
culte de la majesté royale, et
chacun des actes ordinaires de sa
vie quotidienne devint une cérémonie
publique dont tous les détails
étaient minutieusement réglés par «
l'étiquette ». «
Le château de
Versailles nous offre l'image même
de l'Etat au XVIIe siècle,
l'expression parfaite du régime à
son apogée: tout y rappelle la
nécessaire hiérarchie. La chapelle
surélevée comme il sied, domine le
palais, mais elle n'en occupe point
le centre: le véritable centre est
la chambre du roi située dans l'axe
même de la grand'route de Paris à
Versailles, le pavé du roi, la seule
échappée sur le monde. »
selon Bernard Amoudru.
Mais Louis XIV fit en conscience toute sa vie son « métier de
roi ». Il fut par excellence le roi
travailleur. «
C'est par le travail que l'on règne,
écrivait-il à son fils,
pour cela
qu'on règne et il y a de
l'ingratitude à l'égard de Dieu, de
l'injustice et de la tyrannie à
l'égard des hommes de vouloir l'un
sans l'autre. » Il entendait
voir lui-même toutes les affaires;
il les étudiait chaque jour
plusieurs heures le matin et le soir
soit seul, soit avec ses ministres,
les secrétaires d'Etat. «
Notre empereur
(c'est déjà l'idée d'exercer
en Europe l'hégémonie qui avait été
naguère celle de la maison
d'Autriche)
voit tout, entend tout, résoud tout,
ordonne tout », écrit Hugues
de Lionne, le secrétaire d'Etat aux
Affaires étrangères. A la cour, dans l'immense palais qu'il s'était fait
construire à Versailles, et dont
l'ordonnance grandiose en impose
aujourd'hui encore aux visiteurs,
Louis XIV domestiqua la noblesse qui
devint réellement « sa » noblesse.
Il n'admit pour elle que trois
façons de vivre: au service civil ou
militaire de sa personne; à ses
armées ou dans ses flottes; à la
cour dans l'oisiveté de
dispendieuses sinécures. Il
n'employa pas de nobles dans le
gouvernement, et dans
l'administration, il les réduisit
aux rôles de
parade. Louis XIV gouverna et
administra avec des bourgeois. «
Il n'était pas de mon intérêt de
choisir des hommes de dignité plus
éminente, écrit-il à propos de ses
ministres. Il était important que le
public connût par le rang de ceux
dont je me servais que je n'était
pas en dessein de partager avec eux
mon autorité. » Il les
anoblit tous d'ailleurs; plusieurs
d'entre eux portèrent des titres. Le
roi, ce faisant, montrait mieux
encore qu'ils n'étaient rien que par
lui. Ce furent
Hugues de Lionne, Arnauld de
Pomponne, Michel Le Tellier,
Louvois, Colbert, dans la
famille de qui le roi ne prit pas
moins de cinq ministres.
« Dynasties de ministres au-dessous de
la dynastie régnante, et presque
aussi durables qu'elle, car elles
s'appuient sur des bureaux encore
plus fixes que les ministres, sur
tout un réseau d'agents au fond des
provinces les plus reculées:
intendants qui cessent d'être des
commissaires extraordinaires pour
devenir les tout-puissants
représentants de la monarchie, mais
pourtant, ils n'ont pas de pouvoir
propre, ils dépendent étroitement
des bureaux de Versailles, comme
d'eux-mêmes dépendent les
subdélégués. Une aristocratie
d'administrateurs... forme le
soubassement inébranlable de la
monarchie. Louis XIV peut régner et
même gouverner. L'administration est
en mains sûres » écrit
Madaule dans son Histoire de
France. Elle l'était même si
bien que vers la fin du règne,
l'intervention de plus en plus
active des pouvoirs publics dans la
vie quotidienne de chaque Français
donnait aux contemporains le
sentiment que la royauté s'altérait
et que la notion d'Etat était
poussée à un degré d'exagération
menaçante. Ils ne pouvaient pas
prévoir comment la personne humaine
serait un jour écrasée, et non
seulement en France, par la tyrannie
des organismes collectifs, car
l'Etat ne rend jamais plus les
libertés qu'il a englouties. Mais la
« croissance
du minotaure », comme dit un
historien de notre temps explique
pourquoi à la veille de la
Révolution le peuple, lorsqu'il s'en
prendra au « despotisme », entendra
stigmatiser sous ce nom
l'arbitraire
ministériel et administratif plutôt
que le pouvoir du roi. Il en
appellera même, mais en vain, au
monarque, contre les excès de ses
propres agents.