ATRIUM - L'Âge Classique (1453-1789)

Retraçons ici trois siècles particulièrement riches pour l'histoire de l'humanité. Nous étudierons les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles au travers de divers dossiers et de simples pages s'attachant aux aspects politiques, militaires, sociaux, culturels...

 

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La question d'Orient (1774-1878)
 
 

Réformes dans un empire en crise

Au moment où le sultan Selim III arrive au pouvoir (avr. 1789), l’Empire ottoman est une nouvelle fois en guerre avec les Russes et les Autrichiens: avec ceux-ci la paix de Svitchov (août 1791) marque pour près d’un siècle la fin des hostilités et le statu quo frontalier; avec les Russes, par contre, ce sont de nouveaux territoires qui doivent être concédés à la paix de Jassy (janv. 1792). Selim III veut alors apporter des réformes dans l’Empire, en particulier dans l’armée: la promulgation du Nizam-i djedid  (le nouveau règlement, 1793) en est un signe, mais insuffisant car il ne rénove pas de façon profonde le corps des janissaires, trop souvent à l’origine des troubles. D’autre part, dans plusieurs provinces des rébellions éclatent: en Syrie, au Hedjaz, en Bulgarie, en Serbie. À cela s’ajoute l’expédition de Bonaparte en Égypte qui provoque une crise sérieuse dans les relations turco-françaises (1798-1802). Lorsque, à nouveau, Selim III cherche à réorganiser l’armée, les janissaires se révoltent, marchent sur Constantinople, déposent le sultan qui est exécuté peu après (juin 1808); à Mustafa IV, sultan pour quelques semaines, succède Mahmud II (Mahmut, 1808-1839) qui va être l’initiateur des réformes.

Ayant signé avec les Russes la paix de Bucarest (mai 1812) qui octroie à ceux-ci la Bessarabie et reconnaît aux Serbes une certaine autonomie, Mahmud II entreprend sans se hâter une série de réformes, dont la principale se situe en juin 1826 avec la suppression des janissaires qui sont massacrés. Mais ces réformes sont encore limitées: par la suite elles sont reprises et complétées par le sultan Abdul-Medjid (Abdülmecit) qui, par la promulgation du hatt-i sherif (édit auguste) de Gül-Hané (3 nov. 1839), inaugure véritablement la période des réformes, les Tanzimat. Par cet édit, il est décidé que tous les sujets de l’Empire sont égaux, sans distinction de religion ou de nationalité, que la loi est la même pour tous, que chacun versera directement à l’État des impôts en proportion de sa fortune, que le service militaire est institué et effectué par tirage au sort. Des réformes sont également introduites dans l’enseignement traditionnel: elles ne commencent à être effectivement appliquées que sous le règne du sultan Abdul-Aziz (Abdülaziz, 1861-1876). Le pouvoir central est organisé à l’européenne, avec départements ministériels et ministres responsables; en mai 1868 sont créés un Conseil d’État et une Cour suprême de justice, tous deux composés de musulmans et de chrétiens; enfin, il faut noter l’apparition de journaux, d’abord officiels, ensuite privés.

Toutes ces réformes ont lieu alors que l’Empire est secoué par de graves crises, plus spécialement par des soulèvements à caractère national; en Serbie où, après quinze années de lutte, les Serbes obtiennent que leur province soit reconnue comme principauté autonome, sous suzeraineté turque; en Épire, où Ali de Tépédélen (ou Tébélen) tient tête aux Ottomans pendant vingt ans (1803-1822); en Égypte où Mehmed Ali (Muhammad ‘Ali) se fait proclamer gouverneur (1805), liquide le régime féodal et militaire des Mameluks (1811), puis impose son autorité au Hedjaz (1812) aux Wahhabites d’Arabie (1818) et au Soudan (1821).

Émancipation de l’Égypte et de la Grèce (1797-1830)

Les deux crises les plus sérieuses se produisent successivement à propos de la Grèce et de l’Égypte. Au mouvement idéaliste de libération lancé par Rhigas en 1797 succède en 1821 une insurrection nationale qui vise à l’indépendance totale de la Grèce. Cette insurrection est vivement soutenue par le tsar Nicolas Ier, plus mollement par les Anglais, peu soucieux de favoriser la pénétration russe, et par les Français, en bons termes avec les Ottomans. Ceux-ci font appel aux troupes égyptiennes de Mehmed Ali qui occupent la Crète, puis la Morée (1822-1825). Lorsque, en mars 1826, par le traité d’Akkerman, en Ukraine, Nicolas Ier obtient des Turcs d’importantes concessions, l’Angleterre réagit et suscite une médiation internationale, repoussée par le sultan: il en résulte un conflit qui, marqué notamment par la destruction de la flotte ottomane à Navarin (oct. 1827) et par une progression sensible des Russes en Anatolie orientale et en Thrace, aboutit au traité d’Andrinople (sept. 1829) et à la Conférence de Londres (févr. 1830). La Grèce est alors proclamée indépendante et les Russes obtiennent la Podolie. La Serbie, la Moldavie et la Valachie deviennent autonomes, les détroits sont ouverts à tous les navires marchands.

La crise grecque à peine réglée, survient la crise égyptienne: Mehmed Ali, mécontent de l’ingratitude du sultan à son égard, envahit la Syrie, le Liban et même une partie de l’Anatolie. Une fois encore, les Russes interviennent et, par le traité de Hünkar-Iskelessi (8 juill. 1833), obtiennent des privilèges militaires importants, tandis que par le traité de Kutahya (mai 1833) le sultan a cédé la Cilicie et la Syrie à Mehmed Ali. Ces traités n’ayant satisfait personne, les hostilités reprennent, avec interventions diplomatiques des Anglais (qui occupent Aden en 1839) et des Russes en faveur du sultan, des Français en faveur des Égyptiens. Finalement, en novembre 1840, Mehmed Ali renonce à la Syrie, mais est reconnu comme chef héréditaire de l’Égypte; quant aux Anglais, ils obtiennent par la Convention des détroits que le Bosphore et les Dardanelles soient fermés à tous navires de guerre non turcs.

Démembrement de l’Empire (1840-1878)

Après une période de paix d’une dizaine d’années au cours desquelles les réformes de 1839 sont mises en application, les difficultés surgissent à propos des Lieux saints, dont la protection, alors détenue par les Russes, est réclamée par les Français au nom des capitulations. Le différend dégénère en conflit en raison des exigences russes: le siège de Sébastopol est l’épisode essentiel de la guerre de Crimée (1854-1855) qui se conclut par le traité de Paris (30 mars 1856) et la promulgation d’un nouvel édit de réformes par le sultan (hatt-i hümayun de février 1856). De ce traité découle aussi l’union de la Moldavie et de la Valachie qui, en 1862, fusionnent et constituent la Roumanie. Vers la même époque, une insurrection locale donne l’occasion d’octroyer au Liban un statut spécial (1861-1864).

Les années suivantes sont marquées par la lutte d’influence que se livrent au Caire et à Constantinople Français et Anglais: les premiers l’emportent et connaissent le couronnement de leurs efforts avec l’inauguration solennelle du canal de Suez, le 17 novembre 1869, à laquelle participe le sultan Abdul-Aziz. Peu auparavant, une insurrection en Crète a abouti à la promulgation d’un statut qui place l’île sous une administration mixte chrétienne et musulmane. Puis, aux alentours de 1870, de nombreux incidents éclatent en Bulgarie, en Serbie, en Bosnie, en Roumanie, incidents auxquels la Russie n’est pas étrangère; malgré des tentatives de médiations occidentales, malgré la libéralisation du régime ottoman avec l’avènement du sultan Abdul-Hamid II (Abdülhamid, 1876), l’arrivée au pouvoir des libéraux conduits par Midhat pacha et l’octroi d’une constitution (déc. 1876), la guerre éclate, d’abord entre Serbes et Turcs, puis entre Russes et Turcs; ceux-ci, en dépit d’une valeureuse défense, sont vaincus et doivent signer la paix de San Stefano (3 mars 1878) qui marque le triomphe de la Russie et son hégémonie sur l’Europe balkanique. Mais, devant l’inquiétude de l’Angleterre et de l’Autriche, Bismarck intervient et réunit le congrès de Berlin (juin 1878) qui constitue une nouvelle étape dans le démembrement de l’Empire ottoman: la Serbie et la Roumanie deviennent des États totalement indépendants. Une nouvelle province autonome est créée au nord du Rhodope, la Roumélie orientale, peuplée de Bulgares. La Grèce annexe la Thessalie et une partie de l’Épire, et l’Autriche peut occuper la Bosnie et l’Herzégovine. Quant à la Russie, elle obtient les régions de Kars, Ardahan et Batoum. La Macédoine reçoit un statut comparable à celui de la Crète. L’Angleterre, pour prix de son alliance avec la Turquie, se fait céder l’île de Chypre, tandis que, par des accords secrets, l’Angleterre, la France et l’Italie se partagent à l’avance l’Afrique du Nord, de la Tunisie à l’Égypte. C’est bien alors que l’on a pu définir l’Empire ottoman comme «l’homme malade» de l’Europe.

 
 
 

Bibliographie

- Dictionnaire historique, Dominique Vallaud, Fayard, 1995.

- Encyclopédie Universalis © 1998 Encyclopædia Universalis France S.A. 

- Nicolas Chalmin, Textes sur l'Empire ottoman

- Encyclopédie Hachette, éd.2001

 
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