Au
nombre des causes du conflit qui se préparait, il faut mettre
la
proscription par
Louis
XIV, qui croyait obéir à Dieu, de la
religion réformée. Cet acte, qui relevait de la conscience
du roi et qui eut tant de conséquences pour la vie intérieure
du royaume, a eu aussi des répercussions
internationales. Les
princes et les peuples attachaient alors une grande importance
à la religion et aux Eglises d’Etat, et à considérer, par
exemple, les seuls royaumes de France et d’Angleterre, on
voyait les intérêts religieux influer sur le gouvernement
intérieur et même extérieur, et les luttes confessionnelles
reprendre toute l’âpreté du siècle précédent. La révocation
de l’Edit de Nantes et, trois ans plus tard, la
révolution
anglaise sont des événements à la fois politiques et
religieux, d’une portée nationale et internationale.
C’est qu’il semblait alors à l’immense majorité des
catholiques comme des protestants que la solidité de l’édifice
social était ébranlée et même compromise si l’on tolérait
deux religions dans un même Etat.
On sait
que l’Edit de Nantes, donné par
Henri
IV, en 1598, avait
fait au parti protestant une situation politique privilégiée
et lui avait permis d’organiser une espèce de république fédérale,
véritable Etat dans l’Etat. Richelieu l’avait brisé,
puis ramené les protestants au droit commun par l’Edit d’Alais
(1629), c’est-à-dire avait enlevé
les privilèges concédés par l’Edit de Nantes, mais leur
avait garanti la liberté du culte. Richelieu, puis
Mazarin
interprétèrent les points obscurs de l’Edit de Nantes
dans un sens favorable à la minorité religieuse et
reconnurent qu’elle se comportait
en loyaux sujets.
Louis XIV suivit bientôt une autre voie qui
n’était que la dernière étape
d’une longue et patiente politique. Si le désir du roi était,
au début, de n’obtenir que des conversions sincères,
acquises par la persuasion, il en vint ensuite à
l’intimidation et enfin à une véritable
terreur.
Des
mesures de plus en plus rigoureuses avaient été prises après
la
Paix de
Nimègue, si bien qu’en 1680, l’Assemblée du
Clergé de France n’avait presque plus rien à réclamer.
Les protestants étaient exclus des charges et des «offices».
Il ne restait plus qu’à leur interdire - et c’est
ce que demanda l’Assemblée du Clergé en 1685 - les
professions d’avocat, d’imprimeur, de libraire, ainsi que
les métiers de cabaretier et d’aubergiste.
En
Poitou, dans le Dauphiné, dans le Languedoc, à Montauban,
comme à Bordeaux, Castres et Montpellier, les huguenots
passaient en masse au catholicisme. Le roi, tout en
recommandant de «ménager les banquiers et les chefs de
manufactures», laissait faire ses ministres; Louvois le
persuadait que «tout est catholique».
Il
pensait qu’il y allait de son salut. Il était harcelé par
l’Assemblée du Clergé, par son confesseur, le père
de La Chaise, par l’archevêque de Paris, par le vieux
Chancelier
Michel Le Tellier, par Mme de Maintenon
- petite-fille,
convertie au catholicisme, d’un des plus illustres
calvinistes du XVIe siècle, Agrippa d’Aubigné, et que
Louis XIV avait épousée secrètement en 1684. Elle avait tiré
le roi des désordres de sa vie privée et l’avait ramené
à la vie chrétienne. Tous le persuadaient par des arguments
efficaces que le célèbre mémorialiste, le duc de Saint-Simon, a exposé cette fois sans partialité:
«
On
toucha un dévot de la douceur de faire aux dépens
d’autrui une pénitence facile, qu’on lui persuada sûre
pour l’autre monde; on saisit l’orgueil du roi en lui
montrant une action qui passait le pouvoir de tous ses prédécesseurs;
on le détermina, lui qui se piquait sérieusement de
gouverner par lui-même, d’un chef-d’oeuvre à la fois de
politique et de religion ».
«Je ne peux
douter, écrivait le
roi à un abbé, que c’est la volonté divine qui se veut
servir de moi pour remettre dans ses voies tous ceux qui sont
soumis à mes ordres ».
Mme
de Maintenon, Louvois,
Le Tellier levèrent les dernières hésitations
du maître qui signa le 18 octobre 1685, à Fontainebleau,
l’Edit de révocation. Les temples seront démolis, les écoles
protestantes fermées, les enfants des huguenots élevés dans
la religion catholique; les curés baptiseront ceux qui naîtront
dans la R. P. R. (la religion prétendue réformée). Les
ministres qui ne voudront pas se convertir seront exilés;
leurs fidèles qui sortiraient du royaume encourront la peine
des galères. L’édit devait recevoir une exécution immédiate
dans tout le royaume, sauf en Alsace afin d’y respecter les
clauses des
Traités de
Westphalie.
La
révocation fut accueillie avec enthousiasme par la presque
unanimité de la nation. Devant cet acte odieux et inouï
d’intolérance, les esprits les plus élevés, Racine,
La Bruyère, La
Fontaine, Mme de Sévigné exprimèrent leur
admiration. Bossuet, qui avait écrit:
«Contraindre à la
messe, ceux qui refusent la confession et ses suites, c’est
les induire en erreur et avilir la messe dans leur esprit»,
dit dans son oraison funèbre de Le Teiller, prononcée devant
le roi: «C’est le digne ouvrage de votre
règne, c’en est le propre caractère; par vous, l’hérésie n’est
plus; Dieu seul a pu faire cette merveille.» Quant au pape
Innocent XI, Saint-Simon aussi hostile pourtant au pontife
qu’au roi, a dit: « Cette main basse sur
les huguenots ne peut tirer de lui la moindre approbation. » Il en fut réduit
à solliciter Jacques Il, roi d’Angleterre, d’intercéder
auprès de Louis XIV en faveur des protestants français.
L’exode
d’environ 300.000 protestants qui renoncèrent à tout,
risquèrent leur liberté et leur vie pour sauver leur foi,
montra bientôt au roi la grandeur de sa
faute. On sait, au
surplus, quel affaiblissement moral, intellectuel, économique
et politique, militaire même, subit la France du fait de la révocation.
Hors du royaume,
l’édit de Fontainebleau causa une
stupeur indignée.
Louis XIV apparaissait à l’Europe non plus seulement comme
un arbitre redoutable, mais comme un despote. C’est qu’au
moment où le roi de France était à l’apogée de sa
puissance, où il se croyait peut-être le maître des hommes,
des choses et même des consciences, s’achevait une révolution
intellectuelle et morale d’une portée incalculable: la
victoire sur le principe d’autorité, de la philosophie
rationaliste et de la science expérimentale, début de cette
crise de la conscience européenne qui devait marquer de son
empreinte le siècle suivant.