La
révocation
de l’Edit de Nantes tourna contre
Louis
XIV tous les Etats
protestants et ajouta les haines religieuses aux haines
politiques. L’offensive protestante trouva bientôt
des auxiliaires en d’autres princes menacés par la
puissance de Louis XIV, et Guillaume
d’Orange réussit aisément à réunir dans une
nouvelle
coalition
les divers groupes d’alliés déjà formés. Dès 1688,
une coalition générale contre la
France était constituée, la Ligue
d’Augsbourg, dans laquelle entrèrent l’Empereur,
les rois d’Espagne et de Suède, plusieurs Electeurs et le
duc de Savoie. La ligue n’eut d’abord qu’un caractère défensif;
mais Louis XIV avant imposé un candidat
de son choix à l’électorat de Cologne au détriment du
candidat légalement élu, ce fut le signal de la
guerre générale.
Au
même moment, la
révolution
d’Angleterre, religieuse et politique, avait
fait de Guillaume d’Orange le roi d’Angleterre
sous le nom de Guillaume III.
L’Angleterre allait employer désormais toutes
ses forces contre la France et, grâce à son concours,
les coalisés purent contrebalancer la puissance de Louis XIV.
Le
roi de France tint tête seul, sans un allié, pendant neuf
ans, à la coalition aux Pyrénées, aux Alpes, sur le
Rhin et dans les Pays-Bas. Il ne se battit pas pour
s’agrandir, mais pour conserver ses
conquêtes. Les faits saillants de la lutte furent
l’horrible dévastation du Palatinat
par ordre de Louvois, l’expédition
d’Irlande pour rétablir Jacques
Il Stuart, qui fut un échec, l’indécise
bataille navale de la Hougue, les
victoires françaises de Fleurus,
de Steinkerque, de Neerwinden,
de Stalfarde et de la
Marsaille.
La
lassitude, l’épuisement et les difficultés financières
des belligérants amenèrent, en 1697,
la paix générale. Les corsaires
français, Jean Bart et Duguay-Trouin
surtout, restés légendaires, ruinaient le commerce anglais
et hollandais; l’Angleterre commençait à plier sous une dette
énorme pour le temps, dette estimée à deux milliards
de francs-or; l’Empereur était, une fois de plus, aux
prises avec les Turcs qu’il devait vaincre et refouler dans
la suite. Le congrès de la paix se réunit le 9
mai 1697 dans un château des princes d’Orange, à
Ryswick, près de La Haye, sous la médiation de la Suède; la
paix fut conclue le 20 septembre avec
les coalisés à l’exception de l’Empereur qui la signa le
30 octobre.
Dès
le début des pourparlers, Guillaume
III était décidé à tout faire pour en éviter
la rupture, car il avait compris que les
forces de la France étaient de taille à lui infliger de
nouvelles défaites tant sur le continent que dans les
colonies d’Amérique. Les rois d’Angleterre et de
France se donnèrent des assurances mutuelles concernant
l’appui à Jacques Il et
aux protestants français. Les Hollandais reçurent
satisfaction par l’engagement de
Louis
XIV de remplacer le tarif
douanier draconien de 1667 par un tarif plus modéré
et par l’exemption du droit d’entrée qui frappait leurs
vaisseaux. Louis XIV exigea que l’Empereur lui reconnût la
possession de Strasbourg et,
comme Léopold résistait,
les Anglais et les Hollandais lui firent comprendre qu’ils
n’entendaient pas se ruiner pour qu’il conservât
Strasbourg; il céda. Le roi d’Espagne
recouvra la Catalogne et Barcelone, Luxembourg et les places
conquises depuis la Paix de Nimègue; l’Empire, les places
occupées hors d’Alsace, ce qui impliquait pour Louis XIV
l’abandon de la Lorraine sauf Longwy et Sarrelouis. La
modération du roi de France à Ryswick lui avait été dictée
par le souci de l’ouverture, qu’on croyait imminente de la
succession
d’Espagne. L’Angleterre sortait du conflit
riche de profit et de gloire. La Chambre
des Communes remercia Guillaume
III, roi élu à la suite d’une révolution faite
au nom de la souveraineté nationale, de «l’honneur
qu’il redonnait à l’Angleterre de tenir la balance de
l’Europe».
Une
question se posait désormais: lequel des deux systèmes d’Etat
en présence
allait
l’emporter la monarchie absolue de
Louis
XIV ou la monarchie
constitutionnelle de l’Angleterre?
En
Angleterre, le régime constitutionnel fonctionnait régulièrement.
En face de la vieille aristocratie terrienne s’était
constituée une nouvelle aristocratie
d’argent, celle qui avait prêté à l’Etat, fondé
la dette publique et qui tenait le gouvernement par le crédit.
Une Angleterre nouvelle s’élevait, plus moderne, plus
hardie, plus libre, qui allait faire la conquête du monde.
La
France, en dépit des 19 millions d’habitants qu’elle
pouvait opposer aux six ou sept millions de la
Grande-Bretagne, était en proie à de graves
difficultés financières et à une misère profonde
dans les campagnes. Symptôme plus grave encore:
le
pouvoir royal s’affaiblissait à l’intérieur du royaume.
Qu’il suffise de rappeler ici avant d’exposer les
institutions françaises, que le roi devait céder au Saint-Siège
sur les questions si ardemment controversées des libertés
gallicanes et du jansénisme;
les disputes théologiques aggravaient le déclin de la
puissance royale.
Le
Grand Roi, enfin, commençait même à reculer devant la résistance
opiniâtre des huguenots et
cherchait secrètement à se dégager des maximes et des
pratiques d’exception ; partant, l’exode des protestants
s’arrêtait et, lentement, le religion réformée
reconstituait ses forces. La monarchie
française, en somme, sortait affaiblie de la guerre à
l’intérieur comme à l’extérieur tandis que la nation
anglaise serrée autour d’un gouvernement national,
consolidait sa puissance et ses assises politiques, économiques
et sociales.
Au
lendemain des Traités de Ryswick,
tandis que les puissances européennes croient jouir des
bienfaits de la paix, si l’on compare l’ensemble du monde
avec ce qu’il était en 1660, on constate un énorme progrès
des échanges entre les divers domaines de navigation,
de commerce et même de civilisation. Les gouvernements et les
peuples vouent un intérêt croissant à leurs marchands, à
leurs colons, à leurs missionnaires, propagateurs de l’Evangile,
mais aussi de leur culture. Certaines civilisations
s’ouvrent aux Européens; d’autres leur sont plus fermées;
mais de graves compétitions sont à la veille de s’élever
entre les nations. Rivalités dans les mers du Nord et dans la
Méditerranée, dans l’océan Atlantique et l’Amérique du
Nord, dans l’océan Pacifique, l’Asie et l’Amérique du
Sud. Au moment où va s’ouvrir la
succession
d’Espagne, qui aura les colonies espagnoles?
Resteront-elles à Sa Majesté catholique? Ou passeront-elles
à la France? A la Hollande? A l’Angleterre? Et le duel ne
s’annonce-t-il pas entre la France et la Grande-Bretagne
pour la possession des empires coloniaux?
Or,
au moment où les puissances entament des négociations pour
la succession espagnole, la guerre
austro-turque se termine par la victoire de l’Autriche,
consacrée par la Paix de Carlowitz
(1699), et par celle de ses alliés polonais, vénitien et
russe. Les
Habsbourg,
en possession de la Hongrie et de la Transylvanie, à
l’exception du banat de Temesvar, avaient ainsi rétabli la
situation à leur profit. La paix était à peine faite avec
les Turcs que déjà la Pologne et la Russie se retournaient
contre la Suède. Une première coalition, dans laquelle
entrent la Pologne, le Brandebourg, le Danemark, se noue
contre Charles XII, l’aventureux
et héroïque roi de Suède. L’intervention des
puissances maritimes rétablit à son profit l’équilibre de
la Baltique; puis il défait à Narva
(1700), les forces supérieures du tsar Pierre-le-Grand.
La lutte n’était pas terminée; elle reprendra au début du
siècle suivant et se terminera par la victoire
du jeune Empire russe qui entrera dans l’histoire
européenne.