La
mort de
Louis XIV
fut le signal d'une grave crise qui
allait profondément modifier
l'orientation de la politique
extérieure de la France et jusqu'aux
structures mêmes de la nation.
Les dernières années du Roi-Soleil
avaient été marquées par une
réaction contre l'absolutisme.
Fénelon,
au titre de précepteur de l'héritier
du trône, le duc de Bourgogne, s'en
faisait l'âme. Le parti réformiste
se recrutait surtout au sein de la
grande noblesse et son programme
réclamait pour elle une part
importante des responsabilités et
des avantages du pouvoir, afin que
fût tempéré l'absolutisme royal. La
mort du duc de Bourgogne, en accord
avec ce programme, avait découragé
les réformistes; celle de Louis XIV
vint au moment opportun leur rendre
espoir. Le Grand Roi laissait pour
héritier son arrière-petit-fils, le
futur Louis
XV, alors âgé de cinq
ans. Jusqu'à la majorité de
l'enfant, le testament du défunt
confiait le royaume à un
conseil de
Régence, auquel devaient
participer outre le duc d'Orléans,
les fils que Louis XIV avait eus de
Mme de Montespan, le comte de
Toulouse et le duc du Maine. Comme
ces « dernières volontés » du
Roi-Soleil n'avaient pas de
défenseurs de poids, le Parlement de
Paris n'hésita pas à les casser pour
laisser à
Philippe d'Orléans toute
liberté d'organiser la Régence comme
bon lui semblerait. Sitôt investi du
titre de Régent, le duc entra dans
les vues des réformistes. Ainsi
s'ouvrit en France le règne éphémère
de la «polysynodie».
Presque contemporaines de la crise
dynastique anglaise, les difficultés
créées par la succession de Louis
XIV connaissaient une issue bien
différente: alors que l'avènement de
Georges Ier
et des whigs
marquait le triomphe du
parlementarisme et des idées
libérales, les premiers actes de
Philippe d'Orléans relevaient
nettement d'un programme de réaction
aristocratique. C'est donc à une
véritable répudiation de la
succession du Roi-Soleil que l'on
assistait en France: on refusait
d'observer un testament qui
paraissait vouloir faire peser sur
le pays une sorte d'absolutisme
posthume. Dans le domaine des
relations extérieures, la rupture
avec la tradition du règne précédent
était tout aussi sensible. La raison
principale de cette volte-face est à
chercher dans le fait que la
politique de paix est devenue une
nécessité pour la Régence. Car le
règne de Louis le Magnifique a eu,
entre autres effets, celui
d'endetter la nation pour plus de
trois milliards de livres. Sur le
plan international, la position du
royaume est des plus médiocres: la
ruine de l'hégémonie française est
si totale que son influence
elle-même et la confiance qu'elle a
toujours inspirée comme partenaire
diplomatique paraissent compromises.
Cet épuisement de la France a de
graves répercussions sur les
affaires européennes. Les traités
d'Utrecht n'ont marqué que la fin
des hostilités et le conflit qui a
déclenché la
guerre de
Succession d'Espagne n'a
pas trouvé sa solution. Les cessions
territoriales prévues par les
diplomates sont restées lettre
morte, puisque l'empereur
Charles VI
comme le roi d'Espagne
Philippe V
continuent de s'opposer à ce
qu'elles reçoivent leur sanction.
Fait beaucoup plus grave: l'entente
franco-espagnole qui avait déclenché
la guerre faisait place à une
nervosité de plus en plus grande
entre les deux pays depuis que
Philippe V avait notifié à Paris sa
volonté de faire valoir ses droits à
la couronne de France. Le petit
Louis XV paraissait chétif; de sa
vie pourtant dépendait le maintien
de la paix. Il suffisait qu'il
mourût pour que s'allumât une
nouvelle guerre générale et le roi
d'Espagne n'aurait aucun scrupule à
la provoquer, une fois que
l'alliance anglaise lui serait
acquise. Dans ces circonstances, la
signature du
traité de commerce anglo-espagnol
(fin 1715), parut dirigée
directement contre la France. Une
seule réplique était possible pour
le Régent: prévenir l'entente
hispano-anglaise qui menaçait en
s'attachant
George Ier.
Ce fut la première grande démarche
diplomatique de la Régence. On
reprenait ainsi à Paris
l'orientation politique esquissée
par le Partage
de Londres de 1700. Si le
condominium franco-anglais avait
alors échoué, c'est qu'il s'était
révélé incompatible avec la
politique dynastique, chère à Louis
XIV. Cette politique avait depuis
lors conduit la France au bord de
l'abîme: guerres ruineuses, désastre
financier, marasme économique, tout
concourait à la faire condamner.
Mais l'Angleterre accepterait-elle ?
On pouvait alors répondre par
l'affirmative. En effet, si les
clauses de la Paix d'Utrecht
venaient de ménager la France de
façon si manifeste, c'est que, selon
le cabinet de Saint-James, elle
était la seule puissance capable de
défendre avec succès les intérêts
anglais sur le continent. Son
redressement rapide (1715 -1716)
venait de donner une nouvelle preuve
de sa vitalité.
C'est à Dubois,
ancien précepteur du Régent, que
revient l'initiative du
rapprochement; il fut assez habile
pour présenter cette alliance comme
le seul pacte dynastique accessible
à la France: George ler, en
difficultés alors avec le prétendant
Stuart,
comprendrait certainement que le
Régent pût rechercher à Londres des
assurances contre les intrigues de
Philippe V. Chargé du soin de la
négociation, Dubois rencontra
clandestinement le Premier anglais,
Stanhope,
puis George en personne dans son
électorat de Hanovre où fut conclue
l'entente anglo-française (10
octobre 1716), élargie trois mois
plus tard en une triplice par
l'accession de la Hollande.
L'engouement pour les idées
anglaises, qui caractérisait
l'opinion française du moment,
n'empêcha nullement que l'on criât à
la trahison, devant cette «
entente du
Hanovre » qui liait la France
à son ennemie traditionnelle du
XVIIe siècle. Il est vrai qu'elle
signifiait de façon pertinente la
vanité de tous les efforts de Louis
XIV, puisque, après avoir lutté
contre toute l'Europe pour imposer
les Bourbons à l'Espagne, c'est
contre eux que la France demandait à
l'Angleterre des garanties
dynastiques. Pour les obtenir, il
lui fallait toutefois consentir à
d'importantes concessions: cesser de
favoriser le prétendant catholique,
renoncer aux débouchés maritimes en
Belgique, donner enfin force
d'exécution aux traités d'Utrecht.
Dubois attribuait à l'entente une
portée beaucoup plus générale
encore, en la commentant dans une
lettre à Stanhope, dans les termes
suivants: « Le
meilleur fruit qu'on en pourrait
tirer serait de travailler
incessamment à procurer une paix
fixe entre l'Empereur et le roi
d'Espagne. »
Le négociateur avait vu juste:
l'entente de Hanovre ouvrait une ère
de paix de 20 ans pour l'Europe.
Pour le moment, cette alliance
répondait aux intérêts vitaux de la
France - intérêts plus profonds que
ceux de la dynastie. Le condominium
anglo-français s'inscrivait dans la
ligne du développement alors
florissant de l'économie maritime de
la France. Il était aussi la seule
réponse diplomatique acceptable du
changement d'équilibre qui venait de
se produire en Europe centrale.
Tantôt, par souci de sécurité - sous
Richelieu,
Mazarin,
ou
Colbert
- tantôt par un désir d'hégémonie,
comme l'avait montré Louis XIV
depuis la guerre de Hollande, la
France avait poursuivi une politique
continentale dont l'un des principes
fondamentaux était la recherche d'un
allié à l'Est. Or, depuis 1713, les
nations orientales Turquie, Suède,
sur lesquelles la France avait
coutume de prendre appui, étaient
tombées au rang de puissances de
second rang. La Pologne, elle-même,
échappait à l'orbite de la politique
française depuis l'avènement d'Auguste
de Saxe. La coalition de
l'Autriche, de la Pologne et de la
Russie contre une Turquie isolée
empêchait aussi la France
d'intervenir en Europe centrale.
Raisons politiques, raisons
économiques, tout concourait à la
solidité du bloc occidental
maritime. Pourtant la même année, la
tentation d'une nouvelle aventure
d'hégémonie dynastique s'offrait à
la France. La
deuxième guerre du Nord
prenait fin sur une victoire de la
Russie qui, malgré l'opposition de
la Suède, forçait l'entrée de la
Baltique. Elle pouvait dès lors
prétendre au rang de grande
puissance européenne. C'était la
volonté de
Pierre le Grand et, pour
affirmer sa position, il conçut le
projet d'une hégémonie continentale
qui briserait la coalition des
puissances maritimes. C'est avec ce
plan qu'il vint à Paris offrir
l'alliance russe que devait
consacrer le mariage de Louis XV
avec l'héritière russe Elisabeth. En
compensation, la France renoncerait
à l'alliance suédoise et à l'entente
du Hanovre. C'était l'amorce d'une
situation diplomatique, analogue à
celle qui avait entraîné Louis XIV à
la guerre de Succession d'Espagne et
ruiné la France. Le dilemme était
impératif: d'une part le
condorninium franco-anglais avec ses
vastes possibilités coloniales; de
l'autre, une hégémonie continentale
à laquelle l'Angleterre s'opposerait
immédiatement. La France repoussa
l'offre russe.
Par ailleurs, comme on l'a vu,
l'alliance de Hanovre incluait dans
ses clauses le règlement définitif
de la succession d'Espagne, selon
les intérêts de la politique
française. C'était là chose que les
traités d'Utrecht n'avaient pas
précisée de façon aussi catégorique.
Il n'en fallut pas plus pour que
l'Empereur et le roi d'Espagne,
chacun de son côté, fissent valoir
leurs prétentions. Charles VI
n'avait pas abandonné ses
prérogatives sur la couronne
d'Espagne et Philippe V ne perdait
pas l'espoir de garder ses
possessions italiennes. Par
ailleurs, depuis que la Belgique
était revenue à l'Empire, l'Autriche
se trouvait avoir une position assez
forte pour prétendre à jouer le rôle
d'une puissance maritime. Par
Ostende et Trieste, - où se fondait
une compagnie du Levant - Charles VI
entendait développer par des mesures
économiques et navales appropriées
l'hégémonie dynastique des
Habsbourg. Devant la précision de
cette menace, l'Espagne se hâtait
d'armer une flotte. Ainsi partout
sur terre et sur mer se préparait un
nouveau conflit européen; et
Philippe V n'en cherchait que
l'occasion. Sa deuxième épouse,
Elisabeth
Farnèse, poussée par
Alberoni,
le provoquait à mettre le feu aux
poudres: elle avait besoin de
couronnes pour ses enfants et
l'Italie lui paraissait être la
proie rêvée. L'Espagne était
cependant seule en face d'une
Autriche à qui la coalition contre
la Turquie venait de donner deux
alliés: la Russie et la Pologne.
Alberoni sut trouver le point faible
de ce grand complexe continental;
négligeant la Pologne, il essaya de
séparer Vienne et Moscou sur la
question du Danube, allant jusqu'à
offrir l'alliance espagnole à Pierre
le Grand. Mais la Suède restait un
obstacle; Alberoni sut la retourner
contre le Hanovre qui concrétisait
pour elle l'hégémonie anglaise en
Baltique. Pierre le Grand entra
alors dans les vues de l'ambitieux
diplomate espagnol et le rêve
d'Alberoni se trouva réalisé: la
coalition entre l'Espagne, la Suède
et la Russie menaçait autant le bloc
maritime occidental que l'Autriche.
Dès lors, Philippe V pouvait frapper
librement en Italie. Bientôt sa
flotte emportait la Sardaigne sur
Charles VI et la Sicile sur
Victor-Amédée
de Savoie qui perdait son
fief royal.
Cette fièvre d'impérialisme espagnol
venait à un moment où la France et
l'Angleterre avaient grand besoin de
la paix pour protéger leur
croissance économique rapide;
c'était en effet l'époque de la
grande prospérité de la
Compagnie des
Indes et des opérations
financières de
Law.
Aussi leur intervention ne
tarda-t-elle pas. La flotte anglaise
battit devant la Sicile la nouvelle
armada espagnole, tandis que l'armée
française dévastait les arsenaux et
les chantiers maritimes dans
lesquels Alberoni forgeait la
nouvelle puissance navale de son
pays. De son côté, l'Autriche
adhérait à la Triple-Affiance au
moment même où la mort de
Charles XII
consacrait la faillite de la Suède
(1718). L'échec du plan ibérique
entraîna la chute d'Alberoni. Le
condominium anglo-français n'eut
plus qu'à dicter la paix en Italie
(1720): Philippe V renonçait à ses
visées sur Naples, la Sicile, la
Sardaigne et le Milanais. En
réparation, l'Empereur admettait que
Don Carlos, enfant d'Elisabeth
Farnèse, reçût en héritage les
duchés de Parme et de Toscane.
L'Empire se dédommageait en
acquérant la Sicile que le duc de
Savoie se voyait obligé de troquer
contre la Sardaigne, dont il
devenait le roi. Ce règlement aux
dépens de l'Espagne affermissait
singulièrement la position maritime
de l'Autriche. L'essor de la
Compagnie du Levant, basée à
Trieste, poussait Charles VI à créer
la Compagnie des Indes (1721),
dont les chantiers d'Ostende furent
bientôt en pleine activité.
L'acquisition de la Sicile,
excellent relais en Méditerranée
centrale, concrétisait encore la
volonté d'expansion maritime de
l'Empire. Il n'en fallut pas plus
pour que la France et l'Angleterre
en prissent ombrage. Aussi l'entente
du Hanovre joua-t-elle à plein dans
la guerre de tarifs livrée bientôt
contre la Belgique impériale. On
alla même jusqu'à inclure l'Espagne
dans le condominium maritime par le
Pacte de Madrid (1721). Tout fut mis
en oeuvre pour qu'Ostende redevînt
une ville morte.
La même année, une autre expansion
prenait un tour plus inquiétant
encore. Le
Traité de Nystadt venait de
conclure la deuxième guerre du Nord
et laissait à la Russie toute
liberté dans la Baltique. Mais
Pierre le Grand devine aussitôt la
résistance des puissances maritimes;
c'est la raison pour laquelle il
porta ailleurs son effort. Le
Proche-Orient l'attirait; une guerre
contre la Perse, sous le prétexte
d'intérêts chrétiens lésés en
Géorgie et en Arménie, lui donna
Derbent et Bakou et l'amena au bord
de la Caspienne. Comme l'Espagne
était hors-jeu et qu'il lui fallait
un allié occidental, le tsar revint
à son projet d'alliance matrimoniale
avec la France, offrant la main de
sa fille au duc de Chartres, fils du
Régent, avec la promesse qu'il en
ferait un roi de Pologne. De
nouveau, la France refusa. La Russie
se résigna à faire cavalier seul
dans le Proche-Orient. Mais là
encore, elle allait se heurter au
condominium franco-anglais, puisque
ce fut sur la sommation de celui-ci
que la Turquie prit les armes contre
le tsar. La paix de
1724
reconnaissait les conquêtes russes,
mais l'élan était brisé. Pierre le
Grand remportait toutefois un succès
diplomatique appréciable, la même
année, puisque la Suède se résignait
enfin à son alliance. La pression
russe demeurait donc constante en
direction de l'Europe et du
Moyen-Orient, sur un vaste arc de
cercle allant de la Baltique à la
Caspienne. La mort brutale de Pierre
rejeta bientôt la Russie dans
l'ombre (1725).
C'était précisément le moment où la
France venait de se décider, dans la
question du mariage de Louis XV, à
opter pour le parti oriental. On
avait écarté successivement le parti
russe et l'offre espagnole,
encouragée par Dubois, avec le désir
de ne pas déplaire à l'Angleterre.
Depuis que le duc de Bourbon,
nouveau premier ministre, avait
remis en honneur la politique
dynastique, la France revenait
insensiblement à la tradition d'une
alliance de l'Est qu'elle avait
repoussée toutes les années
précédentes. On se contenta de
l'hypothétique alliance polonaise
qui ne pouvait, pensait-on,
provoquer de mécontentement ni en
Espagne, ni en Autriche. De plus,
alors que s'ouvrait la crise de
succession russe, on allait jusqu'à
caresser l'espoir que le mariage de
Louis XV avec
Marie
Leczinska, fille de ce
roi de Pologne que Pierre le Grand
n'avait pas hésité à détrôner en
1709, entraînerait les puissances
maritimes de l'Ouest à favoriser le
relèvement de la Pologne. L'affaire
était grosse de menaces. En réalité,
la première conséquence de cette
union fut de provoquer un
rapprochement de l'Espagne et de
l'Autriche. Réglant une fois pour
toutes leurs conflits successoraux
dans l'esprit des conventions de
1720, les deux puissances signèrent
à Vienne (1725)
un traité d'alliance, hostile au
bloc occidental. La réplique fut
immédiate: l'entente du Hanovre fut
resserrée; elle s'ouvrit également à
la Prusse, subitement inquiète des
prétentions autrichiennes. Le
regroupement allait se compléter
naturellement par l'union de la
Russie et de l'Autriche (1725), qui
tombèrent d'accord pour reprocher au
condominium anglo-français de leur
fermer partout l'accès aux mers
libres, que ce soit en Baltique,
dans la Méditerranée ou sur la
Caspienne.
De nouveau, la guerre paraissait
imminente et les démonstrations
belliqueuses de la flotte anglaise
en Baltique en apportèrent une
nouvelle preuve (1727).
A chaque occasion les deux
antagonistes affichaient leur
intransigeance: le bloc maritime
occidental affirmait que la paix et
la suprématie des mers lui étaient
également indispensables, cependant
que l'entente hispano-autrichienne,
appuyée par la Russie de la remuante
Catherine,
réclamait avec arrogance sa part à
l'exploitation commerciale du monde.
Fait d'importance: par une
aberration qui allait lui coûter
cher, la diplomatie française
s'obstinait à tabler sur l'aide des
alliés traditionnels de l'Est -
Suède, Pologne, Turquie - alors que
ces puissances avaient perdu toute
force réelle en face d'une Russie
décidée à s'imposer dans la
politique européenne. Ainsi en
Suède, l'échec de l'aventure de
Charles XII avait eu pour effet de
restaurer le principe de la
monarchie élective (1720).
L'intervention de la noblesse dans
les affaires de l'Etat avait
rapidement réduit à néant l'oeuvre
gigantesque de modernisation, dont
Charles XII s'était fait l'artisan.
Cette faiblesse rendait d'autant
plus facile l'ingérence étrangère;
comme en Pologne, la couronne était
« mise aux enchères » et la Russie
s'empressa de s'assurer une position
privilégiée. L'anarchie de la
Pologne, elle, était à un stade plus
avancé encore. Pour s'imposer, la
maison de Saxe cherchait appui à
Moscou. Entourée de voisins
puissants dotés d'armées modernes et
de ressources financières plus
vastes, la Pologne, victime d'un
régime anachronique, sans forces
militaires, sans finances, était une
proie toute désignée. Les mêmes
divisions, les mêmes faiblesses
caractérisaient la Turquie de 1725.
Ainsi aucune de ces trois puissances
n'était capable d'entraver
sérieusement l'avance russe. Seule,
la Prusse pouvait, le cas échéant,
jouer sur le théâtre oriental, le
rôle d'un opposant efficace.
Survient la grave crise qui ébranle
la France et l'Angleterre, au moment
des krachs
financiers de Law à Paris et
de la Compagnie des Mers du Sud à
Londres. Aussitôt l'Espagne,
l'Autriche et la Russie poussent
leurs préparatifs. L'attitude ferme
de Walpole
et Fleury
les décourage jusqu'au jour où
Frédéric-Guillaume, par
une de ces volte-face chères à la
politique prussienne, rompt avec le
bloc maritime. Grâce à cet apport,
l'entente continentale est
solidement nouée et la guerre
commence aussitôt devant Gibraltar (1727).
La France, l'Angleterre et la
Hollande ne tardent guère à frapper
directement l'Autriche qui, démunie
de flotte, doit consentir à
suspendre pour sept ans l'activité
de la Compagnie d'Ostende. Philippe
lui-même doit bientôt composer: la
Paix de
Séville (1729) réconcilie le
condominium et l'Espagne, la France
et l'Angleterre allant même jusqu'à
se porter garantes de l'accession de
don Carlos au titre de duc de Parme
et de Plaisance. Cette victoire se
complète par un nouveau traité de
Vienne (1731), par lequel l'Autriche
accepte de supprimer purement et
simplement la Compagnie d'Ostende.
Le bloc occidental confirmait donc
sa maîtrise quasi absolue des mers;
mais la ruine de son rêve maritime
allait avoir pour l'Autriche une
conséquence fâcheuse, celle
d'exaspérer son impérialisme
continental. A peine cette menace
était-elle dissipée qu'une autre,
infiniment plus grave, surgissait à
l'est de l'Europe. La mort d'Auguste
de Saxe (1733) remettait en question
la succession de Pologne. Derrière
les deux candidats en présence,
Auguste, fils du défunt, et
Stanislas Leczinski, c'étaient la
Russie et la France qui, pour la
première fois, s'affrontaient.
L'Autriche, d'abord embarrassée,
allait opter pour Auguste, qui
venait de payer cet appui en
reconnaissant la
Pragmatique
Sanction. Pour la Russie,
l'affaire était d'une indiscutable
importance: seule la présence
d'Auguste sur le trône de son père
pouvait garantit le maintien de la
vassalité polonaise. La Pologne vit
clairement que c'était son sort même
qui se jouait: aussi se
tourna-t-elle vers Leczinski comme
vers le restaurateur de son
indépendance, et le scrutin, qui
donna 60'000 voix à Stanislas contre
4000 à son rival, concrétisa cette
renaissance du sentiment national.
Lié par la Pragmatique, Charles VI
intervint aussitôt, cependant que
les armées russes envahissaient le
pays et lui imposaient par la force
l'élection d'Auguste III. En France,
le parti du roi réclamait
l'intervention; Fleury plus réaliste
s'y opposa, comprenant que la
nouvelle répartition des forces en
Europe interdisait à la France de
prétendre à une hégémonie. Le
prestige dynastique réclamait
cependant que l'on défendît les
droits du beau-père de Louis XV. On
se décida à une intervention limitée
en Italie. Pour quelles raisons ? Il
semblait que les Bourbons y
trouveraient l'occasion d'arrondir
leurs possessions aux dépens des
Habsbourg.
La guerre ne dura que deux ans (1733-1735)
et partout Charles VI fut vaincu.
Sur le Rhin, les Français lui
arrachèrent Kehl et Philippsbourg;
en Italie, la conquête du Milanais,
marquée par la victoire française de
Guastalla,
fut menée parallèlement à la prise
de Naples et de la Sicile par
l'Espagne (1734). Puis la guerre
traîna jusqu'à la signature de la
Paix de Vienne (1738). Auguste de
Saxe recevait définitivement la
couronne de Pologne. Stanislas
gardait cependant le titre de roi,
avec pour prix de sa renonciation
effective au pouvoir, Nancy et la
Lorraine qu'il s'engageait à léguer
après sa mort à la France. François
de Lorraine devenait duc de Parme et
du Modénois, tandis que l'ancien
détenteur de ces territoires, don
Carlos, montait sur le trône des
Deux-Siciles. Le roi de Sardaigne
renforçait sa position continentale
par d'importants avantages dans le
Milanais. L'Autriche se contentait
de l'adhésion de la France à la
Pragmatique Sanction. Fleury
remportait un incontestable succès
politique: à fort peu de frais, la
France complétait son unité par la
Lorraine et voyait sa frontière des
Alpes renforcée par l'accroissement
du royaume de Sardaigne. Mais
le véritable
vainqueur de la guerre était la
Russie. Elle s'imposait si
bien en Pologne et en Suède que
l'Angleterre recherchait son
alliance. En 1736, la tsarine
Anne
envahissait brusquement la Turquie
et réclamait l'aide autrichienne.
Charles VI fut obligé d'intervenir
pour ne pas laisser son alliée
réaliser sans lui ses projets
d'expansion vers la mer Noire.
Rapidement, l'appareil militaire
autrichien révéla sa faiblesse et la
menace turque se fit si pressante
sur la Hongrie que l'Empire dut
consentir à la
Paix de Belgrade (1739).
Les effets en étaient désastreux
pour l'Autriche: elle restituait
toutes les conquêtes du prince
Eugène - la Valachie, la Serbie,
sauf le banat de Temesvar - et
surtout, elle sortait de la guerre
ruinée et sans argent. La France,
arbitre de la paix, allait en
profiter pour reprendre toute son
influence dans le Levant, ce qui lui
valut bientôt un rapprochement de la
Suède.
L'atmosphère des années 1714 à 1740
est en contraste complet avec celle
de la fin du règne de Louis XIV.
Alors qu'au tournant du XVIIe
siècle, l'Europe n'achève une guerre
que pour retomber dans une autre, le
condominium franco-anglais réussit à
imposer un quart de siècle de paix,
entravant les impérialismes espagnol
et autrichien, brisant l'élan russe
et restaurant la puissance turque.
Une telle volte-face de la politique
européenne a été rendue possible par
le renversement de la politique
française. En raison de sa position
géographique, la France s'est
trouvée constamment partagée entre
deux orientations politiques fort
différentes: d'un côté, la
bourgeoisie d'affaires - le
capitalisme naissant - vise à une
expansion surtout maritime; de
l'autre, les milieux de la Couronne
voient le destin de la France dans
une hégémonie continentale. Entre
1715 et 1740, la première tendance
domine et forme la ligne directrice
de la politique française, puisqu'en
aucun moment l'alliance anglaise n'a
été sacrifiée, même aux intérêts
dynastiques les plus exigeants. Le
premier souci de ce quart de siècle
fut pour les diplomates de l'entente
de Hanovre de rendre incontestée la
maîtrise
maritime de l'Angleterre et de la
France, aussi bien dans la
mer du Nord contre la Belgique
impériale, dans la Baltique et en
mer Noire contre la Russie, qu'en
Méditerranée par l'installation des
Bourbons en Sicile. Cela n'avait pu
se faire que par une éclipse de
l'absolutisme royal, cher à Louis
XIV, mais tout montrait que Louis XV
reprendrait la tradition du Grand
Siècle. Le bilan de ces 25 années
était moins brillant si l'on
examinait la situation intérieure de
la France: l'absence d'un programme
de réformes, la réaction
aristocratique avaient brisé l'unité
de gouvernement et conduit à une
grave désorganisation du pouvoir. Le
début du règne de Louis XV marquait
une reprise d'absolutisme, restauré
sous prétexte de ramener l'ordre
dans les affaires du pays; en fait,
cette centralisation ramenait peu à
peu la France à se tourner de
nouveau vers son rêve hégémonique.
Grâce à Fleury, la guerre de
Succession de Pologne avait encore
été conduite avec le désir de
ménager l'amitié anglaise; elle n'en
marquait pas moins un retour à la
politique dynastique. Par ailleurs,
le soutien accordé à la Turquie et
l'immixtion française dans le Traité
de Belgrade réveillaient certaines
tendances hégémoniques. A la même
occasion, la France avait esquissé
un rapprochement avec l'Autriche.
L'année suivante, la déclaration de
guerre, faite par Walpole à
l'Espagne, avait suscité à Paris un
violent mouvement d'opinion
anti-anglais. Cette agression fut
même interprétée comme une insulte à
la France et un danger pour ses
intérêts économiques. Fleury
lui-même était de plus en plus tenté
de redonner à son pays ce rôle
d'arbitre de l'Europe, «
afin,
affirmait-il,
d'ôter à l'avenir aux Anglais toute
occasion de reprendre la balance des
affaires de l'Europe »; il
n'hésita pas finalement de
conseiller la rupture et
l'intervention de la France aux
côtés de l'Espagne dans le conflit
colonial (1740).
Après la succession de Pologne, la
succession d'Autriche. Quelques
jours après la décision
d'intervention de la France, Charles
VI mourait. En vertu de la
Pragmatique Sanction, qu'il avait
promulguée en 1713 et à laquelle les
souverains de l'Europe avaient donné
leur adhésion moyennant plus d'un
avantage matériel, sa fille
Marie-Thérèse
recueillait en bloc la succession
impériale. Mais la proie était trop
tentante; une formidable coalition
se forma aussitôt pour dépouiller la
jeune souveraine. Toutes les
promesses faites perdaient leur
poids en face du champ qu'ouvrait
aux impérialismes européens
l'impuissance autrichienne. Le lien
dynastique des terres d'Empire était
trop fragile pour que l'on ne fût
pas tenté de le rompre
définitivement. Hormis l'Angleterre
qui n'avait aucun avantage au
démembrement de l'Autriche et qui,
au contraire, avait coutume de voir
dans le complexe Habsbourg une
constante de l'équilibre européen,
tous les Etats furent unanimes à
renier leurs engagements de la
veille. La Prusse conduite par
Frédéric II,
son nouveau roi (1740), avait jeté
son dévolu sur la Silésie; Philippe
V convoitait le Milanais. La France,
elle, avait enfin trouvé l'occasion
rêvée par les tenants de la
politique d'hégémonie: l'Autriche
s'en allait en morceaux, il n'y
avait qu'à frapper. Comme Fleury
rappelait fort opportunément les
mécomptes passés dus à cette
politique, Louis XV lui-même prit
l'initiative de l'affaire. Il n'en
fallait pas davantage pour faire
perdre à la France les bénéfices
d'un quart de siècle de prudence
politique, puisque, du même coup,
étaient compromises et l'alliance
anglaise et l'entente projetée avec
l'Autriche. La politique dynastique
à outrance prédominait de nouveau en
France. La guerre, il est vrai, ne
dépendait pas de la France seule et
de sa volonté d'abaisser l'Autriche.
La Pragmatique Sanction n'était
qu'un règlement particulier et
l'absence d'une loi générale de
succession permettait de mettre
sérieusement en doute sa valeur. Et
cela d'autant plus qu'un autre
contrat existait depuis le XVIe
siècle entre les maisons d'Autriche
et d'Espagne, assurant la réversion
des héritages en cas d'extinction de
la descendance mâle; en vertu de
quoi, Philippe V se trouvait
justifié à faire valoir ses droits
en concurrence du prétendant
bavarois. Quant à l'intervention
prussienne, elle ne se justifiait
que par la faiblesse de
Marie-Thérèse, «
jeune
princesse sans expérience »,
affirmait Frédéric.
Si, devant une pareille coalition,
Marie-Thérèse trouva des alliés,
c'est qu'elle sut éveiller leurs
intérêts. Ainsi l'Angleterre se
décida pour l'Autriche, sitôt que la
France eut démasqué son jeu,
entraînant la Hollande dans son
sillage, suivant les règles d'une
alliance séculaire. La Russie donna
son appui à Vienne pour opérer sa
rentrée dans la politique
européenne. La Sardaigne se laissa
acheter. La guerre prit
immédiatement des proportions
inquiétantes. Non contents de
refuser leur appui à leur suzeraine,
les princes allemands se jetèrent
sur la Bohême et l'Autriche. Sans
déclaration de guerre, la Prusse se
jeta sur la Silésie, province qui
lui était indispensable, affirmait
Frédéric, pour couvrir la vallée
moyenne de l'Oder et Custrin. Après
quoi, le roi guerrier eut l'audace
d'offrir son alliance à
Marie-Thérèse (décembre 1740), en
échange de la province conquise.
L'impératrice indignée essaya de
reprendre son bien, mais ses troupes
furent dispersées à
Mollwitz
(1741). Le succès prussien portait
un coup sérieux à la politique
d'attente de Fleury. Le parti
austrophobe l'emporta: son chef
Belle-Isle
réussit même à convaincre
Fleury de soutenir la candidature
bavaroise, tout en achetant l'appui
de la Prusse. Suivant ce plan,
Belle-Isle passa en Allemagne pour
préparer l'élection de
Charles-Albert de Bavière. C'est au
cours de ce voyage qu'il réussit à
nouer l'entente bourbonienne de
Nymphenbourg:
France, Sicile, Espagne, Bavière
(1741), bientôt complétée par
l'alliance francoprussienne et par
l'adhésion de la Saxe à cette
coalition. Il restait à assurer
l'exécution du plan: Belle-Isle avec
40'000 hommes opéra en compagnie des
Bavarois dans la Haute-Autriche,
puis, sur l'instigation de
Charles-Albert, il s'aventura en
Bohême. La prise audacieuse de
Prague mit fin à sa campagne; l'Electeur
y fut couronné roi, peu avant de
recevoir le titre impérial (janvier
1742).
L'Autriche paraissait à la veille de
sa ruine: la Haute-Autriche, la
Bohême et la Silésie étaient tombées
au pouvoir de l'ennemi;
Charles-Albert venait de ceindre la
couronne impériale. Seule l'énergie
de Marie-Thérèse restait intacte.
Elle sut se tourner vers la Hongrie,
qui lui vota sans retard une levée
de 100'000 hommes, appui qui jetait
dans la balance des forces un poids
appréciable. Par ailleurs, d'habiles
négociations lui permettaient de
diviser ses adversaires dès 1742;
c'est ainsi que le
Traité de
Breslau contentait Frédéric
en lui attribuant la Silésie. La
France restait désormais seule en
lice; ses troupes durent évacuer la
Haute-Autriche et la Bohême,
Belle-Isle opérant en huit jours une
retraite mémorable. Ce fut au tour
de la Bavière de connaître
l'invasion autrichienne, lorsque les
soldats de Marie-Thérèse emportèrent
Munich et s'avancèrent jusqu'au
Rhin. Ces rapides succès
déterminèrent la Prusse à se lier
avec la France, qui dut se résigner
à déclarer la guerre à
Marie-Thérèse, ce qui entraîna la
rupture
complète avec l'Angleterre
(1744). L'année suivante, la mort de
l'éphémère empereur Charles VII
marquait un premier succès
autrichien, puisque son fils
s'empressa de traiter avec
Marie-Thérèse et ne fit rien pour
empêcher l'élection au trône
impérial de
François de Lorraine
(septembre 1745). Ainsi se dénouait
la crise de succession d'Autriche.
Marie-Thérèse avait désormais les
mains libres pour reconquérir les
provinces perdues. La Silésie
cependant allait rester prussienne,
malgré les efforts de l'Autriche.
Une marche audacieuse en Bohême
conduisit Frédéric sous les murs de
Prague, bientôt conquise (1744).
L'année suivante, le roi de Prusse,
vainqueur d'abord à Friedberg, se
jetait en Saxe et son succès de
Kesseldorf lui permettait de dicter
à Dresde les mêmes conditions qu'à
Breslau (1745). A l'ouest, Louis XV
se heurtait dans les Pays-Bas aux
forces anglo-hollandaises mises en
ligne pour couvrir la Belgique. Les
Français étaient conduits par un
grand homme de guerre: Maurice de
Saxe, grand admirateur de la
tactique de destruction chère à
Frédéric; mais comme le roi était
aux armées, on préféra mener la
guerre de siège, jugée plus
décorative. Les Pays-Bas furent
enlevés place après place. C'est
ainsi que la grande journée de
Fontenoy
(1745)
ouvrit aux Français la Belgique du
Sud et de l'Ouest, celle de
Rocoux
(1746) les accès au Limbourg, tandis
qu'à Lawfeld
(1747) l'entrée de la Hollande était
définitivement forcée. La chute de
la puissante citadelle de Maëstricht
(1748) décida la coalition
anglo-hollandaise à demander la
paix. Celle-ci mettait fin à une
guerre dont tout le monde était las.
Le Congrès
d'Aix-la-Chapelle, il est
important de le noter, s'ouvrait en
un moment où la France venait de
marquer des avantages incontestables
sur tous ses partenaires. On le vit
assez dans l'empressement avec
lequel le plénipotentiaire anglais,
lord Sandwich,
et son collègue autrichien
Kaunitz
essayèrent de s'attirer les faveurs
de la France. Celle-ci, hantée par
l'idée de « faire vite ». renonça
non seulement à arbitrer ce conflit,
mais, payant d'exemple, elle rendit
toutes ses conquêtes - Pays-Bas,
Savoie et Nice. Louis XV poussait
même la complaisance jusqu'à
expulser de France le prétendant
Stuart qu'il avait soutenu contre la
maison de Hanovre; aux colonies, en
revanche, il obtenait le retour au
statu quo ante bellum. Le retrait de
la France des Pays-Bas était payé du
cadeau de Parme et de Plaisance, à
don Philippe, second fils
d'Elisabeth Farnèse. Le territoire
italien du roi de Sardaigne
s'étendait désormais à l'est
jusqu'au Tessin, et la Silésie
restait acquise à Frédéric. La
France faisait tous les frais de la
guerre: elle consentait à
l'affaiblissement de son armée, à la
ruine de ses finances, voire à la
perte de ses sujets, pour satisfaire
au rêve dynastique des Bourbons,
puisque le seul résultat tangible de
Fontenoy était l'établissement d'un
prince espagnol en Italie.
En réalité, le Traité
d'Aix-la-Chapelle ne
réglait aucun
des problèmes fondamentaux du
siècle. La rivalité coloniale de
l'Angleterre et de la France restait
entière; Marie-Thérèse ne pouvait se
résigner à la perte de la Silésie.
L'ère de la paix armée commençait.
La France paraissait rester
insensible à cette menace toujours
plus pesante; Louis XV, qu'assistait
sa favorite,
Mme de
Pompadour, préférait
affirmer éperdument sa volonté de
pacifisme, plutôt que de forger
l'instrument d'une nouvelle guerre.
Il y eut cependant des mesures
prises en vue de moderniser l'armée.
La marine fut réorganisée par les
soins de ministres avisés comme
Rouillé et Machault, elle s'enrichit
d'une cinquantaine de bâtiments de
ligne. Quant à l'armée de terre, de
sérieux efforts furent faits pour
l'adapter aux exigences du moment,
mais ils restèrent dispersés
(création d'une Ecole du Génie, de
l'Ecole militaire de Paris,
réorganisation de l'artillerie,
selon les directives de Vallière),
si bien que la guerre de Sept-Ans
allait surprendre la France en
pleine réorganisation militaire.
L'incurie du commandement se faisait
déjà sentir de façon cruelle; la
mort de Maurice de Saxe (1750)
laissait la France sans chef digne
de ce nom. Cette course aux
armements,
Montesquieu
la dénonçait dans un texte fameux: «
Une maladie
nouvelle s'est répandue en Europe;
elle saisit nos princes et leur fait
entretenir un nombre désordonné de
troupes. Chaque monarque tient sur
pied toutes les armées qu'il
pourrait avoir si les peuples
étaient en danger; et l'on appelle
paix cet état d'efforts de tous
contre tous. »
Ni la Prusse, ni l'Autriche
n'échappaient à cette psychose de
guerre. L'histoire de la Prusse
s'illustre assez bien par l'image de
deux mains qui se tendent par-dessus
l'Allemagne. Longtemps le rêve de
ses rois a été que ces mains se
joignent simplement;
Frédéric le
Grand, lui, s'est aperçu
le premier qu'elles pouvaient fort
bien devenir serres, puisque à leur
portée les proies ne manquaient pas.
La transformation de ces mains en
griffes est un fait réel que
commentent éloquemment les effectifs
de l'armée prussienne. A la mort du
Grand Electeur (1688), elle comptait
27'000 hommes; au plus fort de la
guerre de Sept-Ans, 150'000. Le rêve
des premiers condottieri
brandebourgeois de la fin du XVIIe
siècle avait été de vendre à
l'Europe d'excellents soldats. Le
plan de Frédéric, 70 ans plus tard,
fut d'oser défier l'Europe entière,
après avoir entouré cette Prusse,
ouverte à tout venant, d'un
véritable mur d'hommes. Et bientôt
il ne se contentait plus de défier;
il entrait de plain-pied dans la
politique européenne avec l'ambition
de Louis XlV, un génie militaire
supérieur à Eugène ou Malborough, et
la machine de guerre prussienne. De
quoi faire de grandes choses. La
Prusse apparaissait comme un
arsenal, une autocratie armée; en un
mot, une machine à faire la guerre.
Au-dessus de cette force aveugle, le
roi restait libre; il pouvait tout
sur son pays, il pouvait tout sans
le lui demander, et surtout faire la
guerre. Frédéric n'était-il pas le
plus grand capitaliste de la Prusse
et n'entretenait-il pas son armée à
ses frais, comme le dernier des
colonels, son régiment ? De son
pays, il exigeait un seul tribut:
l'honneur de lui prodiguer les
recrues dont il faisait les
meilleurs soldats de l'Europe. En
compensation, il entendait lui
épargner tous les désagréments de la
guerre: il se battait chez l'ennemi
et vivait à ses dépens. Et c'est
chez l'adversaire qu'il préparait
patiemment la grandeur de la Prusse,
comme à son insu. Le secret de la
force prussienne réside peut-être
dans une discipline implacable, il
faut cependant le chercher plus loin
encore dans le sentiment sensible à
chaque soldat et soigneusement
entretenu par Frédéric de faire un
peu plus pour la Grande Prusse à
chaque coup de fusil. L'organisation
matérielle de l'armée n'est que le
corollaire de cette préparation
psychologique. L'Autriche, elle,
rencontrait dans sa politique
d'armement des difficultés quasi
insurmontables: chez elle, pas
d'armée nationale possible. Il lui
fallait réclamer un effort militaire
de pays aux tempéraments et aux
institutions fort divers.
Marie-Thérèse parvint cependant à
lever 130'000 hommes qu'elle dota
d'une artillerie moderne et de chefs
de valeur comme le Livonien Laudon
et l'Irlandais Lascy, tous deux
chefs jeunes dont l'impétuosité
complétait l'habileté stratégique du
vieux Daun, si insaisissable à
Frédéric lui-même qu'on le baptisa
le «Temporisateur». L'Angleterre de
son côté armait de puissantes
escadres.
L'activité diplomatique n'était pas
moins fébrile: et le visage
politique de l'Europe allait être
profondément modifié. Marie-Thérèse
renonçait au rêve dynastique de sa
maison pour s'engager résolument
dans une voie nouvelle: elle
cherchait à former un
bloc
continental appuyé principalement
sur la France et la Russie
et dont
l'Autriche serait la pièce
principale. Les démarches
austro-russes se multiplièrent à
Paris, mais en vain (1750-1753).
Louis XV ne voulait à aucun prix
s'engager dans une nouvelle guerre;
dans ce but et pour conserver en
même temps à la France son rôle de
direction, il prépara, par
l'intermédiaire de sa diplomatie
secrète, une ligue englobant la
Saxe, la Pologne, la Suède et la
Turquie, entente destinée à contenir
l'expansion russe. Le système devait
se compléter par l'adhésion de la
Prusse, à qui l'on réservait en
outre le soin de contenir
l'Autriche. Une telle combinaison
n'avait de force que théorique; en
fait, parmi ces protagonistes, seule
la Prusse avait une puissance
militaire capable de faire
contrepoids aux visées russes et
autrichiennes. Par ailleurs, Louis
XV avait un concurrent sérieux en la
personne du roi d'Angleterre, George
Il, qui entendait lui aussi jouer le
rôle d'arbitre du continent.
Agissant à titre d'Electeur du
Hanovre, il essaya de prévenir
l'entente franco-prussienne par un
front diplomatique allant du Hanovre
à la Russie par la Saxe et
l'Autriche (1755). A peine eut-il
pris forme, ce projet mécontenta
Marie-Thérèse, à qui il faisait
supporter tout le poids de la
guerre. La France sentit se préciser
la menace d'une hégémonie anglaise
sur le continent. La tension devint
extrême entre la France et
l'Angleterre. Un coup de main
anglais sur l'Acadie française
surexcita l'opinion publique. Louis
XV prit peur et voulut négocier. On
interpréta sa démarche comme une
faiblesse. L'Angleterre n'attendait
désormais plus qu'une occasion
favorable d'entrer en guerre; elle
allait la trouver un mois plus tard,
en capturant
d'un coup 300 vaisseaux français
avec leurs équipages. Londres refusa
la restitution exigée: c'était la
guerre.
Au moment où la France agissait avec
tant d'imprudence, sans appui
diplomatique sûr, Frédéric, lui,
parvenait à rompre l'isolement
dangereux où il pouvait se trouver
placé d'un jour à l'autre, puisqu'il
était menacé par l'Angleterre et le
Hanovre, d'une part, la Russie et
l'Autriche, de l'autre. La rupture
franco-anglaise lui fournit
l'occasion de se rapprocher de Paris
: il demandait à Louis XV qu'une
armée opérât en Belgique, pendant
qu'à l'Est, il se chargerait
d'envahir la Bohême. La Prusse ne se
contentait pas de l'appui platonique
que pouvait lui offrir Louis XV
toujours indécis; elle négociait en
même temps à Londres une alliance
qui devait lui assurer subsides et
liberté de mouvement contre la
coalition autrichienne. De 1750 à
1755, l'entente franco-prussienne
avait été le principal obstacle au
rapprochement de Vienne et de Paris.
Et en août 1755 encore, c'était
l'Autriche qui sollicitait, offrant
les Pays-Bas pour s'attacher Louis
XV. Ce fut en vain. Il suffit de
quelques mois pour renverser les
rôles. La signature de l'accord
anglo-prussien de
Whitehall
provoqua une profonde stupeur.
Aussitôt, la France se faisait
humble quémandeuse à Vienne. De quel
appui, en effet, pouvait lui être la
seule nation sur laquelle elle
pouvait compter à l'Est: la Pologne
? Il ne lui restait qu'à saisir la
main que lui tendait l'Autriche
par-dessus l'Allemagne et le risque
de courir sa chance contre Frédéric
et l'Angleterre réunis. Le 1er mai
1756, le
Traité de Versailles passé
entre l'abbé de Bernis et le prince
de Stahremberg consacrait le
renversement des alliances et
surtout l'abandon
de la politique dynastique des
Bourbons. Le front
diplomatique contre la Prusse se
complétait bientôt par l'accession
de la Russie. Le premier but de
cette formidable coalition n'était
rien moins que le démembrement de la
Prusse, objectif essentiellement
européen et que la France répudiait.
Le choix des autres satellites
accentuait encore le caractère
continental du complexe
diplomatique: c'étaient l'Espagne,
la Sicile, la Pologne, la Suède
enfin, attirée par la perspective
d'obtenir peut-être la Poméranie
prussienne. La France se laissait
donc entraîner par ces alliances et
ces garanties vers une politique
exclusivement antiprussienne dont
elle ne pouvait retirer aucun
bénéfice direct. Elle s'exposait
témérairement à supporter seule le
poids d'une guerre coloniale avec
l'Angleterre, puisque la garantie
autrichienne ne jouait pas dans le
cas d'un conflit franco-anglais et
que la Russie n'avait même pas rompu
avec Londres.
Sans attendre l'attaque de la
coalition échafaudée contre lui,
Frédéric,
sans
déclaration de guerre, inonda la
Saxe de troupes, s'empara de
Dresde et enrôla de force l'armée
saxonne à son service. L'agression
de Frédéric était sans précédent
dans l'histoire de l'Europe moderne:
une grande guerre d'hégémonie
continentale commençait. L'agression
prussienne fit aussitôt jouer la
garantie franco-autrichienne: Louis
XV lança contre la Prusse 140'000
hommes et finança la guerre
d'Allemagne jusqu'à concurrence de
30 millions de livres, moyennant la
cession par Marie-Thérèse,
d'Ostende, Ypres et Mons, si
Frédéric rendait la Silésie (1757).
L'affaire silésienne, la troisième
guerre de Silésie, allait s'étendre
sur sept ans - la
guerre de
Sept-Ans, et s'élargir en une
guerre qui se déroula sur trois
théâtres différents: à l'ouest de
l'Allemagne, entre Elbe et Rhin;
dans son centre, en Bohême, Saxe,
Silésie, Brandebourg et Poméranie; à
l'est enfin, au coeur même de la
Prusse. A l'ouest se jouait le
conflit franco-anglais, dont l'enjeu
précis fut bientôt l'Electorat de
Hanovre, propriété personnelle de la
couronne anglaise. Après un succès
initial, sanctionné par la
capitulation de Closterseven (1757),
les troupes françaises durent
évacuer le Hanovre conquis (1758).
On se battit ensuite sur la Weser
autour des accès à l'Electorat
convoité, soit près de Cassel au
sud, soit autour de Minden, à
l'ouest. Pendant quatre ans
(1758-1762), ces places changèrent
plusieurs fois de mains. Mais
l'habileté tactique de Frédéric de
Brunswick, le meilleur lieutenant de
Frédéric, empêcha toujours les
Français de remettre les pieds dans
le Hanovre lui-même. Le théâtre le
plus important resta cependant
l'Allemagne centrale, principalement
la Saxe, dont Frédéric avait fait
son grenier et sa base d'opérations,
et la Silésie, enjeu de la lutte. En
1757, Frédéric déboucha de Saxe en
Bohême pour se heurter à Daun, le
maréchal autrichien, qui le battit à
Kolin et faillit le cerner. Au même
moment, les Russes s'emparaient de
la Prusse orientale, grâce à la
bataille décisive de
Jaegersdorf.
Mais le manque de coordination de
ses adversaires permit à Frédéric de
prévenir leur jonction et de les
battre séparément avant l'hiver: les
Franco-Allemands à Rossbach, les
Autrichiens à Leuthen. Ces deux
victoires, le roi de Prusse les
devait autant à ses capacités
stratégiques qu'à la rapidité avec
laquelle ses troupes parfaitement
disciplinées surent exécuter en
plein combat la fameuse « marche
oblique » qui était l'un des secrets
de la supériorité prussienne.
Autant la campagne de 1757 avait été
spectaculaire, autant la suite de la
guerre fut terne et difficile. Elle
montra cependant que Frédéric
restait inébranlable dans les pires
revers. Il en fut ainsi en
1759,
« l'année
terrible » de la Prusse. La
jonction des Russes de Soltykoff,
vainqueur à Zullichau, et des
Autrichiens de Laudon venait de
s'opérer en plein Brandebourg,