La monarchie française était une monarchie catholique,
et le serment du roi, le jour du
sacre, impliquait la lutte contre
l'hérésie. Les protestants n'étaient
qu'une minorité devenue de plus en
plus impuissante au XVIIe siècle,
même avant que la
révocation de
l'Edit de Nantes (1685)
leur eût enlevé, comme on l'a vu,
les garanties stipulées dans cet
édit. L'immense majorité des
Français était opposée, à la fois,
aux huguenots
et aux
ultramontains, les deux
partis extrêmes qui avaient été tous
deux responsables des violences de
la guerre civile et religieuse au
siècle précédent. Le
concordat de
1516 résistait à
toutes les épreuves et l'Eglise de
France resta étroitement liée
jusqu'à la Révolution à la monarchie
de qui dépendaient les bénéfices
ecclésiastiques. Bien que le
Saint-Siège n'acceptât pas toujours
cet état de choses sans essayer de
réagir, bien que ses agents en
France, comme dans les autres Etats
catholiques, fussent les
jésuites,
confesseurs des rois, l'union des
deux pouvoirs subsistait fermement.
Les rois tendaient néanmoins à
profiter de la situation pour
appuyer les revendications
gallicanes
et transformer l'Eglise de France en
une Eglise nationale, qui ne serait
pourtant pas schismatique. La partie
la plus cultivée de la bourgeoisie
et la majorité des grandes familles
parlementaires, c'est-à-dire dont
les membres faisaient partie des
parlements ou cours de justice,
partageaient les mêmes vues.
Cette situation se modifia complètement avec
l'apparition du
jansénisme
dont l'importance dans l'histoire
religieuse et politique de la France
ne saurait être exagérée. On sait
que le jansénisme doit son nom à
Jansen ou
Jansénius (1585-1638),
professeur à la Faculté de théologie
de Louvain, qui avait repris la
doctrine sur la grâce d'un
théologien de la même université,
Michel de Bay,
condamné par le Saint-Siège en 1567,
et qui s'était soumis à l'autorité
pontificale. Cette doctrine se
rapprochait singulièrement de celle
de Calvin
sur la prédestination et fut
vigoureusement combattue par les
jésuites dont l'un d'eux la qualifia
de «
calvinisme rebouilli ».
L'austérité du culte telle que la
concevaient les jansénistes avait
aussi quelque chose du dépouillement
et de la simplicité huguenots.
L'abbé de Saint-Cyran, plusieurs
membres de la famille Arnauld, le
grand
Pascal
lui-même, et beaucoup d'autres
esprits fort distingués, qui avaient
élu domicile dans l'ancien monastère
de Port-Royal-des-Champs près de
Paris, en furent les principaux
défenseurs. Le jansénisme ne tarda pas à lier partie avec le
gallicanisme. C'est qu'ils
marquaient tous deux une
opposition au
Saint-Siège et qu'ils
répondaient tous deux aussi à
certains traits du génie national:
Les Français voulaient bien être
catholiques, mais à leur manière. Le
gallicanisme, qui s'était renforcé
au lendemain des guerres de religion
par opposition à l'ultramontanisme
et à l'esprit démocratique de la
Ligue, était essentiellement une
théorie religieuse et politique qui
tendait à limiter la puissance de
l'Eglise par celle de l'Etat. On
peut même dire qu'il était le terme
d'une évolution continue qui avait
commencé en France au
XIIIe
siècle, lors de la lutte de
Philippe-le-Bel contre le
pape
Boniface VIII. Gallicans
et jansénistes se recrutaient tous
deux dans les vieilles familles
parlementaires, et c'est ce qui
explique que tout ce monde se groupa
autour de la doctrine de
Saint-Cyran, encore que beaucoup de
gallicans ne fussent pas
jansénistes.
Le pouvoir royal, que ce soit sous
Richelieu
ou sous
Louis XIV,
se montra hostile à ces tendances
extrêmes, même si elles semblaient
de nature à servir sa politique. L'Etat
monarchique ne tolère pas de
dissidents, quels qu'ils soient;
l'orthodoxie religieuse et la
fidélité politique lui apparaissent
liées. Du reste, Louis XIV, à partir
de la révocation de l'Edit de
Nantes, conduisit en Europe une
politique catholique qui en faisait
l'héritier moral de Philippe
II,
à cette différence près que ce
serait la France, cette fois, qui en
retirerait les bénéfices. Ainsi se
précisa, dans la seconde moitié du
XVIIe
siècle, un
catholicisme d'Etat dont
Bossuet
fut le magnifique et savant
interprète. Ce catholicisme
poursuivait les jansénistes et les
protestants d'une haine à peu près
égale, leur préférant presque les
esprits forts ou, comme on disait
alors, les «
libertins ». La situation
vis-à-vis des gallicans était
évidemment plus complexe, car le
rêve d'une Eglise d'Etat était
tentant, qui relèverait du roi plus
encore que du pape. Il faillit bien
se réaliser lorsque l'Assemblée du
clergé vota, en
1682,
les quatre
fameux articles, fondements de
l'Eglise gallicane, qui
tourmentèrent si fort Bossuet.
Mais les difficultés de la politique
extérieure en détournèrent bientôt
le roi qui avait besoin du pape pour
sa lutte contre la coalition
européenne dénommée la
Ligue
d'Augsbourg. Louis XIV
fut bien excommunié - quoique avec
discrétion - en 1687.
Il n'en intervint pas moins à la fin
du règne contre le quiétisme de Mme
Guyon et du P. Quesnel et contre les
jansénistes. C'est le roi qui, en
1713, poussa le pape à promulguer la
bulle Unigenitus qui
condamnait à la fois le « pur amour
» du quiétisme et les prétentions
outrées du gallicanisme.
On a pu dire avec raison « qu'un
lien s'est établi sous Louis XIV,
entre le trône et l'autel, que les
siècles n'ont pas rompu, du moins
dans la conscience des peuples
» (Madaule, Les chrétiens dans la cité)
. Ce catholicisme, classique comme
on l'est au « Grand Siècle »,
repousse également la grâce partiale
des jansénistes et les effusions
d'un mysticisme trop mièvre du
quiétisme. «
Il conçoit le gouvernement de
l'univers et celui de l'Eglise sur
le même modèle que celui du royaume.
Dieu est un monarque absolu, dont
les rois sont les premiers sujets,
ne devant qu'à Lui seul compte de
leurs actes. De même le pape dans
l'Eglise règle souverainement les
matières dogmatiques, pourvu qu'il
n'entreprenne pas sur ses propres
prérogatives. La vertu essentielle
du chrétien, comme du sujet, est
l'obéissance. »
Cette monarchie majestueuse, qui revêtit à son apogée
tant de grandeur qu'elle en imposait
même à ses ennemis les plus
acharnés, ne peut toutefois pas en
dissimuler les échecs tragiques. Ce
ne sont point seulement les revers
militaires qui la laissent encore
grande, mais cependant amoindrie
dans une Europe plus forte, ni la
désorganisation des finances, ni
l'atroce misère du peuple sur
laquelle
Fénelon et
Vauban
attirent en vain l'attention du
vieux monarque. C'est surtout
l'opposition grandissante, politique
et religieuse, qui n'attend que le
moment pour escalader le pouvoir
avec la Régence.
Vingt ans
après Bossuet, ce sera
l'effondrement de cette puissance
qu'il croyait éternelle. Ce
sera la Régence et les Lettres
persanes, le Diable boiteux,
la perfide Histoire des oracles
de Fontenelle,
les articles de Bayle où le
XVIIIe
siècle ira chercher ses armes et,
déjà, le persiflage de
Voltaire.
Aux jansénistes organisés en parti,
les « philosophes » vont venir qui
ne leur ménageront pas leur
sympathie. Ils ne se priveront pas
d'opposer les jansénistes aux
jésuites, ni les gallicans aux
ultramontains. Entre ces adversaires
du catholicisme officiel, les «
lumières
» vont faire leur trouée. Dans un
monde où l'ordonnance classique,
bien qu'elle eût résisté aux assauts
de la Renaissance et de la Réforme,
n'avait pas triomphé des courants
souterrains qui apparaissaient
maintenant au grand jour,
l'hostilité s'enhardit contre le
trône et l'autel. A ces nouveaux
assaillants qu'anime la confiance de
l'homme dans l'humanité éblouie des
premières conquêtes de la science,
l'Eglise et la
monarchie absolue apparaîtront
bientôt comme les ruines d'un passé
qui encombreront la route de
l'avenir.
Déjà
la révolution est en marche.
L'élargissement de l'idée du monde et la démolition
scientifique des anciennes
hypothèses, moment capital pour
l'histoire de l'esprit humain, comme
la réussite incomparable du
classicisme français, donnent au
XVIIe
siècle dans l'histoire
intellectuelle une des toutes
premières places parmi les grands
siècles.