L'établissement de la puissance anglaise sur les mers
est l'un des événements capitaux du
XVIIIe siècle et de l'histoire du
monde. Une véritable prépondérance
anglaise a été fondée et développée
de 1713,
date du Traité
d'Utrecht, à
1763,
année où fut signée la
Paix de Paris,
désastreuse pour la France de
Louis XV.
Parallèlement, il s'est opéré en Angleterre, jusqu'à
la fin du siècle, une
révolution
industrielle, des changements
d'une portée considérable qui ont
transformé la Grande-Bretagne
agricole et pastorale du moyen âge,
restée telle sous les
Stuarts,
en un pays industriel, la première
puissance industrielle pour la durée
d'un siècle. Cette transformation
n'est pas limitée à l'industrie ;
dans l'industrie même elle n'a été
rendue possible que par un concours
de circonstances très complexes, par
une série de transformations
concomitantes qui l'ont favorisée et
permise. Les découvertes pratiques
et techniques de certains ouvriers,
l'esprit d'entreprise de certains
chefs d'industrie n'ont pu donner
leurs fruits que par suite de
l'évolution sociale qui, groupant la
propriété entre un plus petit nombre
de mains et substituant l'élevage à
la culture, a mis à la disposition
de l'industrie, entrée dans l'ère du
machinisme, et appelé vers les
villes, une masse de bras devenus
inutiles.
Le mouvement commercial, colonial,
maritime ouvrait à l'industrie
anglaise, dès le XVIIe siècle, deux
mondes nouveaux : l'Inde et
l'Amérique. Mais l'industrie n'a pu
porter ses produits vers les ports
où ils étaient chargés pour les deux
Indes - l'asiatique et l'américaine
- que par la transformation des
voies de communication, routes et
canaux. Enfin, le mouvement initial
qui a transformé l'industrie est
antérieur au XVIIIe siècle. Il faut
remonter ici non seulement à la
révolution de
1688, mais aux années 1680-1688.
Ce furent les réfugiés français,
chassés de leur patrie par la
révocation de
l'Edit de Nantes, qui
vinrent donner une impulsion à
l'industrie anglaise jusqu'alors
dépassée par cette industrie
française dont elle était aussi
jalouse que du commerce hollandais.
Avec la révolution de 1688, l'ère des révolutions
politiques et religieuses était
close. L'aristocratie et les couches
supérieures de la classe moyenne
jouissaient maintenant de la
plénitude de leurs droits
politiques. Maîtresses du pouvoir,
elles allaient consacrer en sécurité
leur activité à la conquête de la
richesse, puis s'assurer la
domination des mers avec une fermeté
et une constance qui devaient leur
donner la victoire.
La lutte coloniale
La lutte coloniale de la France et de l'Angleterre ne
commença qu'au milieu du XVIIIe
siècle, pendant les
guerres de la
succession d'Autriche (1740-1748)
et de Sept-Ans
(1756-1763).
La France perdit alors la
prépondérance qu'elle avait acquise
sur les mers. C'est que sa politique
se partagea entre le continent et
l'océan, ou plutôt qu'elle porta
plus d'attention aux affaires de
l'Europe qu'à celles de l'Asie ou de
l'Amérique. L'Angleterre fut mieux
inspirée, comme on l'a vu, par sa
position insulaire sur ses
véritables intérêts. Jusque-là, il
sembla que l'héritage du Portugal,
de l'Espagne et de la Hollande dût
revenir à la France. Ses premiers
établissements dataient du XVIe
siècle. Auparavant même, des marins
de Dieppe avaient fondé de nombreux
comptoirs le long de la côte de
Guinée. Sous
François Ier,
Le Havre fut construit; le Vénitien
Verazzano
explora la Floride (1524) ;
Jacques
Cartier et
Roberval
colonisèrent le Canada (1535-154.
D'autres tentatives furent faites
plus tard dans l'Amérique du Sud.
Villegagnon,
en
1555,
séjourna quelque temps au Brésil.
Sous l'inspiration de
Coligny,
le chef protestant massacré à la
Saint-Barthélemy, des colons
français débarquèrent dans la baie
de Rio de Janeiro, mais ne purent
pas s'y maintenir. A la fin du règne
de
Henri IV,
Samuel
Champlain donna plus
d'importance à la colonisation
française dans le Canada, la «
Nouvelle-France », comme il
l'appelait. Il fonda Québec et
Montréal, fut encouragé ensuite par
Richelieu
et eut le titre de gouverneur. Il
est le premier des grands colons
français.
Sous
Louis XIV,
les Compagnies commerciales de
Colbert
n'eurent qu'une existence éphémère.
Elles contribuèrent pourtant, et
c'était essentiel, à attirer
l'intérêt public vers la mer; à
partir de ce moment, la France eut
vraiment une politique commerciale.
Elle porta ses efforts surtout au
Canada et dans l'Inde. Les
possessions françaises du Canada
prirent une très grande extension.
Le Saint-Laurent fut remonté
jusqu'aux lacs. Au-delà, de hardis
voyageurs s'enfoncèrent dans les
terres inconnues ; le
Père Marquette,
jésuite, rechercha le cours
supérieur du Mississippi ou
Meschacebé, «
le père des eaux » ; il
l'atteignit, mais n'en descendit
qu'une petite étendue.
Cavelier de la
Salle, de 1678 à 1682,
explora le fleuve jusqu'à ses
embouchures et donna à la région
inférieure le nom de Louisiane, en
l'honneur de Louis XIV. Le
chevalier
d'Iberville, en 1697,
atteignit la baie d'Hudson et porta
la domination française jusqu'aux
terres polaires.
Le Traité
d'Utrecht (1713),
en prenant à la France l'entrée du
Saint-Laurent, compromit l'avenir de
cet empire de l'Amérique du Nord.
Mais le «
système de Law », si
dangereux et si éphémère sous
d'autres rapports à cause de
l'inflation du crédit, lui
donna un nouvel essor. La
Nouvelle-Orléans fut fondée en 1717
et un grand nombre de colons
continuèrent de se rendre à la
Nouvelle-France ou à la Louisiane.
Une ligne de forts le long du
Mississippi et du Saint-Laurent
prenait à revers les colonies
anglaises d'Amérique et pouvait à un
moment donné faire de toute
l'Amérique du Nord une terre
française.
La France et l'Angleterre étaient, en effet,
voisines en Amérique et en Asie, et
un conflit était inévitable. Si
l'expansion européenne, qui a
transformé le monde, a trouvé dans
la colonisation britannique son
expression la plus originale et la
plus universelle ; si la
Grande-Bretagne devait trouver, au
cours des deux derniers siècles, les
formes les plus variées pour asseoir
sa domination, elle n'est venue
cependant dans la carrière coloniale
qu'après l'Espagne, le Portugal et
la France.
L'influence des grandes découvertes du XVIe siècle a
été décisive pour la vocation
coloniale de l'Angleterre. Une fois
le Nouveau-Monde connu, elle cessa
d'être en marge de la terre, cette «
ultima Thulé
» à l'écart du monde. Avec
l'Espagne, le Portugal, la France,
elle se trouva transportée au milieu
des terres : car l'Atlantique
septentrional devint pour plusieurs
siècles le lien entre l'ancien
continent et le nouveau, le bassin
de la circulation universelle où
l'Angleterre, sur la rive orientale
de ce bassin, occupe une situation
unique. Quant à l'influence de sa
position insulaire, elle ne se fit
sentir qu'à partir du moment où la
consolidation de l'unité nationale
fut achevée. Le domaine insulaire
coïncida alors avec le domaine d'une
seule autorité politique,
d'une langue prépondérante, d'une
civilisation dominatrice, d'une
nation organisée. L'Anglais, maître
de son île et rien que de son île, y
était inexpugnable comme une
forteresse derrière les flots. Au
contraire, l'Etat français, avec ses
longues limites terrestres, devait
dépenser ses forces contre ses
voisins continentaux pour conquérir
ou défendre ses frontières
naturelles.
Au XVe siècle, l'Angleterre doit se contenter de
dominer les mers étroites afin de
contrôler les routes de commerce qui
longent ses côtes. C'est ainsi
qu'elle enlève aux étrangers et
réserve aux navires anglais le droit
d'importer les vins de Bordeaux;
mais ce n'est qu'à la fin du XVIe
siècle, sous le règne d'Elisabeth,
que ces mesures de protection
deviennent vraiment efficaces. Au
XVIIe siècle, la politique des Actes
de navigation, soutenue par une
flotte de guerre, protège la marine
britannique contre ses avales ;
elles assure aux marins et aux
commerçants anglais la garantie de
la force de l’Etat. Cet Etat est
adulte ; l'Empire peut naître.
A cette cause on peut ajouter l'influence des anciens
foyers anglais de vie commerciale
déjà orientés depuis le moyen âge
vers les affaires lointaines, pour
lesquels
l'ouverture
d'une carrière coloniale ne devait
être que l'extension de leur
carrière commerciale. Non moins
décisive fut l'influence de l'esprit
d'indépendance nationale, manifesté
avec vigueur surtout dès le milieu
du XVIIe siècle lorsque l'Etat anglais
a voulu que ses nationaux fussent
maîtres de leurs transports ; mais
dès le moment où s'ouvraient des
mondes nouveaux, il y avait en
Angleterre - tels les « Merchant
Adventurers » - des hommes
capables de mesurer ces perspectives
et des forces prêtes à agir. Les
capitaux, issus des plantations
d'Afrique (Guinée), d’Amérique
(Virginie), des Antilles, des Indes,
de la traite des esclaves noirs, de
l’armement et du fret,
représentèrent dès lors un élément
fondamental de l'économie
britanniques. Ils fournirent
l'énergie qui élèvera les usines et
fera la
révolution industrielle.
Cette révolution elle-même, fille du commerce
universel, engendrera à son tour de
nouvelles relations commerciales et
de nouvelles colonies. Elle a
commencé dans une industrie issue du
commerce colonial, l'industrie
cotonnière, imitée de l'Orient. Au
fur et à mesure qu'elle se
développait et se perfectionnait par
les inventions techniques, un lien
étroit s'établissait entre la
production industrielle exigeant des
débouchés de plus en plus vastes et
l'expansion commerciale exigeant une
fabrication de plus en plus intense.
On doit voir dans cette relation non
seulement la cause de l'expansion
britannique vers les pays
d'outre-mer, mais encore le moteur
puissant de l'économie britannique,
l'explication même de l'histoire
moderne de l'Angleterre.
Tout s'enchaîne, en effet, dès le milieu du XVIlle
siècle surtout, dans les conditions
de vie de cet organisme et tout
aboutit à l'orienter vers le
commerce. Pour vendre les articles
manufacturés, il faut conquérir de
nouveaux débouchés : les
exportations s'accroissent. Pour
alimenter les usines, il faut
acquérir des masses de matières
premières : les importations
grandissent. Pour nourrir les
ouvriers des villes, les campagnes
britanniques ne suffisent plus : il
faut acheter du blé et de la viande
au dehors ; la subsistance des
ouvriers, comme leur travail, dépend
du commerce extérieur : il faut
acquérir des terres où
s'approvisionner. Les machines ayant
tué les métiers ruraux, des milliers
de paysans s'expatrient ; ils s'en
vont fonder des foyers au-delà des
mers, sur les côtes où déjà les
commerçants les ont précédés ; des
communautés britanniques naissent,
grandissent et deviennent pour la
mère-patrie de nouveaux clients. On
cherche d'ailleurs constamment un
emploi aux capitaux épargnés au
cours de toutes ces opérations. De
proche en proche, l'orbite
commerciale de la Grande-Bretagne va
s'étendre jusqu'aux limites du
monde. Le commerce, premier mobile
des fondateurs de l'Empire, en
demeurera toujours, quelle que soit
par ailleurs la puissance des liens
sentimentaux, l'étai et l'armature.
L'explication de l'histoire moderne de l'Angleterre,
avons-nous dit. Dans la politique
séculaire de la Grande-Bretagne, le
commerce des colonies représente
l'intérêt national auquel, dans la
paix comme dans la guerre, tout se
subordonne. La série des guerres du
XVIIIe siècle, qui ont fait de
l'Angleterre la reine des mers, a
été justement assimilée par
l'historien Seeley à une nouvelle
guerre de
Cent-Ans dont l'enjeu
aurait été la possession du
Nouveau-Monde. Pendant tout le
XVIIIe siècle et jusqu'à la chute de
Napoléon,
c'est pour accroître son Empire que
lutte l'Angleterre.
Si elle n'a jamais voulu que les
côtes de l'Europe qui lui font face
fussent unies sous une même
domination politique, c'est afin que
la balance des forces continentales
lui assurât à elle seule la maîtrise
des mers étroites. Sa haine pour
Napoléon est venue de ce qu'Anvers
était alors un port français : «
Anvers,
pistolet chargé au coeur de
l'Angleterre », disait
l'Empereur. Pour la lancer dans la
guerre de 1914-1918, il a fallu
qu'Anvers fût menacé par une
puissance dont elle rencontrait déjà
sur les mers les marins et les
marchands. Le commerce, qui postule
cette liberté des marchés et la
maîtrise des mers, est le plus grand
des intérêts politiques de la
Grande-Bretagne. Il apparaît aussi
comme la forme originale de la
civilisation britannique, car il y a
dans ce goût du trafic un trait de
civilisation dont la communauté
britannique porte l'empreinte
profonde. Commercer, c'est le labeur
personnel de la nation. Comme
Athènes dans l'antiquité, la
Grande-Bretagne a transformé ses
marchés en possessions.
Il faudrait, pour s'en rendre compte, exposer - ce qui
ne peut se faire ici - toute
l'histoire de la formation et de la
construction de l'Empire britannique. De
ces trois siècles où les « colonies
d'exploitation
» ont précédé les «
colonies de peuplement »; où
certaines de ces dernières sont
devenues finalement des «
Dominions
», Etats libres et égaux en droits à
la mère-patrie ; où l'Empire s'est
transformé en
Commonwealth.
En même temps qu'ils exploitent les petites Antilles
d'où ils tirent le sucre et le rhum,
les contemporains de
Drake,
Hawkins, Raleigh qui
capturent les galions espagnols
chargés d'or, s'établissent dans
l'Amérique du Nord où Raleigh, sous
Elisabeth, fonda la Virginie. Un
grand nombre de colons partent
ensuite pour ces régions afin de
fuir la persécution de
Charles Ier
Stuart contre les
dissidents religieux et c'est, en
1620,
le voyage fameux et symbolique du
Mayflower
qui de Plymouth débarque à
New-Plymouth. Treize colonies vont
s'établir successivement le long de
la côte de l'Atlantique, du
Saint-Laurent à la Floride. Lorsque
plus tard, au XVIIIe siècle, les
colonies du Nord auront grandi
autour de Boston et de New-York, il
faudra une rude guerre pour
persuader les marchands britanniques
qu'ils avaient devant eux, non pas
une colonie de planteurs et de
travailleurs serviles, mais une
véritable nation : les Etats-Unis
d'Amérique.
La Compagnie anglaise des
Indes orientales datait
aussi du règne d'Elisabeth (1600).
La Compagnie des Indes édifia la
fortune de la « Cité » de Londres,
de la même manière que Liverpool
grandit par la traite des nègres et
Glasgow par le commerce du tabac.
Les traités de
1713-1715
(Utrecht, Rastatt, Bade, Traité de
Hannovre et conventions annexes)
donnèrent une solide assise à la
prépondérance anglaise. La crise
européenne qu'ils devaient dénouer
remontait à la révolution anglaise
de 1688 et aux guerres qui
s'ensuivirent. En 1688, la monarchie
française exerçait son arbitrage sur
l'Europe; les traités de
1713-1715
furent, au contraire, une charte
internationale d'inspiration
britannique et ils ont été jusqu'à
la
Révolution
française les fondements
de la prépondérance qu'on doit
reconnaître, bien qu'avec des
réserves, à la Grande-Bretagne sur
les autres puissances européennes.
Mais en 1715, les belligérants qui
s'étaient affrontés pendant un quart
de siècle étaient épuisés. Aussi une
paix franco-anglaise d'égale durée
fut-elle conservée jusqu'en 1740,
grâce aux efforts successifs de
Stanhope
et de Walpole,
du Régent, de
Dubois et de
Fleury.
Les avantages inscrits dans les traités de 1713 ne
furent cependant pour les Anglais
qu'une étape vers les buts
progressivement fixés de 1688 à 1713
:
l'abaissement de la Puissance
politique et économique de la
France, la conquête des côtes et des
îles de
l'Amérique
septentrionale et, le plus
important de tout pour les
contemporains,
l'exploitation commerciale de
l'Empire espagnol. C'est
pourquoi les Traités d'Utrecht
furent une déception pour beaucoup
d'Anglais ; pourquoi aussi ils se
jetèrent en premier lieu sur les
possessions de l'Espagne, le plus
souvent alliée à la France depuis
1715. Les compétitions entre les
puissances commerçantes avaient pris
un caractère aigu. L'Angleterre
commencera en
1739
la guerre contre l'Espagne, en 1740
contre la France, et les hostilités
dureront jusqu'en 1763. Elles ne
sont pas nées, du côté anglais, d'un
calcul gouvernemental, mais d'un
réveil des passions nationales et
conquérantes chez les colons
d'Amérique et des Indes autant que
chez les habitants du Royaume-Uni :
la dictature du premier
Pitt
fut le symbole de cet impérialisme.
Toute la politique des puissances
continentales se développa par
conséquent en fonction de celle de
l'Angleterre et l'interdépendance
fut intime entre le front européen
et les fronts asiatique et
américain.
Les hostilités commencèrent avec l'Espagne par
l'affaire du «
vaisseau de permission ».
Les Anglais, en
1713,
avaient obtenu des Espagnols le
droit de faire le commerce de
l'Amérique du Sud avec un seul
vaisseau. Ils tournèrent le traité,
établirent leur vaisseau en rade de
Porto-Bello, sur la côte de Panama,
pour servir de magasin, et d'autres
navires en très grand nombre vinrent
le remplir et s'y approvisionner.
Les Espagnols protestèrent; la
querelle s'envenima ; de nombreux
corsaires anglais furent arrêtés par
la marine espagnole. A Londres,
l'opposition parlementaire, conduite
par William Pitt, accusait Walpole
de faiblesse. La déclaration de
guerre (octobre 1739) fut reçue avec
des transports de joie ; c'était,
dit un historien anglais, «
une guerre de pillage »; elle
n'eut pas les résultats qu'en
espéraient les belliqueux.
L'année suivante, la guerre commençait avec la France
à l'occasion de la
succession
d'Autriche (1740-1748).
L'Angleterre soutint l'Autriche
contre la France et la Prusse,
alliées, et continua la guerre
contre l'Espagne. On a exposé au
chapitre précédent les opérations
continentales. Dans les colonies des
Indes et de l'Amérique, les Anglais
ne remportèrent pas de grands
succès. Ils s'emparèrent de
Louisbourg au Canada, mais Dupleix,
aux Indes, prit Madras. A la
Paix d'Aix-la-Chapelle (1748),
la France recouvra Louisbourg et
l'Angleterre Madras. Cette première
guerre n'avait été qu'une
préparation à des luttes plus
sérieuses qui ne se firent pas
longtemps attendre et se déroulèrent
pendant la
guerre de Sept-Ans (1756-1763).
Mais dans l'intervalle, des
intrigues de cours et des rivalités
de personnes minèrent la position de
Dupleix. Tandis que le gouvernement
de Londres soutenait énergiquement
les protestations, fondées ou non,
de la Compagnie anglaise, celui de
Paris remplaçait Dupleix par un
incapable, Godeheu, qui allait céder
sur tous les points. Les
actionnaires de la Compagnie
française, d'ailleurs, voulaient la
paix afin d'accroître leurs
dividendes, pourtant considérables.
On sacrifia l'avenir au présent. En
1754, Godeheu signa avec la
Compagnie anglaise le traité,
désastreux pour les intérêts
français, qui porte son nom. Les
deux Compagnies rivales
s'engageaient à renoncer à tous
leurs protectorats et droits de
suzeraineté sur les princes hindous.
En apparence, le traité était
équitable ; en réalité, la Compagnie
anglaise ne renonçait qu'à peu de
choses tandis que la française
abandonnait toute l'Inde
péninsulaire.
L'opinion anglaise et le nouveau chef de la politique
britannique, William Pitt, voulaient
davantage encore : chasser les
Français de l'Inde et de l'Amérique.
La guerre de Sept-Ans avait amené le
renversement des alliances : la
France avait maintenant pour alliée
l'Autriche de
Marie-Thérèse
et pour ennemie la Prusse de
Frédéric II;
mais l'Angleterre avait toujours
pour adversaire sa rivale aux
colonies. Malgré la belle défense de
Lally-Tolendal
à Pondichéry, il dut
capituler en
1761,
et cette chute marqua la fin de la
domination française dans l'Inde. Le
gouvernement de Louis XV, qui
n'avait pas su soutenir le valeureux
soldat, l'accusa de trahison. Il
quitta l'Angleterre où il était
prisonnier pour se disculper et,
après un procès retentissant, il fut
condamné à mort et décapité. Son
fils voulut obtenir la
réhabilitation de la mémoire de son
père et Voltaire intervint en sa
faveur par un libelle qui gagna
l'opinion, mais ne convainquit pas
les juges.
Le sort des armes fut favorable aux Anglais en
Amérique. On avait négligé, au
Traité d'Aix-la-Chapelle, de
déterminer exactement la frontière
entre les possessions françaises et
anglaises de l'Amérique du Nord. La
question était pourtant d'importance
: le Canada était relié, en effet,
au bassin du Mississippi par une
chaîne de forts français dont le
principal était le
Fort Duquesne, sur l'Ohio.
Les Anglais voulaient percer cette
ligne pour atteindre la riche vallée
du Mississippi, car leurs colonies,
resserrées entre les Monts
Alleghanys et la mer, ne pouvaient
pas se développer à l'intérieur. Le
conflit, diplomatique d'abord, se
transforma vite en une guerre
ouverte. Les Anglais ayant construit
le Fort Nécessité près du Fort
Duquesne, un officier français leur
fut envoyé pour les inviter à
quitter cette position. Son escorte
se heurta à celle du lieutenant
George
Washington
-
le futur fondateur des Etats-Unis
-
et l'officier français fut tué. Ses
compatriotes le vengèrent en
enlevant le Fort Nécessité. L'amiral
Boscawen reçut l'ordre, aussitôt
exécuté en 1755, d'arrêter et de
capturer tous les vaisseaux de
commerce français qu'il
rencontrerait sur l'océan
Atlantique.
Louis XV protesta vivement contre cette violation du
droit des gens ; le cabinet de
Londres passa outre et la guerre
commença.
Elle fut menée avec une extrême énergie par William
Pitt, soutenu, poussé même par les
colons d'Amérique autant que par les
insulaires. «
Point de repos pour nos 13 colonies
tant que les Français seront en
Amérique ! », s'était écrié
Franklin.
La France, au contraire, engagée
dans la guerre contre Frédéric II,
portait son effort principal sur le
continent. Il est exagéré de
prétendre qu'elle se désintéressât
de la lutte en Amérique, mais son
infériorité navale ne lui permettait
pas d'empêcher les Anglais d'envoyer
des renforts dans le Nouveau-Monde
et d'y transporter elle-même des
troupes en nombre suffisant.
Jusqu'en 1758 cependant, le hardi
marquis de
Montcalm tint en échec ses
adversaires. La fortune tourna en
1759
lorsque Pitt envoya un excellent
général, Wolfe.
La bataille décisive eut lieu le 13
septembre devant Québec; les deux
généraux y furent tués, mais les
Anglais furent vainqueurs. Un an
plus tard, Montréal capitulait à son
tour après une lutte inégale où les
40.000 Anglais de
Lewis
l'emportèrent sur les 3000 Français
du marquis de
Vaudreuil. Le Canada était
perdu.
La France ayant resserré son alliance avec l'Espagne
par le « pacte
de famille » entre les
Bourbons de Versailles et ceux de
Madrid, la guerre franco-espagnole
contre l'Angleterre continua et
tourna au détriment de l'Espagne. De
longs pourparlers de paix
s'échelonnèrent sur les années 1761
et 1762.
Mais, malgré les efforts de
Choiseul,
le meilleur ministre de Louis XV, et
en dépit de la crise parlementaire
et gouvernementale anglaise où Pitt
fut sacrifié au pouvoir personnel du
roi George
III, le traité définitif
de paix, signé à Paris le
10
février 1763, fut
désastreux pour la France et pour
l'Espagne. La France perdait la
majeure partie de son empire
colonial : le Canada tout entier,
l'Inde moins cinq villes, plusieurs
Antilles, le Sénégal moins Gorée.
Elle cédait même la Louisiane à
l'Espagne en compensation de la
Floride, gagnée par l'Angleterre qui
restituait Minorque à la cour de
Madrid. Quelques jours après, le 15
février, le
Traité d'Hubertusbourg
mettait
fin
à la guerre austro-prussienne ; la
Prusse gardait la Silésie. Si
glorieuse et si avantageuse que fût
la paix pour l'Angleterre qui avait
gagné la maîtrise des mers, elle ne
satisfit pas complètement l'opinion
publique. Celle-ci ne comprenait pas
qu'après de nouvelles campagnes et
de nouvelles dépenses, les ministres
n'eussent pas exigé des sacrifices
encore plus élevés des vaincus.
Bute,
le successeur de Pitt, fut vivement
attaqué aux Communes par ce dernier,
devenu chef de l'opposition. Le
traité fut néanmoins ratifié à une
très forte majorité; mais la crise
politique interne du Royaume-Uni
était loin d'être terminée et elle
aura, beaucoup plus tard encore, des
répercussions sur le plan extérieur.
En France, la Paix
d'Aix-la-Chapelle, en
1748,
avait été qualifiée de « bête »;
celle de Paris fut jugée «
honteuse
» par nombre de bons esprits. Mais
on ne saurait oublier que Choiseul
avait entendu sauvegarder, au prix
du Canada, ce qui, pour ses
contemporains comme pour lui, était
l'essentiel, à savoir avec la
majeure partie des Antilles, avec
Gorée et avec la pêche à Terre-Neuve,
les possibilités de développement du
commerce français. En outre, l'union
franco-espagnole, qui dura jusqu'à
la fin de l'Ancien régime,
constituait une menace permanente
pour l'Angleterre. Quant à
l'infériorité maritime de la France,
écrasante en 1763, il était permis
de croire qu'elle pourrait être de
courte durée parce que l'opinion
française ne se désintéressait plus
du commerce et de la mer.
Enfin, le continent européen de 1763
différait profondément de celui qui,
entre 1715 et 1756, avait fourni à
l'Angleterre tant d'auxiliaires pour
détourner la France et l'Espagne de
l'Océan et de leurs domaines
d'outre-mer.
Au surplus, en 1763, la prépondérance ne dépendait
plus uniquement d'une supériorité de
forces et de richesses. Après deux
siècles de haute civilisation, le
rôle mondial d'une puissance ne
pouvait plus se séparer de sa
contribution au fonds commun de la
science, de la philosophie, des
lettres et des arts. Le rôle de
l'Angleterre dans la pensée n'était
certes pas négligeable, et la
jonction de l'esprit anglais et de
l'esprit français devait être un
événement capital, mais c'était à la
France qu'appartenait la suprématie.
Enfin, ce n'était pas seulement dans le régime
intérieur de l'Angleterre que de
graves perturbations étaient, comme
on vient de le dire, à prévoir. Sans
que la métropole et les colons en
aient eu d'abord nettement
conscience, la guerre avait rendu
inévitable une révision du statut
qui réglait les rapports de la
Grande-Bretagne et de ses colonies
d'Amérique. Celles-ci avaient
considéré la guerre comme leur
propre guerre et le gouvernement de
S. M. Britannique comme leur
auxiliaire. Leurs tendances au
self-government en avaient
été encouragées comme aussi par la
politique même de Pitt qui, pour
obtenir d'elles une aide plus
efficace, avait traité avec elles
sur le pied d'égalité. Toutes ces
circonstances engageaient l'avenir,
et le nouvel état d'esprit ne
permettait plus la remise en jeu de
l'ancien système auquel la métropole
demeurait attachée. Dix ans après le
Traité de Paris, le plus glorieux
que l'Angleterre ait signé, des
événements d'une portée incalculable
allaient se passer dans la patrie de
Franklin et de George Washington.