Abdul-Hamid II et la réaction
(1878-1908)
Abdul-Hamid II,
porté au pouvoir par un courant
réformiste et
libéral, n’a pas longtemps
suivi cette voie; un peu plus d’un
an après la promulgation de la
Constitution, il suspend celle-ci et
renvoie sine die le Parlement
(févr. 1878).
Hostile aux novateurs, aigri par les
concessions faites aux Occidentaux,
il rétablit le
pouvoir absolu et axe sa
politique sur le
panislamisme,
dans l’espoir de regrouper autour de
sa personne les musulmans de
l’Empire, en prenant au besoin comme
boucs émissaires les minoritaires;
les
Arméniens, en
particulier, sont les victimes de
cette politique (massacres
de 1894
et 1896).
Cela ne suffit pas à rétablir la
situation politique, ni l’équilibre
économique.
En effet, l’État ottoman traverse
une crise financière dramatique: il
ne peut assurer les services publics
que grâce aux avances de la
Banque ottomane (banque
franco-anglaise fondée en 1863). Par
le décret de Muharrem (20 déc.
1881), celle-ci obtient de pourvoir
aux déficiences de l’État moyennant
la perception des principaux
revenus, gérés par un nouvel
organisme: l’administration de la
Dette publique ottomane. Sous le nom
de Banque impériale ottomane, elle
devient, en outre, la banque
officielle de l’État, tout en
demeurant société étrangère. De
nombreuses entreprises anglaises,
françaises, allemandes,
autrichiennes, belges obtiennent la
concession des principaux services,
l’exploitation des ressources, la
construction des routes et des voies
ferrées, en bénéficiant en plus
d’avantages exorbitants. La rivalité
entre les grandes puissances dépasse
même le cadre économique et déborde
sur la politique à propos de
l’octroi aux Allemands de la
concession du chemin de fer de
Bagdad et de la participation aux
recherches et à l’exploitation des
gisements pétrolifères (Turkish
Petroleum Company), ce qui inquiète
fortement l’Angleterre, soucieuse de
protéger la route des Indes face au
Drang nach
Osten des Allemands et,
depuis la découverte des gisements
iraniens, désireuse de s’assurer le
monopole du pétrole en Orient. À ces
difficultés d’ordre économique
s’ajoutent les problèmes politiques:
en Crète, où une insurrection
provoque une
guerre gréco-turque (1897);
en Bulgarie, où les Russes veulent
imposer leur domination et où se
pose la question de la Macédoine
(1887-1903). En fait, la «question
balkanique» tout entière est
posée, en raison des rivalités entre
Turcs, Bulgares, Grecs et Serbes à
propos de cette province.
Les Jeunes-Turcs et l’invasion
territoriale (1908-1919)
C’est dans ces circonstances qu’éclate la
révolution
des « Jeunes-Turcs »
qui animent le comité «Union et
Progrès». Des intellectuels et des
officiers ottomans, libéraux et
réformateurs, vivant dans l’Empire
ou en exil, cherchent à constituer
un Empire
libéral, qui se dégagerait de
l’emprise européenne. Un premier
mouvement, en juillet
1908,
provoqué par les officiers de
Salonique, contraint le sultan à
rétablir la
Constitution de 1876; un
souffle d’enthousiasme parcourt
l’Empire, les provinces arabes
adhèrent plus étroitement au nouveau
gouvernement, mais celui-ci, en
raison des conditions nées de la
politique extérieure, se voit obligé
d’abandonner la ligne libérale pour
suivre une ligne autoritaire, axée
sur le panturquisme, ce qui lui
aliène du coup les sympathies arabes
et celles des minoritaires.
La guerre ne cesse de faire rage
dans les derniers territoires
ottomans. En Afrique, après la perte
de la Tunisie, occupée par la France
en 1881, c’est le tour de la
Tripolitaine, où débarquent en 1911
les Italiens, qui conquièrent en
outre Rhodes et le Dodécanèse,
conquêtes reconnues par le
traité d’Ouchy
(oct. 1912).
Puis la première guerre balkanique,
où Bulgares, Grecs et Serbes alliés
attaquent les Turcs, aboutit à la
perte de presque toute la Thrace
(déc. 1912); cependant la mésentente
des alliés à propos du partage
permet aux Turcs, dans la seconde
guerre balkanique, de récupérer
Andrinople, la Thrace orientale et
les îles de Ténédos et d’Imbros
(déc. 1913). À Constantinople, le
gouvernement jeune-turc, après
l’assassinat du Grand Vizir Mahmud
Chevket, accentue, sous la direction
du triumvirat Talaat, Djémal et
Enver, sa politique autoritaire et
son recours au soutien germanique,
ce qui le conduit à
s’engager aux
côtés de l’Allemagne dans la
Première Guerre mondiale
(31 oct. 1914).
À l’ouest, les Français et les
Anglais échouent dans leur tentative
de franchissement des Dardanelles; à
l’est, les Russes remportent une
série de victoires que la révolution
de 1917 vient interrompre. En pays
arabe, les Anglais parviennent, non
sans difficulté, jusqu’à Bagdad
(mars 1917); en Arabie, en Palestine
et en Syrie, ils favorisent la
révolte arabe qui, de 1916 à 1918,
oblige les Turcs à évacuer ces
provinces. L’armistice de Moudros
(30 oct. 1918) consacre la défaite
turque et entraîne l’occupation des
pourtours de l’Anatolie par les
Alliés, y compris les Grecs, qui
débarquent dans la région de Smyrne
en mai 1919.
La République turque de Mustafa
Kemal
Le gouvernement de Constantinople ne peut en rien
s’opposer au démembrement non
seulement de ce qui reste de
l’Empire, mais encore de l’Anatolie;
contre ce démembrement du sol turc
se dresse alors un officier, qui a
combattu sur les Dardanelles et au
Proche-Orient,
Mustafa Kemal,
qui organise la lutte pour
l’intégrité et l’indépendance de la
Turquie, dès le
19 mai 1919.
Son énergie et son prestige lui
valent le ralliement des populations
anatoliennes et d’un certain nombre
de personnalités politiques; cela
lui permet de
rejeter le traité de Sèvres
qui entérine le démembrement de
l’Empire et la réduction de la
Turquie au seul plateau anatolien,
et envisage la création d’un État
arménien et d’un État kurde.
De 1920 à 1922,
Mustafa Kemal mène sans répit la
guerre
d’indépendance contre les
Grecs soutenus par les Anglais,
tandis que lui-même reçoit l’appui
officiel des Soviétiques et le
soutien officieux des Français et
des Italiens; les victoires
remportées sur la Sakarya et l’Ineunu
entraînent l’éviction des Grecs
d’Anatolie. Les négociations de paix
engagées après l’armistice de
Mudanya (11 oct. 1922) ont leur
conclusion au
traité de Lausanne (24 juill.
1923):
les Turcs retrouvent leurs
frontières de Thrace et les îles
d’Imbros et de Ténédos; les
populations grecques d’Anatolie et
turques de Grèce doivent être
échangées, mais les Turcs conservent
le contrôle des Détroits; les
capitulations sont abrogées et il
n’est plus question d’État arménien
ni d’État kurde; les Turcs
reconnaissent l’indépendance des
anciennes provinces arabes. La
Turquie nouvelle est créée. Mais il
faut lui donner d’autres structures:
les nationalistes turcs ne sauraient
envisager un retour à l’Empire et à
son régime, accusés d’avoir causé la
décadence ottomane; aussi, le
29 octobre 1923, la République
turque est proclamée et, par voie de
conséquence, le sultanat et l’Empire
disparaissent; Mustafa Kemal est élu
président de la République; pour
mieux rompre avec l’ancien régime,
la capitale est désormais fixée à
Ankara. Dernière étape de la
révolution turque:
le 3 mars 1924,
le califat est aboli et le dernier
calife ottoman prend le chemin de
l’exil. Ainsi s’achèvent six siècles
d’histoire ottomane, tandis que
commence l’histoire de la Turquie.