 |
La période de splendeur de l’Empire ottoman s’étend
de l’avènement
de Mehmed II (1451)
à la fin du
règne de
Soliman le
Magnifique (1566).
Durant ces quelque cent années,
la domination turque s’est
étendue sur toute l’Europe
balkanique, une partie de
l’Europe centrale, le
Proche-Orient arabe et l’Afrique
du Nord, à l’exception du Maroc;
sur mer, même, les corsaires
ottomans ont fait la loi. Ce
siècle est aussi celui d’une
remarquable activité
intellectuelle et, plus encore,
artistique, avec la construction
des grandes mosquées
sultaniennes.
Surtout, le sultan contrôle tout le commerce qui, de
l’océan Indien par la mer Rouge ou
le golfe Persique, transite à
travers l’isthme arabe et parvient
en Méditerranée pour être dirigé
ensuite vers la capitale ou vers
l’Europe occidentale qui n’a pas
encore fait de la route du Cap une
concurrente menaçante: ce commerce
procure à l’Empire des
ressources
énormes qui viennent
s’ajouter aux revenus tirés des
conquêtes territoriales. |
La conquête d’une capitale: Istanbul
Le premier grand succès de cette période est
la prise de
Constantinople par Mehmed II
(désormais surnommé Fatih: le
Conquérant) le
29 mai 1453,
après un mois et demi de siège. La
possession de la ville donne au
sultan turc le dernier maillon qui
lui manquait entre l’Europe et
l’Asie, fait de lui l’héritier des
empereurs byzantins et, sur le plan
religieux, consacre la victoire de
l’islam sur la chrétienté.
Constantinople – plus tard Istanbul
– devient la capitale d’un empire de
plus en plus redoutable dont les
dynasties d’Europe orientale et de
la mer Égée se reconnaissent
vassales, avec lequel Génois et
Vénitiens s’empressent de conclure
des accords commerciaux, voire des
traités de paix. Le retentissement
de la prise de Constantinople a été
énorme en Europe, mais n’a provoqué
aucune réaction immédiate, sinon de
renforcer
l’idée d’un monde turc invincible,
destructeur des civilisations
chrétienne et grecque. Cette
dernière idée était loin de
correspondre à la vérité, car bien
que l’État ottoman se fût doté d’une
excellente administration, agissant
selon des normes définies, comme en
témoignent les règlements organiques
(kanun-namé ) publiés alors,
il était aussi
conservateur des traditions et
particularismes locaux ou nationaux;
en outre, un sultan tel que Mehmed
II le Conquérant a été un bâtisseur
d’empire, un souverain éclairé –
quoique parfois cruel – et un fin
lettré; dès qu’il se fut installé
dans sa nouvelle capitale,
Constantinople, au cours de l’hiver
1457-1458, il fit de celle-ci l’un
des pôles du monde islamique en même
temps que le centre d’une vie
intellectuelle et artistique où se
côtoyèrent chrétiens et musulmans.
Durant son règne (1451-1481), les
Ottomans étendent leur emprise sur
le Péloponnèse, l’Albanie, la
Bosnie, la Moldavie; en Anatolie,
l’émirat de Karaman est
définitivement incorporé à l’Empire
(1474); en mer Noire, le khanat de
Crimée passe sous la suzeraineté
ottomane, les Génois perdent Caffa
et Azov, ainsi que Lesbos en mer
Égée. À la suite d’une guerre, Turcs
et Vénitiens signent en
1479
une paix selon laquelle ces derniers
conservent leurs possessions et
leurs privilèges commerciaux, mais,
pour la première fois, doivent payer
un tribut
annuel de cent mille ducats.
Bayézid II
(1481-1512), après une
lutte contre son frère Djem, entre
en conflit, sans résultat, avec les
Mameluks d’Égypte puis avec les
Vénitiens, qui perdent leurs places
du Péloponnèse (1502), et avec les
Hongrois (paix de 1503). Les
dernières années du règne de Bayézid
II sont marquées par les progrès de
l’administration turque et surtout,
à partir de
1509, par les
rébellions de
son fils Sélim qui
finit par l’emporter, avec l’aide
des janissaires, et oblige son père
à abdiquer. Sous Mehmed II et
Bayézid II, une politique
systématique de peuplement turc a
été menée à Constantinople et en
Europe balkanique; mais, à
Constantinople, il a aussi été fait
appel, par volontariat ou par
obligation, à des non-Turcs et à des
non-musulmans, de façon à donner à
la ville un aspect et une activité
dignes d’une grande capitale.
Au milieu du XVIe siècle, Istanbul
est déjà une ville énorme,
la plus
peuplée de l'Europe : 400 000
habitants environ entre 1520 et
1535, peut-être 700 000 à la fin du
XVIe siècle. Ville fort cosmopolite
où domine cependant l'élément turc
(55 à 60 %), reconnaissable au
turban blanc, tandis que celui des
juifs est jaune et celui des grecs,
bleu, où travaillent quantité de
renégats chrétiens venus de tous les
pays de la Méditerranée. La ville
doit sa fortune à sa
rade,
la Corne
d'Or, seul abri sûr entre
la mer de Marmara et la mer Noire; à
ce qu'elle est le point d'arrivée
obligé des caravanes d'Asie qui
transitent par Scutari sur la rive
opposée, et la porte du monde
balkanique.
Divisée en quartiers très
différenciés que séparent plusieurs
plans d'eau, l'agglomération
comporte trois grands ensembles :
d'abord la ville d'Istanbul
proprement dite dont l'espace urbain
n'est pas très densément peuplé.
Quantité de jardins, promenades,
esplanades, séparent les uns des
autres les larges pâtés de maisons
basses et tassées, faites de bois et
de briques, peintes de couleurs
tendres. Les rues sont étroites et
sinueuses. Quelques quartiers se
distinguent nettement : le
Bazestan,
véritable bazar à étages où l'on
trouve toutes les marchandises du
monde; le sérail à la pointe sud qui
est le lieu par excellence de la
promenade et du divertissement;
l'immense mosquée de Soliman et son
environnement : jardins,
bibliothèques, écoles, hôpital.
De l'autre côté du grand estuaire de
la Corne d'Or, s'étend
Galata-Pera,
" la ville
franque ", où résidaient les
ambassadeurs et la plupart des
Occidentaux, les grands marchands et
les banquiers, où s'exhibent les
plus belles demeures. Galata abrite
les grands arsenaux, les quais et
les entrepôts que desservent les
navires d'Occident; Pera chevauche
les collines plantées de vignobles
d'où la vue s'étend sur l'admirable
panorama de la Corne d'Or, des
mosquées et des palais d'Istanbul.
On y célèbre en liberté le culte
catholique.
Enfin, gardée par l'îlot de Léandre,
accrochée à la rive d'Asie,
Scutari
est " la gare
caravanière d'Istanbul à
l'aboutissement et au départ des
immenses routes d'Asie ".
A la charnière de l'Asie et de
l'Europe, mêlant ses peuples
bariolés, accueillant les navires
d'Occident et les convois
d'Extrême-Orient, Istanbul est un
résumé authentique de l'Empire turc.
Les sultans, protecteurs des villes
saintes
Mahomet II,
Bajazet Ier,
Selim Ier
prédécesseurs de
Soliman le
Magnifique furent déjà de
grands personnages. Le sultan était
à l'origine un chef de guerre choisi
parmi les descendants de l'ancêtre
Osman.
Mais il enrichit progressivement son
pouvoir de prestiges nouveaux : la
conversion à l'Islam fit de lui un
chef religieux, un "émir";
la prise de Constantinople le
changea en
empereur et, pour les Grecs,
en basileus;
la victoire sur l'Egypte et l'achat
des droits du Khalifat firent de lui
le khalife,
successeur de Mahomet. Nul doute que
ces titres aient donné plus d'éclat
à sa puissance.
Le sultan détient la souveraineté
absolue. Il est la clef de voûte
d'un Etat hautement centralisé. Le
sultan commande, juge et légifère,
exerçant un pouvoir absolu,
uniquement limité par sa soumission
aux préceptes islamiques. Il fait
connaître ses décisions par des
firmans
authentifiés par son monogramme,
la tughra.
Il nomme à toutes les
fonctions en délivrant à ses agents
des brevets qui spécifient leurs
charges. Il est le chef de l'armée
et le juge suprême de l'empire.
Il est aussi le calife, guide
religieux, "
l'ombre de Dieu sur terre "
ainsi que l'exprime sa titulature.
S'il ne peut modifier la loi
religieuse, la
sharia,
les docteurs de la loi, les
ulémas,
lui reconnaissent le droit de
promulguer une législation
séculière, le
kanun, qui ne remplace
pas la loi religieuse, mais en
comble les lacunes sans aller à
l'encontre de ses prescriptions.
Cette oeuvre
de législation séculière sera
l'un des soucis majeurs de
Sulayman
Kanuni, le
Législateur. Il fait réviser et
codifier les textes en usage sous
ses prédécesseurs et légifère dans
tous les domaines, en particulier
les questions fiscales, les droit de
propriété ou le statut militaire.
Faire régner la justice est pour lui
la base d'un Etat puissant, le
premier devoir d'un souverain.
Justice entre les sujets : musulmans
et non-musulmans, Turcs ou non-Turcs,
mais aussi justice de l'autorité
envers les sujets. Les défendre
contre les possibles abus de pouvoir
des fonctionnaires de l'Etat comme
des exactions de l'armée, ce qui
n'est pas toujours facile étant
donné l'immensité de l'Empire.
Le droit successoral pose pour l'Empire
ottoman un grave problème de survie
: L'Empire ne doit être dirigé que
par un descendant d'Osman. Or, selon
la tradition turco-mongole, tous les
membres de la famille ont des droits
égaux, ce qui entraîne des
affrontements, des luttes et un
risque de désagrément de l'Empire.
Ne pouvant abolir cette coutume, les
Ottomans la contournèrent en
reconnaissant à celui des princes
qui, par force ou par ruse, vient
d'accéder au trône
le droit de
faire périr ses frères et les
enfants de ceux-ci afin d'étouffer
dans l'oeuf toute possibilité
d'opposition future. C'est la
" loi du
fratricide " promulguée par
Mehmed II. A partir du XVII ème
cependant, les princes susceptibles
de revendiquer le trône ne furent
plus assassinés mais enfermés, et
progressivement la loi du fratricide
fut abandonnée.
Le sultan, chef temporel et
spirituel de l'Empire ottoman (
depuis Sélim Ier, il est devenu le "
Commandeur des
Croyants " ), est un
souverain absolu qui gouverne
assisté d'un certain nombre de
ministres, les vizirs, révocables à
tout moment. Le sultan est d'abord
un chef politique et un chef
religieux. Politique, en ce qu'il
est le maître de l'Empire ottoman
qu'il dirige personnellement ou par
l'intermédiaire du grand vizir et
des autre vizirs. Tous les habitants
de son Empire sont ses sujets sur
lesquels il a droit de vie et de
mort. Religieux, car il est devenu,
depuis la conquête de l'Egypte et
l'élimination du dernier calife
descendant des Abbassides, le
commandeur des Croyants, le
représentant de Dieu sur la terre,
le chef de la communauté musulmane
sunnite; un personnage quasi sacré,
objet de la vénération du peuple.
Avec Selim Ier (1512-1521),
l’Empire ottoman entre dans sa
période la plus faste. C’est
d’abord, sur un prétexte mineur,
l’attaque contre le souverain
d’Iran, Chah
Ismaïl (Shah Isma‘il), voisin
gênant, et considéré comme
hétérodoxe sur le plan religieux; en
1514, Chah Ismaïl est vaincu:
l’Anatolie orientale et
l’Azerbaïdjan tombent aux mains des
Turcs. Puis, en
1515,
c’est le tour de la Cilicie et du
Kurdistan, conquêtes qui préludent à
l’offensive contre les Mameluks
d’Égypte et de Syrie. En
1516, à
la suite de la victoire remportée à
Mardj-Dabiq
sur le sultan mameluk, la Syrie est
conquise, puis la Palestine (août-nov.);
le 22 janvier
1517, la
bataille du
mont Mokattam, près du Caire,
consacre la défaite des Mameluks et
l’incorporation de l’Égypte à
l’Empire ottoman; Selim reçoit en
outre l’hommage du chérif de La
Mecque et est reconnu officiellement
«protecteur et
serviteur des deux villes saintes».
Le dernier calife abbaside,
al-Mutawakkil,
chef spirituel de l’Islam sunnite
résidant au Caire, ne jouait qu’un
rôle politique très effacé, mais
n’en demeurait pas moins le
commandeur des croyants et le
successeur du Prophète; Selim le
fait transférer à Constantinople; le
calife, retourné au Caire après la
mort de Selim, a-t-il renoncé au
califat en faveur de ce dernier? On
ne sait; mais il est notable que
désormais on ne mentionne plus de
calife abbaside; cependant, c’est
seulement au XVIIIe siècle
(et jusqu’en 1924) que les sultans
ottomans portent
officiellement
le titre de calife, à un
moment où leur autorité commence à
être contestée; entre-temps, ils ne
paraissent pas avoir éprouvé la
nécessité de se proclamer califes:
la réalité de leur suprématie sur le
monde musulman
sunnite était assez patente
pour les en dispenser.
Le fils et successeur de Selim Ier est
connu en Orient sous le nom de
Kanuni
Sulayman (Soliman le
Législateur) et en Occident sous
celui de Soliman le Magnifique; ces
deux qualificatifs illustrent
parfaitement les aspects essentiels
de l’œuvre de ce personnage
extraordinaire, le plus grand sultan
de toute la dynastie, qui a régné de
1521 à 1566.
Conquérant, il a placé la
quasi-totalité des pays arabes sous
la domination ottomane: l’Irak,
l’Arabie, l’Afrique du Nord (à
l’exception du Maroc) reconnaissent
directement – parfois indirectement
– sa suzeraineté. Les puissances
chrétiennes cèdent Belgrade, Rhodes,
une grande partie de la Hongrie, la
Transylvanie; en lutte contre
Charles Quint
en Europe centrale, en Méditerranée,
en Afrique du Nord, il va jusqu’à
assiéger
Vienne (sept-oct.
1529),
répandant l’effroi dans une grande
partie de l’Europe, dont il dispute
l’hégémonie à l’empereur, tandis que
le roi de France,
François Ier,
recherche son alliance. Maître sur
terre, Soliman ne l’est pas moins
sur mer où sa flotte, qui comprend
nombre de corsaires, fait la loi en
Méditerranée orientale et, à la
suite d’incursions victorieuses en
Méditerranée occidentale, permet
l’intégration à l’Empire des «pays
barbaresques» (Algérie,
Tunisie, Tripolitaine) et contribue
à maintenir la flotte espagnole loin
des régions vitales que sont
l’Anatolie, l’Europe balkanique et
l’Égypte.
Une administration centralisée, une
armée forte
L'outil de la
conquête fut l'armée. Les
qualités du soldat turc : endurance,
courage, sens de la discipline,
jouèrent leur rôle. L'analyse du
recrutement nous montre que l'armée
turque ne procédait nullement d'une
ethnie privilégiée car ce
recrutement s'adressait aussi bien
aux Asiatiques qu'aux Européens, aux
paysans d'Anatolie ou aux
montagnards d'Albanie. La vraie
force de cette armée, ce fut donc de
compter d'abord sur un corps de
spécialistes préparés dès l'enfance
au métier des armes, au service
exclusif du sultan.
A l'origine, le
corps des
janissaires, comportait
uniquement des enfants chrétiens
enlevés très tôt à leurs familles,
élevés ensemble dans l'Islam, soumis
à une discipline stricte et voués à
la vie militaire. Tous les cinq ans,
les recruteurs des janissaires
parcouraient les provinces de
l'Empire et sélectionnaient les
enfants mâles les plus beaux, de
l'aspect le plus sain (système du
devchirme
qui permet aux souverains de se
constituer un corps de serviteurs
fidèles).
Au XVIe siècle, il y aussi des Turcs
parmi les janissaires dont
l'effectif est d'environ
12000
hommes. Etant donné que le sultan
était considéré comme le père
nourricier des janissaires, les
grades étaient empruntés au langage
de la cuisine du Palais : le
tchorbadji bachi ou "
maître de la
grande soupière " était l'
analogue d'un colonel; l'achtchi
bachi ou "
maître-queux " était le
capitaine; le sakka bachi ou
porteur d'eau
avait un rôle de lieutenant
et la marmite Kazan était le
vrai drapeau du régiment. Le
commandant des janissaires était à
l'origine l'aga mais
l'augmentation des effectifs avait
suscité la nomination des plusieurs
agas.
Autour de ce noyau permanent de
soldats d'élite dotés d'un armement
moderne, le sultan recrute des
mercenaires pour le temps de guerre,
et surtout mobilise les contingents
féodaux fournis par les seigneurs
titulaires des timars.
Ceux-ci sont des concessions en
forme de seigneuries qui ,englobent
des terres cultivées ou incultes,
des redevances, des péages, et la
noblesse chrétienne des pays conquis
a souvent bénéficié elle-même de ces
concessions mais celles-ci sont
conditionnelles : leur contrepartie
est la contribution militaire à
l'appel du sultan, chaque maître de
timar devant fournir un nombre
de cavaliers proportionnels à
l'importance de son domaine. Lors
des grandes batailles, l'armée
turque plaçait les
janissaires au centre,
derrière un rempart de chariots. Aux
ailes se plaçaient les cavaleries, à
droite celle d'Asie, à gauche celle
d'Europe et, avec elles,
l'artillerie prête à croiser ses
feux sur l'ennemi.
L'armement turc suivait sans retard
le progrès technique mais, dans ce
domaine, les Turcs dépendaient de
l'Occident. Il est vrai qu'à
l'occasion de chaque raid à l'Ouest
les Turcs ont soigneusement "razzié"
les artisans spécialistes de
l'armement auxquels ils offraient
ensuite de hauts salaires et même de
grands honneurs en cas de conversion
à l'Islam. De même la conquête de la
Grèce fut à l'origine de la force
navale des Turcs fondée sur des
galères rapides : dans les chantiers
navals encore, on retrouve des
spécialistes européens.
Les Ottomans se sont forgé une armée
de métier, en avance sur son époque,
totalement liée au souverain.
Le coeur de cette armée est
constitué par les kapu kullari,
les "esclaves
de la Porte". A leur tête se
trouve un puissant Agha (ou
aga) qui dépend directement
du sultan. Ils se répartissent en un
corps d'infanterie, les janissaires
et à l'époque de Sulayman en six
corps de cavalerie.
Les janissaires sont le fer de lance
de l'armée ottomane. Leur
intrépidité au combat, leur
sauvagerie en font de redoutable
adversaires. Quand ils ne sont pas
en campagne, ils assurent la
sécurité d'Istanbul et participent
également à la défense de certaines
citadelles des frontières. Très
hiérarchisés, ils ont, nous l'avons
vu, pour emblème la marmite de
bronze autour de laquelle ils se
réunissent une fois par jour pour le
repas fourni par le sultan. Les
janissaires sont entraînés à un
esprit de discipline et de
soumission absolue au souverain
qu'ils entourent et protègent jour
et nuit. Sur les champs de bataille,
ils forment un carré autour de lui,
évoluent avec une rapidité
surprenante dans un ordre et surtout
un silence qui impressionnent leurs
adversaires. L'armée dispose de
services de ravitaillement et
d'intendance que l'Europe ne connaît
pas encore et surtout d'une
artillerie particulièrement
développée, car les Ottomans ont
compris très tôt son importance. Sa
puissance de feu est étonnante et
encore plus son extrême mobilité.
C'est sous Sulayman que la
flotte de guerre devient la
plus puissante de la Méditerranée.
Les sultans recrutent les fameux
corsaires qui écument les mers.
C'est à l'un d'eux,
Barberousse,
nommé grand amiral par Sulayman, que
l'Empire est redevable de
l'organisation de sa force navale et
de ses premières victoires.
Le Sultan gouverne à travers son
conseil, le
Divan,
dirigé par le grand vizir. Le Divan,
qui se réunit quatre fois par
semaine à l'époque de Soliman,
comprend, outre le grand vizir
assisté des "
vizirs de la coupole ", un
grand chancelier, le nichandji,
deux contrôleurs des finances, les
defterdar, l'un pour la
partie européenne de l'Empire, la
Roumélie, l'autre pour la partie
asiatique, l'Anatolie et deux "
juges de
l'armée ", les qadi'asker
qui représentent le corps
juridico-religieux des ulémas.
Le Sheikh ul-islam, instance
religieuse suprême, ne siège pas au
Divan. Le conseil traite de toutes
les questions concernant la paix, la
guerre, la conduite militaire, la
haute administration, les
finances... Il a aussi le rôle d'une
cour suprême devant laquelle chaque
sujet peut faire appel. Il a enfin
une fonction protocolaire, il mène
les négociations avec les
ambassadeurs et assure les
réceptions officielles.
A la tête du Divan, le
grand vizir
est le représentant absolu du
souverain, qui lui délègue la
quasi-totalité des pouvoirs
impériaux.
Dans la pratique, c'est lui qui
gouverne l'Empire. Cependant,
il doit consulter les " vizirs de la
coupole " pour les décisions
importantes, ne peut engager aucune
dépense sans l'assentiment du
contrôleur des finances qui, par
ailleurs, doit lui présenter des
comptes, et ne possède aucune
autorité sur l'ensemble des ulémas
dont les supérieurs sont désignés
par le sultan. En dépit de sa haute
charge, il demeure toujours soumis
aux caprices du souverain et peur
subir aussi de multiples pressions
exercées par les différentes
factions du palais ou de l'armée.
Plus encore qu’auparavant, le
sultan ottoman est alors un
souverain absolu, le chef
spirituel et temporel de l’Empire.
Lorsqu’il ne participe pas aux
expéditions militaires, il réside à
Constantinople, dans le palais
édifié à la pointe du Sérail, ou
bien à Andrinople; c’est au palais
que se tiennent les réunions du
Divan et que sont logés la famille
et les serviteurs du sultan (le
harem),
qui constituent un ensemble de
plusieurs milliers de personnes.
Les revenus de l’État consistent
dans les impôts fixes ou
proportionnels établis sur les
terres des tributaires, les dîmes
sur les terres des musulmans, la
capitation imposée aux non-musulmans,
les revenus des douanes, les taxes
extraordinaires; il faut y ajouter
les contributions locales, les
droits de succession, les tributs
payés par certaines provinces
(Égypte, Irak) et par les États
«protégés» (Valachie, Moldavie,
Raguse). Tous ces revenus, en
général donnés à ferme, sont
consignés dans des registres
régulièrement mis à jour.
L’armée, réorganisée à plusieurs
reprises, a pris son aspect
définitif au début du XVIe siècle;
elle comprend des troupes
appointées par
le Trésor: janissaires,
canonniers, armuriers, train des
équipages, cavaliers (sipahi );
des troupes des provinces, fournies
par les titulaires de timar
et de ziyamet , et des
troupes irrégulières. L’essentiel de
l’armée est formé par les
janissaires, dont le recrutement est
assuré par l’enrôlement forcé de
jeunes chrétiens (devchirmé );
jusqu’au XVIe siècle,
il leur a été interdit de se marier,
puis, sous
Selim II ou
Murad III,
cette interdiction est tombée et le
recrutement est devenu moins strict;
les janissaires ont même pu posséder
des sources de revenus autres que le
service; dès lors, la corruption
s’est installée, les révoltes se
sont multipliées et l’armée turque a
cessé d’être le redoutable corps
qu’elle avait été. L’artillerie a
été longtemps la première d’Europe,
mais après le XVIe siècle
les sultans ont négligé de la
moderniser, de l’adapter aux progrès
de l’Occident, au point qu’au XVIIIe siècle
on dut faire appel à un ingénieur
français, le
baron de Tott, pour la
réorganiser. La marine, souvent
constituée par des corsaires, a, au
contraire, été un des éléments
essentiels de la suprématie turque:
malgré la lourde défaite subie à
Lépante
(1571),
c’est grâce à elle que Tunis et La
Goulette ont pu être prises en 1574;
cette flotte dispose d’arsenaux en
Méditerranée et en mer Noire, le
plus important étant celui de
Constantinople.
L’Empire est ainsi bien protégé et
bien administré, d’autant que, assez
régulièrement, les règlements
régissant la vie des provinces sont
examinés, révisés, adaptés aux
conditions nouvelles, en évitant de
porter préjudice aux habitants. La
vie économique est soigneusement
contrôlée: les corps de métiers,
dont l’activité fait l’objet de
réglementations, sont surveillés par
le muhtesib , adjoint du
kadi ; le ravitaillement de
Constantinople doit être assuré de
façon régulière, il en est de même
pour l’approvisionnement de l’armée
et, dans les provinces, les
responsables locaux doivent
appliquer les règlements édictés.
A l'époque de
Mahomet II
s'est affirmé un mouvement de
centralisation
politique qui va s'accélérer
sous Soliman. En 1534, l'Empire est
divisé en circonscriptions ou
Sandjaks
(30 en Europe, 63 en Asie)
gouvernées par des beys,
fonctionnaires aux grands pouvoirs,
civils et militaires. Des
groupements de sandjaks sont
administrés par des fonctionnaires
de rang supérieur, les
pachas.
Enfin coiffant les circonscriptions
plus petites, huit " gouvernements "
dirigés par des
beglerbeys
: celui d'Europe, celui d'Egypte et
six en Asie. Il s'y ajoute le
beglerbey de la mer, sorte de grand
amiral qui administre les ports de
Gallipoli, Cavalla et Alexandrie.
Les beys se chargent du maintien de
l'ordre, président les tribunaux,
convoquent les contingents
militaires, font rentrer les impôts
: dîmes payés par les musulmans au
sultan, capitations impôts fonciers,
droits de douanes, tributs des
peuples vaincus. Ces finances
publiques ottomanes constituèrent un
des levier de l'expansion. Le nombre
des fonctionnaires s'accrût
considérablement sous
Soliman.
Les katib, secrétaires de la
chancellerie, rédigent les
innombrables firmans, les traités et
tous les actes officiels. Les
documents financiers relèvent des
defterdar qui comptabilisent les
revenus et les dépenses de tout
l'Empire, consignés dans des
registres régulièrement mis à jour
et conservés par le defter-emini,
intendant des archives.
Les provinces dépendent du pouvoir
central : l'autorité y est partagée
entre les gouverneurs provinciaux,
beylerbey et sancakbey,
responsables de l'ordre public et
des affaires militaires, et les
defterdar qui s'occupent de la
fiscalité et de l'approvisionnement.
Enfin, l'administration proprement
dite des circonscriptions est le
fait des qadi qui font office
de juges et de notaires.
Un des éléments clés de cette
administration est l'institution du
timar, fondement du système
militaire et socio-juridique de
l'Empire. Son principe consiste à
rétribuer, par l'octroi d'une terre,
un service de nature civile ou
religieuse mais le plus souvent
militaire. Il vise surtout à
entretenir le noyau des forces
armées provinciales et à fournir les
cadres provinciaux.
Dans certaines régions situées à la
périphérie de l'Empire,
l'administration centrale nomme un
gouverneur, des agents financiers,
des juges et maintient une garnison.
Mais ces provinces conservent leurs
institutions politiques et
administratives.
Une civilisation riche et prospère
En 1566,
grâce aux conquêtes effectuées
depuis Mehmed II, l'Empire ottoman
s'étend des frontières de l'Autriche
au golfe Persique et des rivages de
la mer Noire aux confins
algéro-marocains. Si l'Europe du
Nord et de l'Ouest échappe au
contrôle du sultan, celui-ci a
néanmoins une puissance suffisante
pour disputer l'hégémonie en Europe
à Charles
Quint et en Asie
occidentale au chah de Perse.
Soliman a été évidemment servi par
les événements, notamment la lutte
entre les Maisons de France et
d'Autriche, mais en outre il a su
profiter de ces dissensions et, pour
parvenir à son but, le concours des
Chrétiens ne lui a pas semblé
négligeable : l'alliance, sollicitée
par
François Ier a servi les
intérêts du sultan en même temps que
ceux du roi de France, trop heureux
de voir une partie des troupes
autrichiennes retenues sur le front
oriental.
Les Ottomans n'ont en somme que deux
adversaires : à l'est, le chah de
Perse; à l'ouest, l'empereur
d'Autriche, dont ils sont séparés
par la Hongrie, pays convoité à
cause de sa richesse et de situation
stratégique : la plaine hongroise
est d'invasion facile, et elle
commande l'accès à Vienne d'une
part, à la Serbie et à la
Transylvanie d'autre part. C'est
pourquoi Soliman, désireux de porter
un coup marquant à Charles Quint, a
essayé de s'emparer de la capitale
autrichienne. On comprend aussi les
raisons qui poussent Charles Quint
et Ferdinand à multiplier les
incursions en Hongrie et en
Transylvanie :
éloigner les Ottomans de Vienne et
si possible leur infliger une
défaite décisive, ce qui n'a
pas eu lieu.
Soliman possède d'autre part un
atout majeur dans sa flotte
méditerranéenne; c'est sa flotte qui
donne au sultan les régences d'Alger
et de Tunis, la possession de la
Tripolitaine, qui mène des attaques
incessantes sur les côtes d'Italie
et d'Espagne, et qui par la suite
contribue à maintenir la flotte
impériale dans les eaux de la
Méditerranée occidentale.
Pour le commerce extérieur, Vénitiens et Génois ont vu
leurs privilèges renouvelés
périodiquement ou au gré des
circonstances, mais leurs positions
sont bien
moins fortes à la fin du XVIe siècle
qu’elles ne l’étaient au temps des
Byzantins, quoique Venise
conserve encore une place éminente
parmi les nations qui commercent
avec l’Empire ottoman. Dans le
courant du XVIe siècle,
d’autres pays occidentaux
apparaissent, et en premier lieu la
France, grâce aux avantages obtenus
par les
capitulations de 1535,
renouvelées plusieurs fois au XVIe et
au XVIIe siècle:
les commerçants français jouissent
de privilèges d’établissement dans
les « Échelles
du Levant», du droit de
pavillon et d’exemptions douanières
non négligeables; des consulats sont
établis en divers points de
l’Empire: Tripoli de Syrie, Alep,
Alexandrie, etc. Les autres États
européens obtiennent à leur tour des
capitulations: les Anglais en 1579,
les Hollandais en 1612. Des
compagnies de commerce sont fondées
qui exportent vers l’Empire ottoman
les produits manufacturés de
l’Occident, les tissus en
particulier, et rapportent de
l’Orient des matières premières, des
produits bruts, des épices, plus
rarement du blé dont le commerce est
en principe étroitement contrôlé.
Déjà à la fin du XVIe siècle
et surtout au XVIIe se
dessine le courant commercial qui va
se transformer peu à peu en une
exploitation des ressources de
l’Empire ottoman, lequel devient le
débouché des produits finis
européens, conséquence des progrès
industriels accomplis en Occident et
de l’inadaptation, pour des raisons
diverses, des Orientaux aux
transformations survenues dans ce
domaine. Enfin la concurrence de la
route du Cap pour le commerce des
produits de l’Extrême-Orient et de
l’Afrique orientale devient
effective à partir de la fin du XVIe siècle.
En ce qui concerne la vie
intellectuelle et artistique,
le XVIe siècle
a été le siècle d’or ottoman;
les chefs-d’œuvre littéraires et
surtout artistiques ont été
nombreux. Dans le domaine des
lettres, les sciences historiques
ont tenu la première place, aussi
bien en ce qui concerne
l’historiographie ottomane que les
chroniques des événements. La poésie
est également en honneur: certains
sultans sont de bons poètes, mais ce
sont les noms de
Fuzuli
et de Baki
que l’on doit mettre au premier
rang. L’art est lié à la grandeur et
à la richesse de l’Empire, grâce aux
revenus énormes et à la possibilité
de recruter une main-d’œuvre en
Iran, en Syrie, en Égypte. À partir
de la fin du XVe siècle,
les premières grandes mosquées des
sultans apparaissent, inspirées de
la basilique Sainte-Sophie: au XVIe siècle,
les formules de l’art ottoman sont
coordonnées par un architecte de
génie,
Sinan, qui adapte le
dispositif de Sainte-Sophie à la
mosquée, donnant à celle-ci un style
nouveau, original et
caractéristique, qui s’est répandu
dans toutes les provinces de
l’Empire; les plus belles œuvres de
Sinan sont la
mosquée Chehzadé (1548) et la
mosquée de
Soliman le Magnifique (Süleymaniyé,
1550-1557) à Constantinople, la
mosquée de
Selim (1564-1574) à
Andrinople. En outre, nombre de
monuments ont été décorés de
faïences aux belles tonalités,
fabriquées dans les ateliers de la
Corne d’or, de Nicée et de Rhodes.