Le rôle prépondérant joué par le stadhouder de
Hollande,
Guillaume d'Orange, dans
la
révolution
anglaise de 1688,
ne
saurait s'expliquer si l'on ne se
rappelle pas l'histoire des
Provinces-Unies, Etat détaché au
XVIe
siècle des possessions de
Philippe II,
roi d'Espagne, et reconnu pleinement
indépendant en
1648. Surtout à partir de
cette date, et en dépit d'une
organisation politique fédérative
médiocrement favorable à l'action
extérieure, les Provinces-Unies,
peuplées de deux à trois millions
d'habitants ont tenu la place d'une
grande puissance. Elles ont dû cette
importance à leur amour de la
liberté, à leur marine, à leur
richesse, résultat de leur activité
économique et spécialement de leur
commerce colonial. Les Provinces-Unies
ont été en même temps un brillant
foyer de vie intellectuelle et de
vie artistique qui lui assurent
l'une des premières places parmi les
nations civilisées au
XVIIe
siècle.
La politique d'intolérance
de Philippe
II,
qui voulait réaliser l'unité de foi
dans son royaume, lui coûta la perte
d'une partie des Pays-Bas, la plus
riche portion de l'héritage de
Charles le
Téméraire, duc de
Bourgogne, passés sous la domination
de
Charles-Quint,
arrière-petit-fils du Téméraire et
père de Philippe
II.
Les Pays-Bas comptaient 17 provinces
- les dix du Sud - en gros, la
Belgique d'aujourd'hui, de langue
française - les sept du Nord,
au-delà de la Meuse et du Rhin,
d'origine germanique - la Hollande.
L'introduction
du protestantisme dans les
Pays-Bas eut pour conséquence,
surtout sous Philippe II, une
politique de répression et de
terreur qui provoqua en
1572
un soulèvement général.
Le chef de l'insurrection fut un prince protestant
allemand,
Guillaume
de Nassau, devenu par
héritage prince d'Orange, en France;
d'où le nom de Nassau d’Orange donné
à la dynastie. Guillaume, nommé
auparavant par Charles-Quint
gouverneur de
deux provinces des Pays-Bas - la
Hollande et la Zélande - était
surnommé « le
Taiseux », celui qui sait se
taire, d'où l'on fit plus tard «
le Taciturne
». Adversaire redoutable des
Espagnols, qu'il tint de longues
années en échec, Guillaume vit sa
tête mise à prix par Philippe Il et
fut assassiné (1584). Provinces
catholiques et provinces
protestantes avaient tout d'abord
marché d'accord et conclu en 1576 l'Union
de Gand pour sauvegarder
leur indépendance. Mais la désunion
opposa bientôt calvinistes et
catholiques, et l'habile diplomatie
du gouverneur espagnol,
Alexandre
Farnèse, amena la rupture de
l'Union de Gand. Les
catholiques
formèrent l'Union
d’Arras, rentrèrent sous
l'autorité de Philippe tandis que la
même année (1579) les provinces du
Nord signaient la «
pacification
d'Utrecht ». Deux ans
après, le 26 juillet 1581,
ces dernières proclamèrent leur
indépendance et formèrent un Etat
fédératif indépendant, la
République des
Provinces-Unies. En 1609,
grâce à la médiation du roi de
France,
Henri IV,
le roi d'Espagne,
Philippe
III,
signa avec les Provinces-Unies une «
trêve de 12 ans » qui
équivalait en fait à reconnaître
leur indépendance. La reconnaissance
définitive n'eut lieu toutefois, on
l'a vu, qu'en 1648 au
Traité de
Münster, après une nouvelle
et sanglante lutte qui avait duré 27
ans, de 1621 à 1648.
Les conséquences de cette longue et terrible crise
pesèrent surtout sur les Pays-Bas
espagnols qui en sortirent
appauvris, ravagés et décimés. Le
port d'Anvers, l'un des plus
prospères de l'Europe, se trouva
ruiné pour plus de deux siècles, au
profit d'Amsterdam et de Londres.
A la fin de la
guerre de
Trente Ans, le traité
signé à Münster entre l'Espagne et
les Provinces-Unies (1648)
reconnaissait à ces dernières leur
pleine indépendance et la cession de
territoires étendus. La république
comprit dès lors deux sortes de
territoires: Les sept provinces de
la « pacification d'Utrecht » et les
« Pays des Etats Généraux », conquis
dans la suite, qui étaient la
propriété commune des sept
provinces. Ils tenaient leur nom du
fait qu'ils étaient administrés par
des magistrats nommés par les
Etats-Généraux ou assemblée des
députés des provinces. La république
des Provinces-Unies était, en effet,
une république
fédérative qui présentait certaines
analogies avec la Suisse et l'Empire.
La province
de Hollande, la plus
peuplée et la plus riche, y jouait
le plus grand rôle; ses ressources
la rendaient supérieure aux six
autres provinces réunies, si bien
qu'aux yeux de l'étranger,
son nom servait à désigner
l'ensemble de la république. C'était
bien plutôt des républiques
fédérées, chacune d'elles ayant,
comme les cantons suisses
d'autrefois, ou les Etats de
l'ancien Empire allemand, son
gouvernement, ses finances, son
armée. Dans chacune d'elles, le
gouvernement était composé des
Etats, c'est-à-dire, comme
l'indique le terme allemand « Stände
», des représentants élus des
villes; du
Pensionnaire -
parce qu'il touchait une pension
annuelle - qui était à la fois le
secrétaire des Etats et leur
avocat-conseil, en fait, un premier
ministre; du
Stadhouder,
gouverneur de la province au temps
de la domination espagnole, devenu
le pouvoir exécutif.
La force armée de terre était aux
ordres d'un
Capitaine, la flotte
aux ordres d'un
Amiral,
tous deux nommés par les Etats.
Le gouvernement général des Provinces-Unies présentait
les mêmes organes. «
Leurs
Hautes Puissances les Seigneurs des
Etats Généraux », qui
siégeaient à La Haye dans la
province de Hollande, étaient le
lien entre les provinces. Ils
étaient composés de 40 à 50
députés, élus en nombre variable par
les Etats provinciaux. Ils
représentaient la république en face
de l'étranger, c'était auprès d'eux
qu'étaient accrédités les
ambassadeurs étrangers, et d'eux que
relevaient les envoyés de la
République au dehors; eux encore qui
nommaient le chef suprême des forces
de terre et de mer, le Capitaine et
Amiral général. Leurs députés, comme
ceux de la Diète de l'ancienne
Confédération germanique - après
1815 - ou ceux de la Diète de la
Confédération suisse - avant 1798 et
de 1815 à 1848 - votaient suivant
les « instructions » qu'ils avaient
reçues de leurs électeurs et
devaient en référer, le cas échéant,
à leurs mandants.
Le Grand Pensionnaire,
leur secrétaire général, n'était
autre que le Pensionnaire de
Hollande, en raison de l'importance
de cette province.
En face de ces pouvoirs
constitutionnels, un autre pouvoir
s'était élevé, né des circonstances,
sans qu'aucune loi en eût prévu
l'établissement: celui du
Stadhouder
général. L'origine de ce
pouvoir, appelé à de grandes
destinées, remontait à la domination
espagnole, Charles-Quint ayant donné
aux provinces de Hollande et de
Zélande, le même gouverneur,
Guillaume de Nassau, prince
d'Orange. Les provinces soulevées
contre l'Espagne l'avaient maintenu
dans ses fonctions pour assurer
l'unité de commandement, et la
charge était devenue, à la longue,
héréditaire
dans la famille de Nassau-Orange.
De la sorte, grâce à la bravoure et
au talent militaire de ses princes,
les Nassau-Orange avaient pris, en
fait, au regard de l'Europe, le
caractère de maison souveraine;
c'est ainsi que
Charles ler
d'Angleterre avait marié sa fille en
1641, au prince
Guillaume Il
de Nassau.
Cette concentration du pouvoir aux mains d'un seul
répondait aux aspirations du
parti «
démocratique », de tendance
unitaire formé des paysans et des
marins, tandis que le
parti «
républicain »,
recruté dans la riche bourgeoisie
commerçante, était hostile à
l'unitarisme et au pouvoir
personnel. Cette diversité
d'attitudes politiques s'explique
par le fait que les éléments du
parti démocratique, moins
étroitement associés aux affaires
publiques que la bourgeoisie,
avaient un sens très vif des
inconvénients du fédéralisme en
temps de guerre. Les « républicains
», au contraire, parti urbain qui
contribuait au paiement de la
majeure partie des dépenses
publiques, entendait contrôler de
près la gestion de l'Etat. Ils
désiraient une paix honorable qui
permît de réduire les dépenses
militaires. Par la force des choses,
les «
démocrates » se rangeaient derrière
les stadhouders, princes de
Nassau-Orange, les « républicains »,
en revanche, se groupaient
naturellement autour du Grand
Pensionnaire.
Il s'ensuivit de longues luttes politiques, parfois
sanglantes, qui se compliquèrent, au
XVIIe
siècle, de querelles religieuses
entre théologiens et calvinistes à
propos du dogme de la
prédestination. Les «
Arminiens
» - d'Arminius,
nom latin du théologien de Leyde,
Harmensen
- s'opposaient aux «
Gomaristes
», partisans de
Gomar,
qui maintenait dans toute sa rigueur
le dogme de Calvin. La masse du
peuple suivit Gomar par opposition
au catholicisme dont se rapprochait
la doctrine d'Arminius. On affecta
d'y voir un danger pour
l'indépendance et de considérer ses
adhérents comme des gens
susceptibles de favoriser le
rétablissement de la domination
espagnole. Le Grand Pensionnaire
Barneveldt, malgré les mérites
éminents qu'il
s'était acquis dans la lutte contre
l'Espagne, fut exécuté sur l'ordre
du Stadhouder Maurice de Nassau (1619).
Les « républicains » prirent leur revanche 30
ans plus tard et gardèrent le
pouvoir pendant une vingtaine
d'années; les Hollandais, avec le
Grand Pensionnaire,
Jean
de Witt, dominèrent les
Etats Généraux et la République.
Cependant le parti
démocratique-orangiste reconstituait
ses forces au moment où
Guillaume
III
d'Orange - le futur roi
d'Angleterre - arrivait à l'âge
d'homme. Les Provinces-Unies étant
entrées en guerre contre
Louis XIV,
en 1672,
à la première défaite Guillaume fut
nommé Stadhouder, puis Capitaine et
Amiral général, et devint en fait,
le souverain
de la République.
Jean
de Witt fut égorgé dans une émeute
par la populace orangiste.
Ces âpres luttes politiques n'empêchèrent point,
toutefois, les Provinces-Unies de
développer leur commerce, leur
industrie et leur marine, de créer
de puissantes compagnies de commerce
pour le trafic des Indes orientales
et des Indes occidentales, ni
d'atteindre un haut degré de
civilisation dans les sciences et
dans les arts.
Si l'on jette, en terminant cette vue d'ensemble,
un coup d'oeil sur les institutions
politiques et économiques du
continent et de l'Angleterre, on
constate que les pays maritimes - la
Grande-Bretagne et les
Provinces-Unies - avaient établi à
la fin du
XVIIe
siècle, un régime que l'on peut,
dans ses grandes lignes,
qualifier de
libéral. Les pays
continentaux, au contraire, s'en
tenaient à une espèce d'économie
dirigée - on se rappelle le
colbertisme - et à la forme
autoritaire de l'Etat, incarné par
Louis XIV et par la monarchie
impériale des Habsbourg.
L'avènement de Guillaume
d'Orange au trône d'Angleterre
consacrait la grandeur de sa maison,
promue, de droit cette fois, au rang
de dynastie régnante. Sous ses
successeurs, les
Hanovre,
le Royaume-Uni allait continuer sa
marche ascendants vers la
prépondérance maritime qu'elle
atteindra aux
XVIIIe
siècle, au prix de nouvelles luttes
contre la France et l'Espagne. La
Hollande était reléguée peu à peu au
rang de puissance secondaire pour
n'être bientôt, nonobstant sa
prospérité, comme l'a écrit
Michelet,
qu'une barque dans le sillage du
navire de haut bord britannique,
devenu le maître des mers.