ATRIUM - L'Âge Classique (1453-1789)

Retraçons ici trois siècles particulièrement riches pour l'histoire de l'humanité. Nous étudierons les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles au travers de divers dossiers et de simples pages s'attachant aux aspects politiques, militaires, sociaux, culturels...

 

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La formation de l'Empire britannique
 
 

L'établissement de la puissance anglaise sur les mers est l'un des événements capitaux du XVIIIe siècle et de l'histoire du monde. Une véritable prépondérance anglaise a été fondée et développée de 1713, date du Traité d'Utrecht, à 1763, année où fut signée la Paix de Paris, désastreuse pour la France de Louis XV.

Parallèlement, il s'est opéré en Angleterre, jusqu'à la fin du siècle, une révolution industrielle, des changements d'une portée considérable qui ont transformé la Grande-Bretagne agricole et pastorale du moyen âge, restée telle sous les Stuarts, en un pays industriel, la première puissance industrielle pour la durée d'un siècle. Cette transformation n'est pas limitée à l'industrie ; dans l'industrie même elle n'a été rendue possible que par un concours de circonstances très complexes, par une série de transformations concomitantes qui l'ont favorisée et permise. Les découvertes pratiques et techniques de certains ouvriers, l'esprit d'entreprise de certains chefs d'industrie n'ont pu donner leurs fruits que par suite de l'évolution sociale qui, groupant la propriété entre un plus petit nombre de mains et substituant l'élevage à la culture, a mis à la disposition de l'industrie, entrée dans l'ère du machinisme, et appelé vers les villes, une masse de bras devenus inutiles. Le mouvement commercial, colonial, maritime ouvrait à l'industrie anglaise, dès le XVIIe siècle, deux mondes nouveaux : l'Inde et l'Amérique. Mais l'industrie n'a pu porter ses produits vers les ports où ils étaient chargés pour les deux Indes - l'asiatique et l'américaine - que par la transformation des voies de communication, routes et canaux. Enfin, le mouvement initial qui a transformé l'industrie est antérieur au XVIIIe siècle. Il faut remonter ici non seulement à la révolution de 1688, mais aux années 1680-1688. Ce furent les réfugiés français, chassés de leur patrie par la révocation de l'Edit de Nantes, qui vinrent donner une impulsion à l'industrie anglaise jusqu'alors dépassée par cette industrie française dont elle était aussi jalouse que du commerce hollandais.

Avec la révolution de 1688, l'ère des révolutions politiques et religieuses était close. L'aristocratie et les couches supérieures de la classe moyenne jouissaient maintenant de la plénitude de leurs droits politiques. Maîtresses du pouvoir, elles allaient consacrer en sécurité leur activité à la conquête de la richesse, puis s'assurer la domination des mers avec une fermeté et une constance qui devaient leur donner la victoire.

La lutte coloniale

La lutte coloniale de la France et de l'Angleterre ne commença qu'au milieu du XVIIIe siècle, pendant les guerres de la succession d'Autriche (1740-1748) et de Sept-Ans (1756-1763). La France perdit alors la prépondérance qu'elle avait acquise sur les mers. C'est que sa politique se partagea entre le continent et l'océan, ou plutôt qu'elle porta plus d'attention aux affaires de l'Europe qu'à celles de l'Asie ou de l'Amérique. L'Angleterre fut mieux inspirée, comme on l'a vu, par sa position insulaire sur ses véritables intérêts. Jusque-là, il sembla que l'héritage du Portugal, de l'Espagne et de la Hollande dût revenir à la France. Ses premiers établissements dataient du XVIe siècle. Auparavant même, des marins de Dieppe avaient fondé de nombreux comptoirs le long de la côte de Guinée. Sous François Ier, Le Havre fut construit; le Vénitien Verazzano explora la Floride (1524) ; Jacques Cartier et Roberval colonisèrent le Canada (1535-154. D'autres tentatives furent faites plus tard dans l'Amérique du Sud. Villegagnon, en 1555, séjourna quelque temps au Brésil. Sous l'inspiration de Coligny, le chef protestant massacré à la Saint-Barthélemy, des colons français débarquèrent dans la baie de Rio de Janeiro, mais ne purent pas s'y maintenir. A la fin du règne de Henri IV, Samuel Champlain donna plus d'importance à la colonisation française dans le Canada, la « Nouvelle-France », comme il l'appelait. Il fonda Québec et Montréal, fut encouragé ensuite par Richelieu et eut le titre de gouverneur. Il est le premier des grands colons français.

Sous Louis XIV, les Compagnies commerciales de Colbert n'eurent qu'une existence éphémère. Elles contribuèrent pourtant, et c'était essentiel, à attirer l'intérêt public vers la mer; à partir de ce moment, la France eut vraiment une politique commerciale. Elle porta ses efforts surtout au Canada et dans l'Inde. Les possessions françaises du Canada prirent une très grande extension. Le Saint-Laurent fut remonté jusqu'aux lacs. Au-delà, de hardis voyageurs s'enfoncèrent dans les terres inconnues ; le Père Marquette, jésuite, rechercha le cours supérieur du Mississippi ou Meschacebé, « le père des eaux » ; il l'atteignit, mais n'en descendit qu'une petite étendue. Cavelier de la Salle, de 1678 à 1682, explora le fleuve jusqu'à ses embouchures et donna à la région inférieure le nom de Louisiane, en l'honneur de Louis XIV. Le chevalier d'Iberville, en 1697, atteignit la baie d'Hudson et porta la domination française jusqu'aux terres polaires. Le Traité d'Utrecht (1713), en prenant à la France l'entrée du Saint-Laurent, compromit l'avenir de cet empire de l'Amérique du Nord. Mais le « système de Law », si dangereux et si éphémère sous d'autres rapports à cause de l'inflation du crédit, lui donna un nouvel essor. La Nouvelle-Orléans fut fondée en 1717 et un grand nombre de colons continuèrent de se rendre à la Nouvelle-France ou à la Louisiane. Une ligne de forts le long du Mississippi et du Saint-Laurent prenait à revers les colonies anglaises d'Amérique et pouvait à un moment donné faire de toute l'Amérique du Nord une terre française. La France et l'Angleterre étaient, en effet, voisines en Amérique et en Asie, et un conflit était inévitable. Si l'expansion européenne, qui a transformé le monde, a trouvé dans la colonisation britannique son expression la plus originale et la plus universelle ; si la Grande-Bretagne devait trouver, au cours des deux derniers siècles, les formes les plus variées pour asseoir sa domination, elle n'est venue cependant dans la carrière coloniale qu'après l'Espagne, le Portugal et la France.

L'influence des grandes découvertes du XVIe siècle a été décisive pour la vocation coloniale de l'Angleterre. Une fois le Nouveau-Monde connu, elle cessa d'être en marge de la terre, cette « ultima Thulé » à l'écart du monde. Avec l'Espagne, le Portugal, la France, elle se trouva transportée au milieu des terres : car l'Atlantique septentrional devint pour plusieurs siècles le lien entre l'ancien continent et le nouveau, le bassin de la circulation universelle où l'Angleterre, sur la rive orientale de ce bassin, occupe une situation unique. Quant à l'influence de sa position insulaire, elle ne se fit sentir qu'à partir du moment où la consolidation de l'unité nationale fut achevée. Le domaine insulaire coïncida alors avec le domaine d'une seule autorité politique, d'une langue prépondérante, d'une civilisation dominatrice, d'une nation organisée. L'Anglais, maître de son île et rien que de son île, y était inexpugnable comme une forteresse derrière les flots. Au contraire, l'Etat français, avec ses longues limites terrestres, devait dépenser ses forces contre ses voisins continentaux pour conquérir ou défendre ses frontières naturelles.

Au XVe siècle, l'Angleterre doit se contenter de dominer les mers étroites afin de contrôler les routes de commerce qui longent ses côtes. C'est ainsi qu'elle enlève aux étrangers et réserve aux navires anglais le droit d'importer les vins de Bordeaux; mais ce n'est qu'à la fin du XVIe siècle, sous le règne d'Elisabeth, que ces mesures de protection deviennent vraiment efficaces. Au XVIIe siècle, la politique des Actes de navigation, soutenue par une flotte de guerre, protège la marine britannique contre ses avales ; elles assure aux marins et aux commerçants anglais la garantie de la force de l’Etat. Cet Etat est adulte ; l'Empire peut naître.

A cette cause on peut ajouter l'influence des anciens foyers anglais de vie commerciale déjà orientés depuis le moyen âge vers les affaires lointaines, pour lesquels l'ouverture d'une carrière coloniale ne devait être que l'extension de leur carrière commerciale. Non moins décisive fut l'influence de l'esprit d'indépendance nationale, manifesté avec vigueur surtout dès le milieu du XVIIe siècle lorsque l'Etat anglais a voulu que ses nationaux fussent maîtres de leurs transports ; mais dès le moment où s'ouvraient des mondes nouveaux, il y avait en Angleterre - tels les « Merchant Adventurers » - des hommes capables de mesurer ces perspectives et des forces prêtes à agir. Les capitaux, issus des plantations d'Afrique (Guinée), d’Amérique (Virginie), des Antilles, des Indes, de la traite des esclaves noirs, de l’armement et du fret, représentèrent dès lors un élément fondamental de l'économie britanniques. Ils fournirent l'énergie qui élèvera les usines et fera la révolution industrielle. Cette révolution elle-même, fille du commerce universel, engendrera à son tour de nouvelles relations commerciales et de nouvelles colonies. Elle a commencé dans une industrie issue du commerce colonial, l'industrie cotonnière, imitée de l'Orient. Au fur et à mesure qu'elle se développait et se perfectionnait par les inventions techniques, un lien étroit s'établissait entre la production industrielle exigeant des débouchés de plus en plus vastes et l'expansion commerciale exigeant une fabrication de plus en plus intense. On doit voir dans cette relation non seulement la cause de l'expansion britannique vers les pays d'outre-mer, mais encore le moteur puissant de l'économie britannique, l'explication même de l'histoire moderne de l'Angleterre.

Tout s'enchaîne, en effet, dès le milieu du XVIlle siècle surtout, dans les conditions de vie de cet organisme et tout aboutit à l'orienter vers le commerce. Pour vendre les articles manufacturés, il faut conquérir de nouveaux débouchés : les exportations s'accroissent. Pour alimenter les usines, il faut acquérir des masses de matières premières : les importations grandissent. Pour nourrir les ouvriers des villes, les campagnes britanniques ne suffisent plus : il faut acheter du blé et de la viande au dehors ; la subsistance des ouvriers, comme leur travail, dépend du commerce extérieur : il faut acquérir des terres où s'approvisionner. Les machines ayant tué les métiers ruraux, des milliers de paysans s'expatrient ; ils s'en vont fonder des foyers au-delà des mers, sur les côtes où déjà les commerçants les ont précédés ; des communautés britanniques naissent, grandissent et deviennent pour la mère-patrie de nouveaux clients. On cherche d'ailleurs constamment un emploi aux capitaux épargnés au cours de toutes ces opérations. De proche en proche, l'orbite commerciale de la Grande-Bretagne va s'étendre jusqu'aux limites du monde. Le commerce, premier mobile des fondateurs de l'Empire, en demeurera toujours, quelle que soit par ailleurs la puissance des liens sentimentaux, l'étai et l'armature.

L'explication de l'histoire moderne de l'Angleterre, avons-nous dit. Dans la politique séculaire de la Grande-Bretagne, le commerce des colonies représente l'intérêt national auquel, dans la paix comme dans la guerre, tout se subordonne. La série des guerres du XVIIIe siècle, qui ont fait de l'Angleterre la reine des mers, a été justement assimilée par l'historien Seeley à une nouvelle guerre de Cent-Ans dont l'enjeu aurait été la possession du Nouveau-Monde. Pendant tout le XVIIIe siècle et jusqu'à la chute de Napoléon, c'est pour accroître son Empire que lutte l'Angleterre. Si elle n'a jamais voulu que les côtes de l'Europe qui lui font face fussent unies sous une même domination politique, c'est afin que la balance des forces continentales lui assurât à elle seule la maîtrise des mers étroites. Sa haine pour Napoléon est venue de ce qu'Anvers était alors un port français : « Anvers, pistolet chargé au coeur de l'Angleterre », disait l'Empereur. Pour la lancer dans la guerre de 1914-1918, il a fallu qu'Anvers fût menacé par une puissance dont elle rencontrait déjà sur les mers les marins et les marchands. Le commerce, qui postule cette liberté des marchés et la maîtrise des mers, est le plus grand des intérêts politiques de la Grande-Bretagne. Il apparaît aussi comme la forme originale de la civilisation britannique, car il y a dans ce goût du trafic un trait de civilisation dont la communauté britannique porte l'empreinte profonde. Commercer, c'est le labeur personnel de la nation. Comme Athènes dans l'antiquité, la Grande-Bretagne a transformé ses marchés en possessions.

Il faudrait, pour s'en rendre compte, exposer - ce qui ne peut se faire ici - toute l'histoire de la formation et de la construction de l'Empire britannique. De ces trois siècles où les « colonies d'exploitation » ont précédé les « colonies de peuplement »; où certaines de ces dernières sont devenues finalement des « Dominions », Etats libres et égaux en droits à la mère-patrie ; où l'Empire s'est transformé en Commonwealth.

En même temps qu'ils exploitent les petites Antilles d'où ils tirent le sucre et le rhum, les contemporains de Drake, Hawkins, Raleigh qui capturent les galions espagnols chargés d'or, s'établissent dans l'Amérique du Nord où Raleigh, sous Elisabeth, fonda la Virginie. Un grand nombre de colons partent ensuite pour ces régions afin de fuir la persécution de Charles Ier Stuart contre les dissidents religieux et c'est, en 1620, le voyage fameux et symbolique du Mayflower qui de Plymouth débarque à New-Plymouth. Treize colonies vont s'établir successivement le long de la côte de l'Atlantique, du Saint-Laurent à la Floride. Lorsque plus tard, au XVIIIe siècle, les colonies du Nord auront grandi autour de Boston et de New-York, il faudra une rude guerre pour persuader les marchands britanniques qu'ils avaient devant eux, non pas une colonie de planteurs et de travailleurs serviles, mais une véritable nation : les Etats-Unis d'Amérique.

La Compagnie anglaise des Indes orientales datait aussi du règne d'Elisabeth (1600). La Compagnie des Indes édifia la fortune de la « Cité » de Londres, de la même manière que Liverpool grandit par la traite des nègres et Glasgow par le commerce du tabac. Les traités de 1713-1715 (Utrecht, Rastatt, Bade, Traité de Hannovre et conventions annexes) donnèrent une solide assise à la prépondérance anglaise. La crise européenne qu'ils devaient dénouer remontait à la révolution anglaise de 1688 et aux guerres qui s'ensuivirent. En 1688, la monarchie française exerçait son arbitrage sur l'Europe; les traités de 1713-1715 furent, au contraire, une charte internationale d'inspiration britannique et ils ont été jusqu'à la Révolution française les fondements de la prépondérance qu'on doit reconnaître, bien qu'avec des réserves, à la Grande-Bretagne sur les autres puissances européennes. Mais en 1715, les belligérants qui s'étaient affrontés pendant un quart de siècle étaient épuisés. Aussi une paix franco-anglaise d'égale durée fut-elle conservée jusqu'en 1740, grâce aux efforts successifs de Stanhope et de Walpole, du Régent, de Dubois et de Fleury.

Les avantages inscrits dans les traités de 1713 ne furent cependant pour les Anglais qu'une étape vers les buts progressivement fixés de 1688 à 1713 : l'abaissement de la Puissance politique et économique de la France, la conquête des côtes et des îles de l'Amérique septentrionale et, le plus important de tout pour les contemporains, l'exploitation commerciale de l'Empire espagnol. C'est pourquoi les Traités d'Utrecht furent une déception pour beaucoup d'Anglais ; pourquoi aussi ils se jetèrent en premier lieu sur les possessions de l'Espagne, le plus souvent alliée à la France depuis 1715. Les compétitions entre les puissances commerçantes avaient pris un caractère aigu. L'Angleterre commencera en 1739 la guerre contre l'Espagne, en 1740 contre la France, et les hostilités dureront jusqu'en 1763. Elles ne sont pas nées, du côté anglais, d'un calcul gouvernemental, mais d'un réveil des passions nationales et conquérantes chez les colons d'Amérique et des Indes autant que chez les habitants du Royaume-Uni : la dictature du premier Pitt fut le symbole de cet impérialisme. Toute la politique des puissances continentales se développa par conséquent en fonction de celle de l'Angleterre et l'interdépendance fut intime entre le front européen et les fronts asiatique et américain. Les hostilités commencèrent avec l'Espagne par l'affaire du « vaisseau de permission ». Les Anglais, en 1713, avaient obtenu des Espagnols le droit de faire le commerce de l'Amérique du Sud avec un seul vaisseau. Ils tournèrent le traité, établirent leur vaisseau en rade de Porto-Bello, sur la côte de Panama, pour servir de magasin, et d'autres navires en très grand nombre vinrent le remplir et s'y approvisionner. Les Espagnols protestèrent; la querelle s'envenima ; de nombreux corsaires anglais furent arrêtés par la marine espagnole. A Londres, l'opposition parlementaire, conduite par William Pitt, accusait Walpole de faiblesse. La déclaration de guerre (octobre 1739) fut reçue avec des transports de joie ; c'était, dit un historien anglais, « une guerre de pillage »; elle n'eut pas les résultats qu'en espéraient les belliqueux.

L'année suivante, la guerre commençait avec la France à l'occasion de la succession d'Autriche (1740-1748). L'Angleterre soutint l'Autriche contre la France et la Prusse, alliées, et continua la guerre contre l'Espagne. On a exposé au chapitre précédent les opérations continentales. Dans les colonies des Indes et de l'Amérique, les Anglais ne remportèrent pas de grands succès. Ils s'emparèrent de Louisbourg au Canada, mais Dupleix, aux Indes, prit Madras. A la Paix d'Aix-la-Chapelle (1748), la France recouvra Louisbourg et l'Angleterre Madras. Cette première guerre n'avait été qu'une préparation à des luttes plus sérieuses qui ne se firent pas longtemps attendre et se déroulèrent pendant la guerre de Sept-Ans (1756-1763). Mais dans l'intervalle, des intrigues de cours et des rivalités de personnes minèrent la position de Dupleix. Tandis que le gouvernement de Londres soutenait énergiquement les protestations, fondées ou non, de la Compagnie anglaise, celui de Paris remplaçait Dupleix par un incapable, Godeheu, qui allait céder sur tous les points. Les actionnaires de la Compagnie française, d'ailleurs, voulaient la paix afin d'accroître leurs dividendes, pourtant considérables. On sacrifia l'avenir au présent. En 1754, Godeheu signa avec la Compagnie anglaise le traité, désastreux pour les intérêts français, qui porte son nom. Les deux Compagnies rivales s'engageaient à renoncer à tous leurs protectorats et droits de suzeraineté sur les princes hindous. En apparence, le traité était équitable ; en réalité, la Compagnie anglaise ne renonçait qu'à peu de choses tandis que la française abandonnait toute l'Inde péninsulaire.

L'opinion anglaise et le nouveau chef de la politique britannique, William Pitt, voulaient davantage encore : chasser les Français de l'Inde et de l'Amérique. La guerre de Sept-Ans avait amené le renversement des alliances : la France avait maintenant pour alliée l'Autriche de Marie-Thérèse et pour ennemie la Prusse de Frédéric II; mais l'Angleterre avait toujours pour adversaire sa rivale aux colonies. Malgré la belle défense de Lally-Tolendal à Pondichéry, il dut capituler en 1761, et cette chute marqua la fin de la domination française dans l'Inde. Le gouvernement de Louis XV, qui n'avait pas su soutenir le valeureux soldat, l'accusa de trahison. Il quitta l'Angleterre où il était prisonnier pour se disculper et, après un procès retentissant, il fut condamné à mort et décapité. Son fils voulut obtenir la réhabilitation de la mémoire de son père et Voltaire intervint en sa faveur par un libelle qui gagna l'opinion, mais ne convainquit pas les juges.

Le sort des armes fut favorable aux Anglais en Amérique. On avait négligé, au Traité d'Aix-la-Chapelle, de déterminer exactement la frontière entre les possessions françaises et anglaises de l'Amérique du Nord. La question était pourtant d'importance : le Canada était relié, en effet, au bassin du Mississippi par une chaîne de forts français dont le principal était le Fort Duquesne, sur l'Ohio. Les Anglais voulaient percer cette ligne pour atteindre la riche vallée du Mississippi, car leurs colonies, resserrées entre les Monts Alleghanys et la mer, ne pouvaient pas se développer à l'intérieur. Le conflit, diplomatique d'abord, se transforma vite en une guerre ouverte. Les Anglais ayant construit le Fort Nécessité près du Fort Duquesne, un officier français leur fut envoyé pour les inviter à quitter cette position. Son escorte se heurta à celle du lieutenant George Washington - le futur fondateur des Etats-Unis - et l'officier français fut tué. Ses compatriotes le vengèrent en enlevant le Fort Nécessité. L'amiral Boscawen reçut l'ordre, aussitôt exécuté en 1755, d'arrêter et de capturer tous les vaisseaux de commerce français qu'il rencontrerait sur l'océan Atlantique. Louis XV protesta vivement contre cette violation du droit des gens ; le cabinet de Londres passa outre et la guerre commença.

Elle fut menée avec une extrême énergie par William Pitt, soutenu, poussé même par les colons d'Amérique autant que par les insulaires. « Point de repos pour nos 13 colonies tant que les Français seront en Amérique ! », s'était écrié Franklin. La France, au contraire, engagée dans la guerre contre Frédéric II, portait son effort principal sur le continent. Il est exagéré de prétendre qu'elle se désintéressât de la lutte en Amérique, mais son infériorité navale ne lui permettait pas d'empêcher les Anglais d'envoyer des renforts dans le Nouveau-Monde et d'y transporter elle-même des troupes en nombre suffisant. Jusqu'en 1758 cependant, le hardi marquis de Montcalm tint en échec ses adversaires. La fortune tourna en 1759 lorsque Pitt envoya un excellent général, Wolfe. La bataille décisive eut lieu le 13 septembre devant Québec; les deux généraux y furent tués, mais les Anglais furent vainqueurs. Un an plus tard, Montréal capitulait à son tour après une lutte inégale où les 40.000 Anglais de Lewis l'emportèrent sur les 3000 Français du marquis de Vaudreuil. Le Canada était perdu.

La France ayant resserré son alliance avec l'Espagne par le « pacte de famille » entre les Bourbons de Versailles et ceux de Madrid, la guerre franco-espagnole contre l'Angleterre continua et tourna au détriment de l'Espagne. De longs pourparlers de paix s'échelonnèrent sur les années 1761 et 1762. Mais, malgré les efforts de Choiseul, le meilleur ministre de Louis XV, et en dépit de la crise parlementaire et gouvernementale anglaise où Pitt fut sacrifié au pouvoir personnel du roi George III, le traité définitif  de paix, signé à Paris le 10 février 1763, fut désastreux pour la France et pour l'Espagne. La France perdait la majeure partie de son empire colonial : le Canada tout entier, l'Inde moins cinq villes, plusieurs Antilles, le Sénégal moins Gorée. Elle cédait même la Louisiane à l'Espagne en compensation de la Floride, gagnée par l'Angleterre qui restituait Minorque à la cour de Madrid. Quelques jours après, le 15 février, le Traité d'Hubertusbourg mettait fin à la guerre austro-prussienne ; la Prusse gardait la Silésie. Si glorieuse et si avantageuse que fût la paix pour l'Angleterre qui avait gagné la maîtrise des mers, elle ne satisfit pas complètement l'opinion publique. Celle-ci ne comprenait pas qu'après de nouvelles campagnes et de nouvelles dépenses, les ministres n'eussent pas exigé des sacrifices encore plus élevés des vaincus. Bute, le successeur de Pitt, fut vivement attaqué aux Communes par ce dernier, devenu chef de l'opposition. Le traité fut néanmoins ratifié à une très forte majorité; mais la crise politique interne du Royaume-Uni était loin d'être terminée et elle aura, beaucoup plus tard encore, des répercussions sur le plan extérieur.

En France, la Paix d'Aix-la-Chapelle, en 1748, avait été qualifiée de « bête »; celle de Paris fut jugée « honteuse » par nombre de bons esprits. Mais on ne saurait oublier que Choiseul avait entendu sauvegarder, au prix du Canada, ce qui, pour ses contemporains comme pour lui, était l'essentiel, à savoir avec la majeure partie des Antilles, avec Gorée et avec la pêche à Terre-Neuve, les possibilités de développement du commerce français. En outre, l'union franco-espagnole, qui dura jusqu'à la fin de l'Ancien régime, constituait une menace permanente pour l'Angleterre. Quant à l'infériorité maritime de la France, écrasante en 1763, il était permis de croire qu'elle pourrait être de courte durée parce que l'opinion française ne se désintéressait plus du commerce et de la mer. Enfin, le continent européen de 1763 différait profondément de celui qui, entre 1715 et 1756, avait fourni à l'Angleterre tant d'auxiliaires pour détourner la France et l'Espagne de l'Océan et de leurs domaines d'outre-mer. Au surplus, en 1763, la prépondérance ne dépendait plus uniquement d'une supériorité de forces et de richesses. Après deux siècles de haute civilisation, le rôle mondial d'une puissance ne pouvait plus se séparer de sa contribution au fonds commun de la science, de la philosophie, des lettres et des arts. Le rôle de l'Angleterre dans la pensée n'était certes pas négligeable, et la jonction de l'esprit anglais et de l'esprit français devait être un événement capital, mais c'était à la France qu'appartenait la suprématie.

Enfin, ce n'était pas seulement dans le régime intérieur de l'Angleterre que de graves perturbations étaient, comme on vient de le dire, à prévoir. Sans que la métropole et les colons en aient eu d'abord nettement conscience, la guerre avait rendu inévitable une révision du statut qui réglait les rapports de la Grande-Bretagne et de ses colonies d'Amérique. Celles-ci avaient considéré la guerre comme leur propre guerre et le gouvernement de S. M. Britannique comme leur auxiliaire. Leurs tendances au self-government en avaient été encouragées comme aussi par la politique même de Pitt qui, pour obtenir d'elles une aide plus efficace, avait traité avec elles sur le pied d'égalité. Toutes ces circonstances engageaient l'avenir, et le nouvel état d'esprit ne permettait plus la remise en jeu de l'ancien système auquel la métropole demeurait attachée. Dix ans après le Traité de Paris, le plus glorieux que l'Angleterre ait signé, des événements d'une portée incalculable allaient se passer dans la patrie de Franklin et de George Washington.

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Bibliographie

E-Th. Rimli, coll. Histoire universelle illustrée Editions Stauffacher S.A

 
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