ATRIUM - L'Âge Classique (1453-1789)

Retraçons ici trois siècles particulièrement riches pour l'histoire de l'humanité. Nous étudierons les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles au travers de divers dossiers et de simples pages s'attachant aux aspects politiques, militaires, sociaux, culturels...

 

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L'Europe de 1715 à 1763: guerres, paix et coalitions
 
 

La mort de Louis XIV fut le signal d'une grave crise qui allait profondément modifier l'orientation de la politique extérieure de la France et jusqu'aux structures mêmes de la nation.

Les dernières années du Roi-Soleil avaient été marquées par une réaction contre l'absolutisme. Fénelon, au titre de précepteur de l'héritier du trône, le duc de Bourgogne, s'en faisait l'âme. Le parti réformiste se recrutait surtout au sein de la grande noblesse et son programme réclamait pour elle une part importante des responsabilités et des avantages du pouvoir, afin que fût tempéré l'absolutisme royal. La mort du duc de Bourgogne, en accord avec ce programme, avait découragé les réformistes; celle de Louis XIV vint au moment opportun leur rendre espoir. Le Grand Roi laissait pour héritier son arrière-petit-fils, le futur Louis XV, alors âgé de cinq ans. Jusqu'à la majorité de l'enfant, le testament du défunt confiait le royaume à un conseil de Régence, auquel devaient participer outre le duc d'Orléans, les fils que Louis XIV avait eus de Mme de Montespan, le comte de Toulouse et le duc du Maine. Comme ces « dernières volontés » du Roi-Soleil n'avaient pas de défenseurs de poids, le Parlement de Paris n'hésita pas à les casser pour laisser à Philippe d'Orléans toute liberté d'organiser la Régence comme bon lui semblerait. Sitôt investi du titre de Régent, le duc entra dans les vues des réformistes. Ainsi s'ouvrit en France le règne éphémère de la «polysynodie». Presque contemporaines de la crise dynastique anglaise, les difficultés créées par la succession de Louis XIV connaissaient une issue bien différente: alors que l'avènement de Georges Ier et des whigs marquait le triomphe du parlementarisme et des idées libérales, les premiers actes de Philippe d'Orléans relevaient nettement d'un programme de réaction aristocratique. C'est donc à une véritable répudiation de la succession du Roi-Soleil que l'on assistait en France: on refusait d'observer un testament qui paraissait vouloir faire peser sur le pays une sorte d'absolutisme posthume. Dans le domaine des relations extérieures, la rupture avec la tradition du règne précédent était tout aussi sensible. La raison principale de cette volte-face est à chercher dans le fait que la politique de paix est devenue une nécessité pour la Régence. Car le règne de Louis le Magnifique a eu, entre autres effets, celui d'endetter la nation pour plus de trois milliards de livres. Sur le plan international, la position du royaume est des plus médiocres: la ruine de l'hégémonie française est si totale que son influence elle-même et la confiance qu'elle a toujours inspirée comme partenaire diplomatique paraissent compromises.

Cet épuisement de la France a de graves répercussions sur les affaires européennes. Les traités d'Utrecht n'ont marqué que la fin des hostilités et le conflit qui a déclenché la guerre de Succession d'Espagne n'a pas trouvé sa solution. Les cessions territoriales prévues par les diplomates sont restées lettre morte, puisque l'empereur Charles VI comme le roi d'Espagne Philippe V continuent de s'opposer à ce qu'elles reçoivent leur sanction. Fait beaucoup plus grave: l'entente franco-espagnole qui avait déclenché la guerre faisait place à une nervosité de plus en plus grande entre les deux pays depuis que Philippe V avait notifié à Paris sa volonté de faire valoir ses droits à la couronne de France. Le petit Louis XV paraissait chétif; de sa vie pourtant dépendait le maintien de la paix. Il suffisait qu'il mourût pour que s'allumât une nouvelle guerre générale et le roi d'Espagne n'aurait aucun scrupule à la provoquer, une fois que l'alliance anglaise lui serait acquise. Dans ces circonstances, la signature du traité de commerce anglo-espagnol (fin 1715), parut dirigée directement contre la France. Une seule réplique était possible pour le Régent: prévenir l'entente hispano-anglaise qui menaçait en s'attachant George Ier. Ce fut la première grande démarche diplomatique de la Régence. On reprenait ainsi à Paris l'orientation politique esquissée par le Partage de Londres de 1700. Si le condominium franco-anglais avait alors échoué, c'est qu'il s'était révélé incompatible avec la politique dynastique, chère à Louis XIV. Cette politique avait depuis lors conduit la France au bord de l'abîme: guerres ruineuses, désastre financier, marasme économique, tout concourait à la faire condamner. Mais l'Angleterre accepterait-elle ? On pouvait alors répondre par l'affirmative. En effet, si les clauses de la Paix d'Utrecht venaient de ménager la France de façon si manifeste, c'est que, selon le cabinet de Saint-James, elle était la seule puissance capable de défendre avec succès les intérêts anglais sur le continent. Son redressement rapide (1715 -1716) venait de donner une nouvelle preuve de sa vitalité.

C'est à Dubois, ancien précepteur du Régent, que revient l'initiative du rapprochement; il fut assez habile pour présenter cette alliance comme le seul pacte dynastique accessible à la France: George ler, en difficultés alors avec le prétendant Stuart, comprendrait certainement que le Régent pût rechercher à Londres des assurances contre les intrigues de Philippe V. Chargé du soin de la négociation, Dubois rencontra clandestinement le Premier anglais, Stanhope, puis George en personne dans son électorat de Hanovre où fut conclue l'entente anglo-française (10 octobre 1716), élargie trois mois plus tard en une triplice par l'accession de la Hollande. L'engouement pour les idées anglaises, qui caractérisait l'opinion française du moment, n'empêcha nullement que l'on criât à la trahison, devant cette « entente du Hanovre » qui liait la France à son ennemie traditionnelle du XVIIe siècle. Il est vrai qu'elle signifiait de façon pertinente la vanité de tous les efforts de Louis XIV, puisque, après avoir lutté contre toute l'Europe pour imposer les Bourbons à l'Espagne, c'est contre eux que la France demandait à l'Angleterre des garanties dynastiques. Pour les obtenir, il lui fallait toutefois consentir à d'importantes concessions: cesser de favoriser le prétendant catholique, renoncer aux débouchés maritimes en Belgique, donner enfin force d'exécution aux traités d'Utrecht. Dubois attribuait à l'entente une portée beaucoup plus générale encore, en la commentant dans une lettre à Stanhope, dans les termes suivants: « Le meilleur fruit qu'on en pourrait tirer serait de travailler incessamment à procurer une paix fixe entre l'Empereur et le roi d'Espagne. »

Le négociateur avait vu juste: l'entente de Hanovre ouvrait une ère de paix de 20 ans pour l'Europe. Pour le moment, cette alliance répondait aux intérêts vitaux de la France - intérêts plus profonds que ceux de la dynastie. Le condominium anglo-français s'inscrivait dans la ligne du développement alors florissant de l'économie maritime de la France. Il était aussi la seule réponse diplomatique acceptable du changement d'équilibre qui venait de se produire en Europe centrale. Tantôt, par souci de sécurité - sous Richelieu, Mazarin, ou Colbert - tantôt par un désir d'hégémonie, comme l'avait montré Louis XIV depuis la guerre de Hollande, la France avait poursuivi une politique continentale dont l'un des principes fondamentaux était la recherche d'un allié à l'Est. Or, depuis 1713, les nations orientales Turquie, Suède, sur lesquelles la France avait coutume de prendre appui, étaient tombées au rang de puissances de second rang. La Pologne, elle-même, échappait à l'orbite de la politique française depuis l'avènement d'Auguste de Saxe. La coalition de l'Autriche, de la Pologne et de la Russie contre une Turquie isolée empêchait aussi la France d'intervenir en Europe centrale. Raisons politiques, raisons économiques, tout concourait à la solidité du bloc occidental maritime. Pourtant la même année, la tentation d'une nouvelle aventure d'hégémonie dynastique s'offrait à la France. La deuxième guerre du Nord prenait fin sur une victoire de la Russie qui, malgré l'opposition de la Suède, forçait l'entrée de la Baltique. Elle pouvait dès lors prétendre au rang de grande puissance européenne. C'était la volonté de Pierre le Grand et, pour affirmer sa position, il conçut le projet d'une hégémonie continentale qui briserait la coalition des puissances maritimes. C'est avec ce plan qu'il vint à Paris offrir l'alliance russe que devait consacrer le mariage de Louis XV avec l'héritière russe Elisabeth. En compensation, la France renoncerait à l'alliance suédoise et à l'entente du Hanovre. C'était l'amorce d'une situation diplomatique, analogue à celle qui avait entraîné Louis XIV à la guerre de Succession d'Espagne et ruiné la France. Le dilemme était impératif: d'une part le condorninium franco-anglais avec ses vastes possibilités coloniales; de l'autre, une hégémonie continentale à laquelle l'Angleterre s'opposerait immédiatement. La France repoussa l'offre russe.

Par ailleurs, comme on l'a vu, l'alliance de Hanovre incluait dans ses clauses le règlement définitif de la succession d'Espagne, selon les intérêts de la politique française. C'était là chose que les traités d'Utrecht n'avaient pas précisée de façon aussi catégorique. Il n'en fallut pas plus pour que l'Empereur et le roi d'Espagne, chacun de son côté, fissent valoir leurs prétentions. Charles VI n'avait pas abandonné ses prérogatives sur la couronne d'Espagne et Philippe V ne perdait pas l'espoir de garder ses possessions italiennes. Par ailleurs, depuis que la Belgique était revenue à l'Empire, l'Autriche se trouvait avoir une position assez forte pour prétendre à jouer le rôle d'une puissance maritime. Par Ostende et Trieste, - où se fondait une compagnie du Levant - Charles VI entendait développer par des mesures économiques et navales appropriées l'hégémonie dynastique des Habsbourg. Devant la précision de cette menace, l'Espagne se hâtait d'armer une flotte. Ainsi partout sur terre et sur mer se préparait un nouveau conflit européen; et Philippe V n'en cherchait que l'occasion. Sa deuxième épouse, Elisabeth Farnèse, poussée par Alberoni, le provoquait à mettre le feu aux poudres: elle avait besoin de couronnes pour ses enfants et l'Italie lui paraissait être la proie rêvée. L'Espagne était cependant seule en face d'une Autriche à qui la coalition contre la Turquie venait de donner deux alliés: la Russie et la Pologne. Alberoni sut trouver le point faible de ce grand complexe continental; négligeant la Pologne, il essaya de séparer Vienne et Moscou sur la question du Danube, allant jusqu'à offrir l'alliance espagnole à Pierre le Grand. Mais la Suède restait un obstacle; Alberoni sut la retourner contre le Hanovre qui concrétisait pour elle l'hégémonie anglaise en Baltique. Pierre le Grand entra alors dans les vues de l'ambitieux diplomate espagnol et le rêve d'Alberoni se trouva réalisé: la coalition entre l'Espagne, la Suède et la Russie menaçait autant le bloc maritime occidental que l'Autriche. Dès lors, Philippe V pouvait frapper librement en Italie. Bientôt sa flotte emportait la Sardaigne sur Charles VI et la Sicile sur Victor-Amédée de Savoie qui perdait son fief royal.

Cette fièvre d'impérialisme espagnol venait à un moment où la France et l'Angleterre avaient grand besoin de la paix pour protéger leur croissance économique rapide; c'était en effet l'époque de la grande prospérité de la Compagnie des Indes et des opérations financières de Law. Aussi leur intervention ne tarda-t-elle pas. La flotte anglaise battit devant la Sicile la nouvelle armada espagnole, tandis que l'armée française dévastait les arsenaux et les chantiers maritimes dans lesquels Alberoni forgeait la nouvelle puissance navale de son pays. De son côté, l'Autriche adhérait à la Triple-Affiance au moment même où la mort de Charles XII consacrait la faillite de la Suède (1718). L'échec du plan ibérique entraîna la chute d'Alberoni. Le condominium anglo-français n'eut plus qu'à dicter la paix en Italie (1720): Philippe V renonçait à ses visées sur Naples, la Sicile, la Sardaigne et le Milanais. En réparation, l'Empereur admettait que Don Carlos, enfant d'Elisabeth Farnèse, reçût en héritage les duchés de Parme et de Toscane. L'Empire se dédommageait en acquérant la Sicile que le duc de Savoie se voyait obligé de troquer contre la Sardaigne, dont il devenait le roi. Ce règlement aux dépens de l'Espagne affermissait singulièrement la position maritime de l'Autriche. L'essor de la Compagnie du Levant, basée à Trieste, poussait Charles VI à créer la Compagnie des Indes (1721), dont les chantiers d'Ostende furent bientôt en pleine activité. L'acquisition de la Sicile, excellent relais en Méditerranée centrale, concrétisait encore la volonté d'expansion maritime de l'Empire. Il n'en fallut pas plus pour que la France et l'Angleterre en prissent ombrage. Aussi l'entente du Hanovre joua-t-elle à plein dans la guerre de tarifs livrée bientôt contre la Belgique impériale. On alla même jusqu'à inclure l'Espagne dans le condominium maritime par le Pacte de Madrid (1721). Tout fut mis en oeuvre pour qu'Ostende redevînt une ville morte.

La même année, une autre expansion prenait un tour plus inquiétant encore. Le Traité de Nystadt venait de conclure la deuxième guerre du Nord et laissait à la Russie toute liberté dans la Baltique. Mais Pierre le Grand devine aussitôt la résistance des puissances maritimes; c'est la raison pour laquelle il porta ailleurs son effort. Le Proche-Orient l'attirait; une guerre contre la Perse, sous le prétexte d'intérêts chrétiens lésés en Géorgie et en Arménie, lui donna Derbent et Bakou et l'amena au bord de la Caspienne. Comme l'Espagne était hors-jeu et qu'il lui fallait un allié occidental, le tsar revint à son projet d'alliance matrimoniale avec la France, offrant la main de sa fille au duc de Chartres, fils du Régent, avec la promesse qu'il en ferait un roi de Pologne. De nouveau, la France refusa. La Russie se résigna à faire cavalier seul dans le Proche-Orient. Mais là encore, elle allait se heurter au condominium franco-anglais, puisque ce fut sur la sommation de celui-ci que la Turquie prit les armes contre le tsar. La paix de 1724 reconnaissait les conquêtes russes, mais l'élan était brisé. Pierre le Grand remportait toutefois un succès diplomatique appréciable, la même année, puisque la Suède se résignait enfin à son alliance. La pression russe demeurait donc constante en direction de l'Europe et du Moyen-Orient, sur un vaste arc de cercle allant de la Baltique à la Caspienne. La mort brutale de Pierre rejeta bientôt la Russie dans l'ombre (1725). C'était précisément le moment où la France venait de se décider, dans la question du mariage de Louis XV, à opter pour le parti oriental. On avait écarté successivement le parti russe et l'offre espagnole, encouragée par Dubois, avec le désir de ne pas déplaire à l'Angleterre. Depuis que le duc de Bourbon, nouveau premier ministre, avait remis en honneur la politique dynastique, la France revenait insensiblement à la tradition d'une alliance de l'Est qu'elle avait repoussée toutes les années précédentes. On se contenta de l'hypothétique alliance polonaise qui ne pouvait, pensait-on, provoquer de mécontentement ni en Espagne, ni en Autriche. De plus, alors que s'ouvrait la crise de succession russe, on allait jusqu'à caresser l'espoir que le mariage de Louis XV avec Marie Leczinska, fille de ce roi de Pologne que Pierre le Grand n'avait pas hésité à détrôner en 1709, entraînerait les puissances maritimes de l'Ouest à favoriser le relèvement de la Pologne. L'affaire était grosse de menaces. En réalité, la première conséquence de cette union fut de provoquer un rapprochement de l'Espagne et de l'Autriche. Réglant une fois pour toutes leurs conflits successoraux dans l'esprit des conventions de 1720, les deux puissances signèrent à Vienne (1725) un traité d'alliance, hostile au bloc occidental. La réplique fut immédiate: l'entente du Hanovre fut resserrée; elle s'ouvrit également à la Prusse, subitement inquiète des prétentions autrichiennes. Le regroupement allait se compléter naturellement par l'union de la Russie et de l'Autriche (1725), qui tombèrent d'accord pour reprocher au condominium anglo-français de leur fermer partout l'accès aux mers libres, que ce soit en Baltique, dans la Méditerranée ou sur la Caspienne.

De nouveau, la guerre paraissait imminente et les démonstrations belliqueuses de la flotte anglaise en Baltique en apportèrent une nouvelle preuve (1727). A chaque occasion les deux antagonistes affichaient leur intransigeance: le bloc maritime occidental affirmait que la paix et la suprématie des mers lui étaient également indispensables, cependant que l'entente hispano-autrichienne, appuyée par la Russie de la remuante Catherine, réclamait avec arrogance sa part à l'exploitation commerciale du monde. Fait d'importance: par une aberration qui allait lui coûter cher, la diplomatie française s'obstinait à tabler sur l'aide des alliés traditionnels de l'Est - Suède, Pologne, Turquie - alors que ces puissances avaient perdu toute force réelle en face d'une Russie décidée à s'imposer dans la politique européenne. Ainsi en Suède, l'échec de l'aventure de Charles XII avait eu pour effet de restaurer le principe de la monarchie élective (1720). L'intervention de la noblesse dans les affaires de l'Etat avait rapidement réduit à néant l'oeuvre gigantesque de modernisation, dont Charles XII s'était fait l'artisan. Cette faiblesse rendait d'autant plus facile l'ingérence étrangère; comme en Pologne, la couronne était « mise aux enchères » et la Russie s'empressa de s'assurer une position privilégiée. L'anarchie de la Pologne, elle, était à un stade plus avancé encore. Pour s'imposer, la maison de Saxe cherchait appui à Moscou. Entourée de voisins puissants dotés d'armées modernes et de ressources financières plus vastes, la Pologne, victime d'un régime anachronique, sans forces militaires, sans finances, était une proie toute désignée. Les mêmes divisions, les mêmes faiblesses caractérisaient la Turquie de 1725. Ainsi aucune de ces trois puissances n'était capable d'entraver sérieusement l'avance russe. Seule, la Prusse pouvait, le cas échéant, jouer sur le théâtre oriental, le rôle d'un opposant efficace.

Survient la grave crise qui ébranle la France et l'Angleterre, au moment des krachs financiers de Law à Paris et de la Compagnie des Mers du Sud à Londres. Aussitôt l'Espagne, l'Autriche et la Russie poussent leurs préparatifs. L'attitude ferme de Walpole et Fleury les décourage jusqu'au jour où Frédéric-Guillaume, par une de ces volte-face chères à la politique prussienne, rompt avec le bloc maritime. Grâce à cet apport, l'entente continentale est solidement nouée et la guerre commence aussitôt devant Gibraltar (1727). La France, l'Angleterre et la Hollande ne tardent guère à frapper directement l'Autriche qui, démunie de flotte, doit consentir à suspendre pour sept ans l'activité de la Compagnie d'Ostende. Philippe lui-même doit bientôt composer: la Paix de Séville (1729) réconcilie le condominium et l'Espagne, la France et l'Angleterre allant même jusqu'à se porter garantes de l'accession de don Carlos au titre de duc de Parme et de Plaisance. Cette victoire se complète par un nouveau traité de Vienne (1731), par lequel l'Autriche accepte de supprimer purement et simplement la Compagnie d'Ostende. Le bloc occidental confirmait donc sa maîtrise quasi absolue des mers; mais la ruine de son rêve maritime allait avoir pour l'Autriche une conséquence fâcheuse, celle d'exaspérer son impérialisme continental. A peine cette menace était-elle dissipée qu'une autre, infiniment plus grave, surgissait à l'est de l'Europe. La mort d'Auguste de Saxe (1733) remettait en question la succession de Pologne. Derrière les deux candidats en présence, Auguste, fils du défunt, et Stanislas Leczinski, c'étaient la Russie et la France qui, pour la première fois, s'affrontaient. L'Autriche, d'abord embarrassée, allait opter pour Auguste, qui venait de payer cet appui en reconnaissant la Pragmatique Sanction. Pour la Russie, l'affaire était d'une indiscutable importance: seule la présence d'Auguste sur le trône de son père pouvait garantit le maintien de la vassalité polonaise. La Pologne vit clairement que c'était son sort même qui se jouait: aussi se tourna-t-elle vers Leczinski comme vers le restaurateur de son indépendance, et le scrutin, qui donna 60'000 voix à Stanislas contre 4000 à son rival, concrétisa cette renaissance du sentiment national. Lié par la Pragmatique, Charles VI intervint aussitôt, cependant que les armées russes envahissaient le pays et lui imposaient par la force l'élection d'Auguste III. En France, le parti du roi réclamait l'intervention; Fleury plus réaliste s'y opposa, comprenant que la nouvelle répartition des forces en Europe interdisait à la France de prétendre à une hégémonie. Le prestige dynastique réclamait cependant que l'on défendît les droits du beau-père de Louis XV. On se décida à une intervention limitée en Italie. Pour quelles raisons ? Il semblait que les Bourbons y trouveraient l'occasion d'arrondir leurs possessions aux dépens des Habsbourg.

La guerre ne dura que deux ans (1733-1735) et partout Charles VI fut vaincu. Sur le Rhin, les Français lui arrachèrent Kehl et Philippsbourg; en Italie, la conquête du Milanais, marquée par la victoire française de Guastalla, fut menée parallèlement à la prise de Naples et de la Sicile par l'Espagne (1734). Puis la guerre traîna jusqu'à la signature de la Paix de Vienne (1738). Auguste de Saxe recevait définitivement la couronne de Pologne. Stanislas gardait cependant le titre de roi, avec pour prix de sa renonciation effective au pouvoir, Nancy et la Lorraine qu'il s'engageait à léguer après sa mort à la France. François de Lorraine devenait duc de Parme et du Modénois, tandis que l'ancien détenteur de ces territoires, don Carlos, montait sur le trône des Deux-Siciles. Le roi de Sardaigne renforçait sa position continentale par d'importants avantages dans le Milanais. L'Autriche se contentait de l'adhésion de la France à la Pragmatique Sanction. Fleury remportait un incontestable succès politique: à fort peu de frais, la France complétait son unité par la Lorraine et voyait sa frontière des Alpes renforcée par l'accroissement du royaume de Sardaigne. Mais le véritable vainqueur de la guerre était la Russie. Elle s'imposait si bien en Pologne et en Suède que l'Angleterre recherchait son alliance. En 1736, la tsarine Anne envahissait brusquement la Turquie et réclamait l'aide autrichienne. Charles VI fut obligé d'intervenir pour ne pas laisser son alliée réaliser sans lui ses projets d'expansion vers la mer Noire. Rapidement, l'appareil militaire autrichien révéla sa faiblesse et la menace turque se fit si pressante sur la Hongrie que l'Empire dut consentir à la Paix de Belgrade (1739). Les effets en étaient désastreux pour l'Autriche: elle restituait toutes les conquêtes du prince Eugène - la Valachie, la Serbie, sauf le banat de Temesvar - et surtout, elle sortait de la guerre ruinée et sans argent. La France, arbitre de la paix, allait en profiter pour reprendre toute son influence dans le Levant, ce qui lui valut bientôt un rapprochement de la Suède.

L'atmosphère des années 1714 à 1740 est en contraste complet avec celle de la fin du règne de Louis XIV. Alors qu'au tournant du XVIIe siècle, l'Europe n'achève une guerre que pour retomber dans une autre, le condominium franco-anglais réussit à imposer un quart de siècle de paix, entravant les impérialismes espagnol et autrichien, brisant l'élan russe et restaurant la puissance turque. Une telle volte-face de la politique européenne a été rendue possible par le renversement de la politique française. En raison de sa position géographique, la France s'est trouvée constamment partagée entre deux orientations politiques fort différentes: d'un côté, la bourgeoisie d'affaires - le capitalisme naissant - vise à une expansion surtout maritime; de l'autre, les milieux de la Couronne voient le destin de la France dans une hégémonie continentale. Entre 1715 et 1740, la première tendance domine et forme la ligne directrice de la politique française, puisqu'en aucun moment l'alliance anglaise n'a été sacrifiée, même aux intérêts dynastiques les plus exigeants. Le premier souci de ce quart de siècle fut pour les diplomates de l'entente de Hanovre de rendre incontestée la maîtrise maritime de l'Angleterre et de la France, aussi bien dans la mer du Nord contre la Belgique impériale, dans la Baltique et en mer Noire contre la Russie, qu'en Méditerranée par l'installation des Bourbons en Sicile. Cela n'avait pu se faire que par une éclipse de l'absolutisme royal, cher à Louis XIV, mais tout montrait que Louis XV reprendrait la tradition du Grand Siècle. Le bilan de ces 25 années était moins brillant si l'on examinait la situation intérieure de la France: l'absence d'un programme de réformes, la réaction aristocratique avaient brisé l'unité de gouvernement et conduit à une grave désorganisation du pouvoir. Le début du règne de Louis XV marquait une reprise d'absolutisme, restauré sous prétexte de ramener l'ordre dans les affaires du pays; en fait, cette centralisation ramenait peu à peu la France à se tourner de nouveau vers son rêve hégémonique. Grâce à Fleury, la guerre de Succession de Pologne avait encore été conduite avec le désir de ménager l'amitié anglaise; elle n'en marquait pas moins un retour à la politique dynastique. Par ailleurs, le soutien accordé à la Turquie et l'immixtion française dans le Traité de Belgrade réveillaient certaines tendances hégémoniques. A la même occasion, la France avait esquissé un rapprochement avec l'Autriche. L'année suivante, la déclaration de guerre, faite par Walpole à l'Espagne, avait suscité à Paris un violent mouvement d'opinion anti-anglais. Cette agression fut même interprétée comme une insulte à la France et un danger pour ses intérêts économiques. Fleury lui-même était de plus en plus tenté de redonner à son pays ce rôle d'arbitre de l'Europe, « afin, affirmait-il, d'ôter à l'avenir aux Anglais toute occasion de reprendre la balance des affaires de l'Europe »; il n'hésita pas finalement de conseiller la rupture et l'intervention de la France aux côtés de l'Espagne dans le conflit colonial (1740).

Après la succession de Pologne, la succession d'Autriche. Quelques jours après la décision d'intervention de la France, Charles VI mourait. En vertu de la Pragmatique Sanction, qu'il avait promulguée en 1713 et à laquelle les souverains de l'Europe avaient donné leur adhésion moyennant plus d'un avantage matériel, sa fille Marie-Thérèse recueillait en bloc la succession impériale. Mais la proie était trop tentante; une formidable coalition se forma aussitôt pour dépouiller la jeune souveraine. Toutes les promesses faites perdaient leur poids en face du champ qu'ouvrait aux impérialismes européens l'impuissance autrichienne. Le lien dynastique des terres d'Empire était trop fragile pour que l'on ne fût pas tenté de le rompre définitivement. Hormis l'Angleterre qui n'avait aucun avantage au démembrement de l'Autriche et qui, au contraire, avait coutume de voir dans le complexe Habsbourg une constante de l'équilibre européen, tous les Etats furent unanimes à renier leurs engagements de la veille. La Prusse conduite par Frédéric II, son nouveau roi (1740), avait jeté son dévolu sur la Silésie; Philippe V convoitait le Milanais. La France, elle, avait enfin trouvé l'occasion rêvée par les tenants de la politique d'hégémonie: l'Autriche s'en allait en morceaux, il n'y avait qu'à frapper. Comme Fleury rappelait fort opportunément les mécomptes passés dus à cette politique, Louis XV lui-même prit l'initiative de l'affaire. Il n'en fallait pas davantage pour faire perdre à la France les bénéfices d'un quart de siècle de prudence politique, puisque, du même coup, étaient compromises et l'alliance anglaise et l'entente projetée avec l'Autriche. La politique dynastique à outrance prédominait de nouveau en France. La guerre, il est vrai, ne dépendait pas de la France seule et de sa volonté d'abaisser l'Autriche. La Pragmatique Sanction n'était qu'un règlement particulier et l'absence d'une loi générale de succession permettait de mettre sérieusement en doute sa valeur. Et cela d'autant plus qu'un autre contrat existait depuis le XVIe siècle entre les maisons d'Autriche et d'Espagne, assurant la réversion des héritages en cas d'extinction de la descendance mâle; en vertu de quoi, Philippe V se trouvait justifié à faire valoir ses droits en concurrence du prétendant bavarois. Quant à l'intervention prussienne, elle ne se justifiait que par la faiblesse de Marie-Thérèse, « jeune princesse sans expérience », affirmait Frédéric.

Si, devant une pareille coalition, Marie-Thérèse trouva des alliés, c'est qu'elle sut éveiller leurs intérêts. Ainsi l'Angleterre se décida pour l'Autriche, sitôt que la France eut démasqué son jeu, entraînant la Hollande dans son sillage, suivant les règles d'une alliance séculaire. La Russie donna son appui à Vienne pour opérer sa rentrée dans la politique européenne. La Sardaigne se laissa acheter. La guerre prit immédiatement des proportions inquiétantes. Non contents de refuser leur appui à leur suzeraine, les princes allemands se jetèrent sur la Bohême et l'Autriche. Sans déclaration de guerre, la Prusse se jeta sur la Silésie, province qui lui était indispensable, affirmait Frédéric, pour couvrir la vallée moyenne de l'Oder et Custrin. Après quoi, le roi guerrier eut l'audace d'offrir son alliance à Marie-Thérèse (décembre 1740), en échange de la province conquise. L'impératrice indignée essaya de reprendre son bien, mais ses troupes furent dispersées à Mollwitz (1741). Le succès prussien portait un coup sérieux à la politique d'attente de Fleury. Le parti austrophobe l'emporta: son chef Belle-Isle réussit même à convaincre Fleury de soutenir la candidature bavaroise, tout en achetant l'appui de la Prusse. Suivant ce plan, Belle-Isle passa en Allemagne pour préparer l'élection de Charles-Albert de Bavière. C'est au cours de ce voyage qu'il réussit à nouer l'entente bourbonienne de Nymphenbourg: France, Sicile, Espagne, Bavière (1741), bientôt complétée par l'alliance francoprussienne et par l'adhésion de la Saxe à cette coalition. Il restait à assurer l'exécution du plan: Belle-Isle avec 40'000 hommes opéra en compagnie des Bavarois dans la Haute-Autriche, puis, sur l'instigation de Charles-Albert, il s'aventura en Bohême. La prise audacieuse de Prague mit fin à sa campagne; l'Electeur y fut couronné roi, peu avant de recevoir le titre impérial (janvier 1742).

L'Autriche paraissait à la veille de sa ruine: la Haute-Autriche, la Bohême et la Silésie étaient tombées au pouvoir de l'ennemi; Charles-Albert venait de ceindre la couronne impériale. Seule l'énergie de Marie-Thérèse restait intacte. Elle sut se tourner vers la Hongrie, qui lui vota sans retard une levée de 100'000 hommes, appui qui jetait dans la balance des forces un poids appréciable. Par ailleurs, d'habiles négociations lui permettaient de diviser ses adversaires dès 1742; c'est ainsi que le Traité de Breslau contentait Frédéric en lui attribuant la Silésie. La France restait désormais seule en lice; ses troupes durent évacuer la Haute-Autriche et la Bohême, Belle-Isle opérant en huit jours une retraite mémorable. Ce fut au tour de la Bavière de connaître l'invasion autrichienne, lorsque les soldats de Marie-Thérèse emportèrent Munich et s'avancèrent jusqu'au Rhin. Ces rapides succès déterminèrent la Prusse à se lier avec la France, qui dut se résigner à déclarer la guerre à Marie-Thérèse, ce qui entraîna la rupture complète avec l'Angleterre (1744). L'année suivante, la mort de l'éphémère empereur Charles VII marquait un premier succès autrichien, puisque son fils s'empressa de traiter avec Marie-Thérèse et ne fit rien pour empêcher l'élection au trône impérial de François de Lorraine (septembre 1745). Ainsi se dénouait la crise de succession d'Autriche. Marie-Thérèse avait désormais les mains libres pour reconquérir les provinces perdues. La Silésie cependant allait rester prussienne, malgré les efforts de l'Autriche. Une marche audacieuse en Bohême conduisit Frédéric sous les murs de Prague, bientôt conquise (1744). L'année suivante, le roi de Prusse, vainqueur d'abord à Friedberg, se jetait en Saxe et son succès de Kesseldorf lui permettait de dicter à Dresde les mêmes conditions qu'à Breslau (1745). A l'ouest, Louis XV se heurtait dans les Pays-Bas aux forces anglo-hollandaises mises en ligne pour couvrir la Belgique. Les Français étaient conduits par un grand homme de guerre: Maurice de Saxe, grand admirateur de la tactique de destruction chère à Frédéric; mais comme le roi était aux armées, on préféra mener la guerre de siège, jugée plus décorative. Les Pays-Bas furent enlevés place après place. C'est ainsi que la grande journée de Fontenoy (1745) ouvrit aux Français la Belgique du Sud et de l'Ouest, celle de Rocoux (1746) les accès au Limbourg, tandis qu'à Lawfeld (1747) l'entrée de la Hollande était définitivement forcée. La chute de la puissante citadelle de Maëstricht (1748) décida la coalition anglo-hollandaise à demander la paix. Celle-ci mettait fin à une guerre dont tout le monde était las. Le Congrès d'Aix-la-Chapelle, il est important de le noter, s'ouvrait en un moment où la France venait de marquer des avantages incontestables sur tous ses partenaires. On le vit assez dans l'empressement avec lequel le plénipotentiaire anglais, lord Sandwich, et son collègue autrichien Kaunitz essayèrent de s'attirer les faveurs de la France. Celle-ci, hantée par l'idée de « faire vite ». renonça non seulement à arbitrer ce conflit, mais, payant d'exemple, elle rendit toutes ses conquêtes - Pays-Bas, Savoie et Nice. Louis XV poussait même la complaisance jusqu'à expulser de France le prétendant Stuart qu'il avait soutenu contre la maison de Hanovre; aux colonies, en revanche, il obtenait le retour au statu quo ante bellum. Le retrait de la France des Pays-Bas était payé du cadeau de Parme et de Plaisance, à don Philippe, second fils d'Elisabeth Farnèse. Le territoire italien du roi de Sardaigne s'étendait désormais à l'est jusqu'au Tessin, et la Silésie restait acquise à Frédéric. La France faisait tous les frais de la guerre: elle consentait à l'affaiblissement de son armée, à la ruine de ses finances, voire à la perte de ses sujets, pour satisfaire au rêve dynastique des Bourbons, puisque le seul résultat tangible de Fontenoy était l'établissement d'un prince espagnol en Italie.

En réalité, le Traité d'Aix-la-Chapelle ne réglait aucun des problèmes fondamentaux du siècle. La rivalité coloniale de l'Angleterre et de la France restait entière; Marie-Thérèse ne pouvait se résigner à la perte de la Silésie. L'ère de la paix armée commençait.

La France paraissait rester insensible à cette menace toujours plus pesante; Louis XV, qu'assistait sa favorite, Mme de Pompadour, préférait affirmer éperdument sa volonté de pacifisme, plutôt que de forger l'instrument d'une nouvelle guerre. Il y eut cependant des mesures prises en vue de moderniser l'armée. La marine fut réorganisée par les soins de ministres avisés comme Rouillé et Machault, elle s'enrichit d'une cinquantaine de bâtiments de ligne. Quant à l'armée de terre, de sérieux efforts furent faits pour l'adapter aux exigences du moment, mais ils restèrent dispersés (création d'une Ecole du Génie, de l'Ecole militaire de Paris, réorganisation de l'artillerie, selon les directives de Vallière), si bien que la guerre de Sept-Ans allait surprendre la France en pleine réorganisation militaire. L'incurie du commandement se faisait déjà sentir de façon cruelle; la mort de Maurice de Saxe (1750) laissait la France sans chef digne de ce nom. Cette course aux armements, Montesquieu la dénonçait dans un texte fameux: « Une maladie nouvelle s'est répandue en Europe; elle saisit nos princes et leur fait entretenir un nombre désordonné de troupes. Chaque monarque tient sur pied toutes les armées qu'il pourrait avoir si les peuples étaient en danger; et l'on appelle paix cet état d'efforts de tous contre tous. »

Ni la Prusse, ni l'Autriche n'échappaient à cette psychose de guerre. L'histoire de la Prusse s'illustre assez bien par l'image de deux mains qui se tendent par-dessus l'Allemagne. Longtemps le rêve de ses rois a été que ces mains se joignent simplement; Frédéric le Grand, lui, s'est aperçu le premier qu'elles pouvaient fort bien devenir serres, puisque à leur portée les proies ne manquaient pas. La transformation de ces mains en griffes est un fait réel que commentent éloquemment les effectifs de l'armée prussienne. A la mort du Grand Electeur (1688), elle comptait 27'000 hommes; au plus fort de la guerre de Sept-Ans, 150'000. Le rêve des premiers condottieri brandebourgeois de la fin du XVIIe siècle avait été de vendre à l'Europe d'excellents soldats. Le plan de Frédéric, 70 ans plus tard, fut d'oser défier l'Europe entière, après avoir entouré cette Prusse, ouverte à tout venant, d'un véritable mur d'hommes. Et bientôt il ne se contentait plus de défier; il entrait de plain-pied dans la politique européenne avec l'ambition de Louis XlV, un génie militaire supérieur à Eugène ou Malborough, et la machine de guerre prussienne. De quoi faire de grandes choses. La Prusse apparaissait comme un arsenal, une autocratie armée; en un mot, une machine à faire la guerre. Au-dessus de cette force aveugle, le roi restait libre; il pouvait tout sur son pays, il pouvait tout sans le lui demander, et surtout faire la guerre. Frédéric n'était-il pas le plus grand capitaliste de la Prusse et n'entretenait-il pas son armée à ses frais, comme le dernier des colonels, son régiment ? De son pays, il exigeait un seul tribut: l'honneur de lui prodiguer les recrues dont il faisait les meilleurs soldats de l'Europe. En compensation, il entendait lui épargner tous les désagréments de la guerre: il se battait chez l'ennemi et vivait à ses dépens. Et c'est chez l'adversaire qu'il préparait patiemment la grandeur de la Prusse, comme à son insu. Le secret de la force prussienne réside peut-être dans une discipline implacable, il faut cependant le chercher plus loin encore dans le sentiment sensible à chaque soldat et soigneusement entretenu par Frédéric de faire un peu plus pour la Grande Prusse à chaque coup de fusil. L'organisation matérielle de l'armée n'est que le corollaire de cette préparation psychologique. L'Autriche, elle, rencontrait dans sa politique d'armement des difficultés quasi insurmontables: chez elle, pas d'armée nationale possible. Il lui fallait réclamer un effort militaire de pays aux tempéraments et aux institutions fort divers. Marie-Thérèse parvint cependant à lever 130'000 hommes qu'elle dota d'une artillerie moderne et de chefs de valeur comme le Livonien Laudon et l'Irlandais Lascy, tous deux chefs jeunes dont l'impétuosité complétait l'habileté stratégique du vieux Daun, si insaisissable à Frédéric lui-même qu'on le baptisa le «Temporisateur». L'Angleterre de son côté armait de puissantes escadres.

L'activité diplomatique n'était pas moins fébrile: et le visage politique de l'Europe allait être profondément modifié. Marie-Thérèse renonçait au rêve dynastique de sa maison pour s'engager résolument dans une voie nouvelle: elle cherchait à former un bloc continental appuyé principalement sur la France et la Russie et dont l'Autriche serait la pièce principale. Les démarches austro-russes se multiplièrent à Paris, mais en vain (1750-1753). Louis XV ne voulait à aucun prix s'engager dans une nouvelle guerre; dans ce but et pour conserver en même temps à la France son rôle de direction, il prépara, par l'intermédiaire de sa diplomatie secrète, une ligue englobant la Saxe, la Pologne, la Suède et la Turquie, entente destinée à contenir l'expansion russe. Le système devait se compléter par l'adhésion de la Prusse, à qui l'on réservait en outre le soin de contenir l'Autriche. Une telle combinaison n'avait de force que théorique; en fait, parmi ces protagonistes, seule la Prusse avait une puissance militaire capable de faire contrepoids aux visées russes et autrichiennes. Par ailleurs, Louis XV avait un concurrent sérieux en la personne du roi d'Angleterre, George Il, qui entendait lui aussi jouer le rôle d'arbitre du continent. Agissant à titre d'Electeur du Hanovre, il essaya de prévenir l'entente franco-prussienne par un front diplomatique allant du Hanovre à la Russie par la Saxe et l'Autriche (1755). A peine eut-il pris forme, ce projet mécontenta Marie-Thérèse, à qui il faisait supporter tout le poids de la guerre. La France sentit se préciser la menace d'une hégémonie anglaise sur le continent. La tension devint extrême entre la France et l'Angleterre. Un coup de main anglais sur l'Acadie française surexcita l'opinion publique. Louis XV prit peur et voulut négocier. On interpréta sa démarche comme une faiblesse. L'Angleterre n'attendait désormais plus qu'une occasion favorable d'entrer en guerre; elle allait la trouver un mois plus tard, en capturant d'un coup 300 vaisseaux français avec leurs équipages. Londres refusa la restitution exigée: c'était la guerre.

Au moment où la France agissait avec tant d'imprudence, sans appui diplomatique sûr, Frédéric, lui, parvenait à rompre l'isolement dangereux où il pouvait se trouver placé d'un jour à l'autre, puisqu'il était menacé par l'Angleterre et le Hanovre, d'une part, la Russie et l'Autriche, de l'autre. La rupture franco-anglaise lui fournit l'occasion de se rapprocher de Paris : il demandait à Louis XV qu'une armée opérât en Belgique, pendant qu'à l'Est, il se chargerait d'envahir la Bohême. La Prusse ne se contentait pas de l'appui platonique que pouvait lui offrir Louis XV toujours indécis; elle négociait en même temps à Londres une alliance qui devait lui assurer subsides et liberté de mouvement contre la coalition autrichienne. De 1750 à 1755, l'entente franco-prussienne avait été le principal obstacle au rapprochement de Vienne et de Paris. Et en août 1755 encore, c'était l'Autriche qui sollicitait, offrant les Pays-Bas pour s'attacher Louis XV. Ce fut en vain. Il suffit de quelques mois pour renverser les rôles. La signature de l'accord anglo-prussien de Whitehall provoqua une profonde stupeur. Aussitôt, la France se faisait humble quémandeuse à Vienne. De quel appui, en effet, pouvait lui être la seule nation sur laquelle elle pouvait compter à l'Est: la Pologne ? Il ne lui restait qu'à saisir la main que lui tendait l'Autriche par-dessus l'Allemagne et le risque de courir sa chance contre Frédéric et l'Angleterre réunis. Le 1er mai 1756, le Traité de Versailles passé entre l'abbé de Bernis et le prince de Stahremberg consacrait le renversement des alliances et surtout l'abandon de la politique dynastique des Bourbons. Le front diplomatique contre la Prusse se complétait bientôt par l'accession de la Russie. Le premier but de cette formidable coalition n'était rien moins que le démembrement de la Prusse, objectif essentiellement européen et que la France répudiait. Le choix des autres satellites accentuait encore le caractère continental du complexe diplomatique: c'étaient l'Espagne, la Sicile, la Pologne, la Suède enfin, attirée par la perspective d'obtenir peut-être la Poméranie prussienne. La France se laissait donc entraîner par ces alliances et ces garanties vers une politique exclusivement antiprussienne dont elle ne pouvait retirer aucun bénéfice direct. Elle s'exposait témérairement à supporter seule le poids d'une guerre coloniale avec l'Angleterre, puisque la garantie autrichienne ne jouait pas dans le cas d'un conflit franco-anglais et que la Russie n'avait même pas rompu avec Londres.

Sans attendre l'attaque de la coalition échafaudée contre lui, Frédéric, sans déclaration de guerre, inonda la Saxe de troupes, s'empara de Dresde et enrôla de force l'armée saxonne à son service. L'agression de Frédéric était sans précédent dans l'histoire de l'Europe moderne: une grande guerre d'hégémonie continentale commençait. L'agression prussienne fit aussitôt jouer la garantie franco-autrichienne: Louis XV lança contre la Prusse 140'000 hommes et finança la guerre d'Allemagne jusqu'à concurrence de 30 millions de livres, moyennant la cession par Marie-Thérèse, d'Ostende, Ypres et Mons, si Frédéric rendait la Silésie (1757). L'affaire silésienne, la troisième guerre de Silésie, allait s'étendre sur sept ans - la guerre de Sept-Ans, et s'élargir en une guerre qui se déroula sur trois théâtres différents: à l'ouest de l'Allemagne, entre Elbe et Rhin; dans son centre, en Bohême, Saxe, Silésie, Brandebourg et Poméranie; à l'est enfin, au coeur même de la Prusse. A l'ouest se jouait le conflit franco-anglais, dont l'enjeu précis fut bientôt l'Electorat de Hanovre, propriété personnelle de la couronne anglaise. Après un succès initial, sanctionné par la capitulation de Closterseven (1757), les troupes françaises durent évacuer le Hanovre conquis (1758). On se battit ensuite sur la Weser autour des accès à l'Electorat convoité, soit près de Cassel au sud, soit autour de Minden, à l'ouest. Pendant quatre ans (1758-1762), ces places changèrent plusieurs fois de mains. Mais l'habileté tactique de Frédéric de Brunswick, le meilleur lieutenant de Frédéric, empêcha toujours les Français de remettre les pieds dans le Hanovre lui-même. Le théâtre le plus important resta cependant l'Allemagne centrale, principalement la Saxe, dont Frédéric avait fait son grenier et sa base d'opérations, et la Silésie, enjeu de la lutte. En 1757, Frédéric déboucha de Saxe en Bohême pour se heurter à Daun, le maréchal autrichien, qui le battit à Kolin et faillit le cerner. Au même moment, les Russes s'emparaient de la Prusse orientale, grâce à la bataille décisive de Jaegersdorf. Mais le manque de coordination de ses adversaires permit à Frédéric de prévenir leur jonction et de les battre séparément avant l'hiver: les Franco-Allemands à Rossbach, les Autrichiens à Leuthen. Ces deux victoires, le roi de Prusse les devait autant à ses capacités stratégiques qu'à la rapidité avec laquelle ses troupes parfaitement disciplinées surent exécuter en plein combat la fameuse « marche oblique » qui était l'un des secrets de la supériorité prussienne.

Autant la campagne de 1757 avait été spectaculaire, autant la suite de la guerre fut terne et difficile. Elle montra cependant que Frédéric restait inébranlable dans les pires revers. Il en fut ainsi en 1759, « l'année terrible » de la Prusse. La jonction des Russes de Soltykoff, vainqueur à Zullichau, et des Autrichiens de Laudon venait de s'opérer en plein Brandebourg, Francfort ne tarda pas à tomber et la menace sur Berlin devint pressante. Frédéric accourut pour « vaincre ou mourir », et tenter de dégager la capitale; il disposait de 48'000hommes contre 63'000 aux Alliés. La bataille de Kunersdorf, où fut répétée la manoeuvre de Rossbach, resta longtemps indécise avant de finir en désastre pour Frédéric qui s'échappa avec 10'000 hommes seulement. Le roi songeait au suicide quand les Alliés, renonçant à occuper Berlin, se séparèrent. les Autrichiens rentrèrent en Silésie et en Saxe, cependant que les Russes repassaient en Pologne. La Prusse se redressa aussitôt; ce fut ce que Frédéric appela lui-même le « miracle de la maison de Brandebourg ». L'année suivante, ses forces refaites lui permirent de battre ses adversaires dispersés à Liegnitz et à Torgau (1760). L'épuisement de la Prusse devenait cependant toujours plus Manifeste - depuis longtemps, les vétérans formés dans les « camps de paix » avaient été tués, le trésor personnel du roi était vide. Les forces de l'adversaire en revanche semblaient aussi inépuisables que l'acharnement de Marie-Thérèse. Un second « miracle » sauva la Prusse. En effet, à Saint-Pétersbourg comme à Paris, on restait divisé entre deux politiques, l'une, maritime, l'autre, continentale, ce qui amenait le gouvernement à hésiter entre l'alliance prussienne qui favorisait l'accès à la mer Noire et l'entente avec l'Autriche qui devait aider la tsarine à prendre pied en Europe centrale, au détriment de la Prusse, si cela était nécessaire. La mort d'Elisabeth (1762) amena au pouvoir Pierre III, grand admirateur de Frédéric. Il se hâta de sauver la Prusse en lui offrant son alliance. L'effondrement de la coalition de Marie-Thérèse coïncidait avec le pillage de l'Empire colonial français, si mal défendu d'ailleurs que sa perte totale paraissait un échec négligeable, si l'honneur dynastique était sauf sur le continent. A vrai dire, ni l'un, ni l'autre de ces objectifs n'était atteint, comme le démontraient éloquemment le Traité de Paris, passé entre la France et l'Angleterre et celui d'Hubertusbourg qui mettait un point final à la croisade contre la Prusse (1763).

L'abandon presque total de son empire colonial à l'Angleterre, la perte de 200'000 hommes sur les champs d'Allemagne, la ruine de ses finances n'apportaient à la France ni espoir d'hégémonie, ni même satisfaction puisque la Prusse gardait la Silésie. En 1713, Fénelon saluait la fin de la guerre de Succession d'Espagne par ce jugement plein d'amertume pour les actions du Grand Roi: « La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provisions. » Un demi-siècle plus tard, la situation était telle qu'il n'y avait pas un mot à changer à cette phrase.

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Bibliographie

E-Th. Rimli, coll. Histoire universelle illustrée Editions Stauffacher S.A

 
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