ATRIUM - L'Âge Classique (1453-1789)

Retraçons ici trois siècles particulièrement riches pour l'histoire de l'humanité. Nous étudierons les XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles au travers de divers dossiers et de simples pages s'attachant aux aspects politiques, militaires, sociaux, culturels...

 

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L'apogée de l'Empire
 
 

La période de splendeur de l’Empire ottoman s’étend de l’avènement de Mehmed II (1451) à la fin du règne de Soliman le Magnifique (1566). Durant ces quelque cent années, la domination turque s’est étendue sur toute l’Europe balkanique, une partie de l’Europe centrale, le Proche-Orient arabe et l’Afrique du Nord, à l’exception du Maroc; sur mer, même, les corsaires ottomans ont fait la loi. Ce siècle est aussi celui d’une remarquable activité intellectuelle et, plus encore, artistique, avec la construction des grandes mosquées sultaniennes.

Surtout, le sultan contrôle tout le commerce qui, de l’océan Indien par la mer Rouge ou le golfe Persique, transite à travers l’isthme arabe et parvient en Méditerranée pour être dirigé ensuite vers la capitale ou vers l’Europe occidentale qui n’a pas encore fait de la route du Cap une concurrente menaçante: ce commerce procure à l’Empire des ressources énormes qui viennent s’ajouter aux revenus tirés des conquêtes territoriales.

La conquête d’une capitale: Istanbul

Le premier grand succès de cette période est la prise de Constantinople par Mehmed II (désormais surnommé Fatih: le Conquérant) le 29 mai 1453, après un mois et demi de siège. La possession de la ville donne au sultan turc le dernier maillon qui lui manquait entre l’Europe et l’Asie, fait de lui l’héritier des empereurs byzantins et, sur le plan religieux, consacre la victoire de l’islam sur la chrétienté. Constantinople – plus tard Istanbul – devient la capitale d’un empire de plus en plus redoutable dont les dynasties d’Europe orientale et de la mer Égée se reconnaissent vassales, avec lequel Génois et Vénitiens s’empressent de conclure des accords commerciaux, voire des traités de paix. Le retentissement de la prise de Constantinople a été énorme en Europe, mais n’a provoqué aucune réaction immédiate, sinon de renforcer l’idée d’un monde turc invincible, destructeur des civilisations chrétienne et grecque. Cette dernière idée était loin de correspondre à la vérité, car bien que l’État ottoman se fût doté d’une excellente administration, agissant selon des normes définies, comme en témoignent les règlements organiques (kanun-namé ) publiés alors, il était aussi conservateur des traditions et particularismes locaux ou nationaux; en outre, un sultan tel que Mehmed II le Conquérant a été un bâtisseur d’empire, un souverain éclairé – quoique parfois cruel – et un fin lettré; dès qu’il se fut installé dans sa nouvelle capitale, Constantinople, au cours de l’hiver 1457-1458, il fit de celle-ci l’un des pôles du monde islamique en même temps que le centre d’une vie intellectuelle et artistique où se côtoyèrent chrétiens et musulmans.

Durant son règne (1451-1481), les Ottomans étendent leur emprise sur le Péloponnèse, l’Albanie, la Bosnie, la Moldavie; en Anatolie, l’émirat de Karaman est définitivement incorporé à l’Empire (1474); en mer Noire, le khanat de Crimée passe sous la suzeraineté ottomane, les Génois perdent Caffa et Azov, ainsi que Lesbos en mer Égée. À la suite d’une guerre, Turcs et Vénitiens signent en 1479 une paix selon laquelle ces derniers conservent leurs possessions et leurs privilèges commerciaux, mais, pour la première fois, doivent payer un tribut annuel de cent mille ducats.

Bayézid II (1481-1512), après une lutte contre son frère Djem, entre en conflit, sans résultat, avec les Mameluks d’Égypte puis avec les Vénitiens, qui perdent leurs places du Péloponnèse (1502), et avec les Hongrois (paix de 1503). Les dernières années du règne de Bayézid II sont marquées par les progrès de l’administration turque et surtout, à partir de 1509, par les rébellions de son fils Sélim qui finit par l’emporter, avec l’aide des janissaires, et oblige son père à abdiquer. Sous Mehmed II et Bayézid II, une politique systématique de peuplement turc a été menée à Constantinople et en Europe balkanique; mais, à Constantinople, il a aussi été fait appel, par volontariat ou par obligation, à des non-Turcs et à des non-musulmans, de façon à donner à la ville un aspect et une activité dignes d’une grande capitale.

Au milieu du XVIe siècle, Istanbul est déjà une ville énorme, la plus peuplée de l'Europe : 400 000 habitants environ entre 1520 et 1535, peut-être 700 000 à la fin du XVIe siècle. Ville fort cosmopolite où domine cependant l'élément turc (55 à 60 %), reconnaissable au turban blanc, tandis que celui des juifs est jaune et celui des grecs, bleu, où travaillent quantité de renégats chrétiens venus de tous les pays de la Méditerranée. La ville doit sa fortune à sa rade, la Corne d'Or, seul abri sûr entre la mer de Marmara et la mer Noire; à ce qu'elle est le point d'arrivée obligé des caravanes d'Asie qui transitent par Scutari sur la rive opposée, et la porte du monde balkanique.

Divisée en quartiers très différenciés que séparent plusieurs plans d'eau, l'agglomération comporte trois grands ensembles : d'abord la ville d'Istanbul proprement dite dont l'espace urbain n'est pas très densément peuplé. Quantité de jardins, promenades, esplanades, séparent les uns des autres les larges pâtés de maisons basses et tassées, faites de bois et de briques, peintes de couleurs tendres. Les rues sont étroites et sinueuses. Quelques quartiers se distinguent nettement : le Bazestan, véritable bazar à étages où l'on trouve toutes les marchandises du monde; le sérail à la pointe sud qui est le lieu par excellence de la promenade et du divertissement; l'immense mosquée de Soliman et son environnement : jardins, bibliothèques, écoles, hôpital.

De l'autre côté du grand estuaire de la Corne d'Or, s'étend Galata-Pera, " la ville franque ", où résidaient les ambassadeurs et la plupart des Occidentaux, les grands marchands et les banquiers, où s'exhibent les plus belles demeures. Galata abrite les grands arsenaux, les quais et les entrepôts que desservent les navires d'Occident; Pera chevauche les collines plantées de vignobles d'où la vue s'étend sur l'admirable panorama de la Corne d'Or, des mosquées et des palais d'Istanbul. On y célèbre en liberté le culte catholique.

Enfin, gardée par l'îlot de Léandre, accrochée à la rive d'Asie, Scutari est " la gare caravanière d'Istanbul à l'aboutissement et au départ des immenses routes d'Asie ".

A la charnière de l'Asie et de l'Europe, mêlant ses peuples bariolés, accueillant les navires d'Occident et les convois d'Extrême-Orient, Istanbul est un résumé authentique de l'Empire turc.

Les sultans, protecteurs des villes saintes

Mahomet II, Bajazet Ier, Selim Ier prédécesseurs de Soliman le Magnifique furent déjà de grands personnages. Le sultan était à l'origine un chef de guerre choisi parmi les descendants de l'ancêtre Osman. Mais il enrichit progressivement son pouvoir de prestiges nouveaux : la conversion à l'Islam fit de lui un chef religieux, un "émir"; la prise de Constantinople le changea en empereur et, pour les Grecs, en basileus; la victoire sur l'Egypte et l'achat des droits du Khalifat firent de lui le khalife, successeur de Mahomet. Nul doute que ces titres aient donné plus d'éclat à sa puissance.

Le sultan détient la souveraineté absolue. Il est la clef de voûte d'un Etat hautement centralisé. Le sultan commande, juge et légifère, exerçant un pouvoir absolu, uniquement limité par sa soumission aux préceptes islamiques. Il fait connaître ses décisions par des firmans authentifiés par son monogramme, la tughra. Il nomme à toutes les fonctions en délivrant à ses agents des brevets qui spécifient leurs charges. Il est le chef de l'armée et le juge suprême de l'empire.

Il est aussi le calife, guide religieux, " l'ombre de Dieu sur terre " ainsi que l'exprime sa titulature. S'il ne peut modifier la loi religieuse, la sharia, les docteurs de la loi, les ulémas, lui reconnaissent le droit de promulguer une législation séculière, le kanun, qui ne remplace pas la loi religieuse, mais en comble les lacunes sans aller à l'encontre de ses prescriptions.

Cette oeuvre de législation séculière sera l'un des soucis majeurs de Sulayman Kanuni, le Législateur. Il fait réviser et codifier les textes en usage sous ses prédécesseurs et légifère dans tous les domaines, en particulier les questions fiscales, les droit de propriété ou le statut militaire. Faire régner la justice est pour lui la base d'un Etat puissant, le premier devoir d'un souverain. Justice entre les sujets : musulmans et non-musulmans, Turcs ou non-Turcs, mais aussi justice de l'autorité envers les sujets. Les défendre contre les possibles abus de pouvoir des fonctionnaires de l'Etat comme des exactions de l'armée, ce qui n'est pas toujours facile étant donné l'immensité de l'Empire.

Le droit successoral pose pour l'Empire ottoman un grave problème de survie : L'Empire ne doit être dirigé que par un descendant d'Osman. Or, selon la tradition turco-mongole, tous les membres de la famille ont des droits égaux, ce qui entraîne des affrontements, des luttes et un risque de désagrément de l'Empire. Ne pouvant abolir cette coutume, les Ottomans la contournèrent en reconnaissant à celui des princes qui, par force ou par ruse, vient d'accéder au trône le droit de faire périr ses frères et les enfants de ceux-ci afin d'étouffer dans l'oeuf toute possibilité d'opposition future. C'est la " loi du fratricide " promulguée par Mehmed II. A partir du XVII ème cependant, les princes susceptibles de revendiquer le trône ne furent plus assassinés mais enfermés, et progressivement la loi du fratricide fut abandonnée.

Le sultan, chef temporel et spirituel de l'Empire ottoman ( depuis Sélim Ier, il est devenu le " Commandeur des Croyants " ), est un souverain absolu qui gouverne assisté d'un certain nombre de ministres, les vizirs, révocables à tout moment. Le sultan est d'abord un chef politique et un chef religieux. Politique, en ce qu'il est le maître de l'Empire ottoman qu'il dirige personnellement ou par l'intermédiaire du grand vizir et des autre vizirs. Tous les habitants de son Empire sont ses sujets sur lesquels il a droit de vie et de mort. Religieux, car il est devenu, depuis la conquête de l'Egypte et l'élimination du dernier calife descendant des Abbassides, le commandeur des Croyants, le représentant de Dieu sur la terre, le chef de la communauté musulmane sunnite; un personnage quasi sacré, objet de la vénération du peuple.

Avec Selim Ier (1512-1521), l’Empire ottoman entre dans sa période la plus faste. C’est d’abord, sur un prétexte mineur, l’attaque contre le souverain d’Iran, Chah Ismaïl (Shah Isma‘il), voisin gênant, et considéré comme hétérodoxe sur le plan religieux; en 1514, Chah Ismaïl est vaincu: l’Anatolie orientale et l’Azerbaïdjan tombent aux mains des Turcs. Puis, en 1515, c’est le tour de la Cilicie et du Kurdistan, conquêtes qui préludent à l’offensive contre les Mameluks d’Égypte et de Syrie. En 1516, à la suite de la victoire remportée à Mardj-Dabiq sur le sultan mameluk, la Syrie est conquise, puis la Palestine (août-nov.); le 22 janvier 1517, la bataille du mont Mokattam, près du Caire, consacre la défaite des Mameluks et l’incorporation de l’Égypte à l’Empire ottoman; Selim reçoit en outre l’hommage du chérif de La Mecque et est reconnu officiellement «protecteur et serviteur des deux villes saintes». Le dernier calife abbaside, al-Mutawakkil, chef spirituel de l’Islam sunnite résidant au Caire, ne jouait qu’un rôle politique très effacé, mais n’en demeurait pas moins le commandeur des croyants et le successeur du Prophète; Selim le fait transférer à Constantinople; le calife, retourné au Caire après la mort de Selim, a-t-il renoncé au califat en faveur de ce dernier? On ne sait; mais il est notable que désormais on ne mentionne plus de calife abbaside; cependant, c’est seulement au XVIIIe siècle (et jusqu’en 1924) que les sultans ottomans portent officiellement le titre de calife, à un moment où leur autorité commence à être contestée; entre-temps, ils ne paraissent pas avoir éprouvé la nécessité de se proclamer califes: la réalité de leur suprématie sur le monde musulman sunnite était assez patente pour les en dispenser.

Le fils et successeur de Selim Ier est connu en Orient sous le nom de Kanuni Sulayman (Soliman le Législateur) et en Occident sous celui de Soliman le Magnifique; ces deux qualificatifs illustrent parfaitement les aspects essentiels de l’œuvre de ce personnage extraordinaire, le plus grand sultan de toute la dynastie, qui a régné de 1521 à 1566. Conquérant, il a placé la quasi-totalité des pays arabes sous la domination ottomane: l’Irak, l’Arabie, l’Afrique du Nord (à l’exception du Maroc) reconnaissent directement – parfois indirectement – sa suzeraineté. Les puissances chrétiennes cèdent Belgrade, Rhodes, une grande partie de la Hongrie, la Transylvanie; en lutte contre Charles Quint en Europe centrale, en Méditerranée, en Afrique du Nord, il va jusqu’à assiéger Vienne (sept-oct. 1529), répandant l’effroi dans une grande partie de l’Europe, dont il dispute l’hégémonie à l’empereur, tandis que le roi de France, François Ier, recherche son alliance. Maître sur terre, Soliman ne l’est pas moins sur mer où sa flotte, qui comprend nombre de corsaires, fait la loi en Méditerranée orientale et, à la suite d’incursions victorieuses en Méditerranée occidentale, permet l’intégration à l’Empire des «pays barbaresques» (Algérie, Tunisie, Tripolitaine) et contribue à maintenir la flotte espagnole loin des régions vitales que sont l’Anatolie, l’Europe balkanique et l’Égypte.

Une administration centralisée, une armée forte

L'outil de la conquête fut l'armée. Les qualités du soldat turc : endurance, courage, sens de la discipline, jouèrent leur rôle. L'analyse du recrutement nous montre que l'armée turque ne procédait nullement d'une ethnie privilégiée car ce recrutement s'adressait aussi bien aux Asiatiques qu'aux Européens, aux paysans d'Anatolie ou aux montagnards d'Albanie. La vraie force de cette armée, ce fut donc de compter d'abord sur un corps de spécialistes préparés dès l'enfance au métier des armes, au service exclusif du sultan.

A l'origine, le corps des janissaires, comportait uniquement des enfants chrétiens enlevés très tôt à leurs familles, élevés ensemble dans l'Islam, soumis à une discipline stricte et voués à la vie militaire. Tous les cinq ans, les recruteurs des janissaires parcouraient les provinces de l'Empire et sélectionnaient les enfants mâles les plus beaux, de l'aspect le plus sain (système du devchirme qui permet aux souverains de se constituer un corps de serviteurs fidèles).

Au XVIe siècle, il y aussi des Turcs parmi les janissaires dont l'effectif est d'environ 12000 hommes. Etant donné que le sultan était considéré comme le père nourricier des janissaires, les grades étaient empruntés au langage de la cuisine du Palais : le tchorbadji bachi ou " maître de la grande soupière " était l' analogue d'un colonel; l'achtchi bachi ou " maître-queux " était le capitaine; le sakka bachi ou porteur d'eau avait un rôle de lieutenant et la marmite Kazan était le vrai drapeau du régiment. Le commandant des janissaires était à l'origine l'aga mais l'augmentation des effectifs avait suscité la nomination des plusieurs agas.

Autour de ce noyau permanent de soldats d'élite dotés d'un armement moderne, le sultan recrute des mercenaires pour le temps de guerre, et surtout mobilise les contingents féodaux fournis par les seigneurs titulaires des timars. Ceux-ci sont des concessions en forme de seigneuries qui ,englobent des terres cultivées ou incultes, des redevances, des péages, et la noblesse chrétienne des pays conquis a souvent bénéficié elle-même de ces concessions mais celles-ci sont conditionnelles : leur contrepartie est la contribution militaire à l'appel du sultan, chaque maître de timar devant fournir un nombre de cavaliers proportionnels à l'importance de son domaine. Lors des grandes batailles, l'armée turque plaçait les janissaires au centre, derrière un rempart de chariots. Aux ailes se plaçaient les cavaleries, à droite celle d'Asie, à gauche celle d'Europe et, avec elles, l'artillerie prête à croiser ses feux sur l'ennemi.

L'armement turc suivait sans retard le progrès technique mais, dans ce domaine, les Turcs dépendaient de l'Occident. Il est vrai qu'à l'occasion de chaque raid à l'Ouest les Turcs ont soigneusement "razzié" les artisans spécialistes de l'armement auxquels ils offraient ensuite de hauts salaires et même de grands honneurs en cas de conversion à l'Islam. De même la conquête de la Grèce fut à l'origine de la force navale des Turcs fondée sur des galères rapides : dans les chantiers navals encore, on retrouve des spécialistes européens. Les Ottomans se sont forgé une armée de métier, en avance sur son époque, totalement liée au souverain. Le coeur de cette armée est constitué par les kapu kullari, les "esclaves de la Porte". A leur tête se trouve un puissant Agha (ou aga) qui dépend directement du sultan. Ils se répartissent en un corps d'infanterie, les janissaires et à l'époque de Sulayman en six corps de cavalerie.

Les janissaires sont le fer de lance de l'armée ottomane. Leur intrépidité au combat, leur sauvagerie en font de redoutable adversaires. Quand ils ne sont pas en campagne, ils assurent la sécurité d'Istanbul et participent également à la défense de certaines citadelles des frontières. Très hiérarchisés, ils ont, nous l'avons vu, pour emblème la marmite de bronze autour de laquelle ils se réunissent une fois par jour pour le repas fourni par le sultan. Les janissaires sont entraînés à un esprit de discipline et de soumission absolue au souverain qu'ils entourent et protègent jour et nuit. Sur les champs de bataille, ils forment un carré autour de lui, évoluent avec une rapidité surprenante dans un ordre et surtout un silence qui impressionnent leurs adversaires. L'armée dispose de services de ravitaillement et d'intendance que l'Europe ne connaît pas encore et surtout d'une artillerie particulièrement développée, car les Ottomans ont compris très tôt son importance. Sa puissance de feu est étonnante et encore plus son extrême mobilité.

C'est sous Sulayman que la flotte de guerre devient la plus puissante de la Méditerranée. Les sultans recrutent les fameux corsaires qui écument les mers. C'est à l'un d'eux, Barberousse, nommé grand amiral par Sulayman, que l'Empire est redevable de l'organisation de sa force navale et de ses premières victoires.

Le Sultan gouverne à travers son conseil, le Divan, dirigé par le grand vizir. Le Divan, qui se réunit quatre fois par semaine à l'époque de Soliman, comprend, outre le grand vizir assisté des " vizirs de la coupole ", un grand chancelier, le nichandji, deux contrôleurs des finances, les defterdar, l'un pour la partie européenne de l'Empire, la Roumélie, l'autre pour la partie asiatique, l'Anatolie et deux " juges de l'armée ", les qadi'asker qui représentent le corps juridico-religieux des ulémas. Le Sheikh ul-islam, instance religieuse suprême, ne siège pas au Divan. Le conseil traite de toutes les questions concernant la paix, la guerre, la conduite militaire, la haute administration, les finances... Il a aussi le rôle d'une cour suprême devant laquelle chaque sujet peut faire appel. Il a enfin une fonction protocolaire, il mène les négociations avec les ambassadeurs et assure les réceptions officielles.

A la tête du Divan, le grand vizir est le représentant absolu du souverain, qui lui délègue la quasi-totalité des pouvoirs impériaux. Dans la pratique, c'est lui qui gouverne l'Empire. Cependant, il doit consulter les " vizirs de la coupole " pour les décisions importantes, ne peut engager aucune dépense sans l'assentiment du contrôleur des finances qui, par ailleurs, doit lui présenter des comptes, et ne possède aucune autorité sur l'ensemble des ulémas dont les supérieurs sont désignés par le sultan. En dépit de sa haute charge, il demeure toujours soumis aux caprices du souverain et peur subir aussi de multiples pressions exercées par les différentes factions du palais ou de l'armée.

Plus encore qu’auparavant, le sultan ottoman est alors un souverain absolu, le chef spirituel et temporel de l’Empire. Lorsqu’il ne participe pas aux expéditions militaires, il réside à Constantinople, dans le palais édifié à la pointe du Sérail, ou bien à Andrinople; c’est au palais que se tiennent les réunions du Divan et que sont logés la famille et les serviteurs du sultan (le harem), qui constituent un ensemble de plusieurs milliers de personnes.

Les revenus de l’État consistent dans les impôts fixes ou proportionnels établis sur les terres des tributaires, les dîmes sur les terres des musulmans, la capitation imposée aux non-musulmans, les revenus des douanes, les taxes extraordinaires; il faut y ajouter les contributions locales, les droits de succession, les tributs payés par certaines provinces (Égypte, Irak) et par les États «protégés» (Valachie, Moldavie, Raguse). Tous ces revenus, en général donnés à ferme, sont consignés dans des registres régulièrement mis à jour.

L’armée, réorganisée à plusieurs reprises, a pris son aspect définitif au début du XVIe siècle; elle comprend des troupes appointées par le Trésor: janissaires, canonniers, armuriers, train des équipages, cavaliers (sipahi ); des troupes des provinces, fournies par les titulaires de timar  et de ziyamet , et des troupes irrégulières. L’essentiel de l’armée est formé par les janissaires, dont le recrutement est assuré par l’enrôlement forcé de jeunes chrétiens (devchirmé ); jusqu’au XVIe siècle, il leur a été interdit de se marier, puis, sous Selim II ou Murad III, cette interdiction est tombée et le recrutement est devenu moins strict; les janissaires ont même pu posséder des sources de revenus autres que le service; dès lors, la corruption s’est installée, les révoltes se sont multipliées et l’armée turque a cessé d’être le redoutable corps qu’elle avait été. L’artillerie a été longtemps la première d’Europe, mais après le XVIe siècle les sultans ont négligé de la moderniser, de l’adapter aux progrès de l’Occident, au point qu’au XVIIIe siècle on dut faire appel à un ingénieur français, le baron de Tott, pour la réorganiser. La marine, souvent constituée par des corsaires, a, au contraire, été un des éléments essentiels de la suprématie turque: malgré la lourde défaite subie à Lépante (1571), c’est grâce à elle que Tunis et La Goulette ont pu être prises en 1574; cette flotte dispose d’arsenaux en Méditerranée et en mer Noire, le plus important étant celui de Constantinople.

L’Empire est ainsi bien protégé et bien administré, d’autant que, assez régulièrement, les règlements régissant la vie des provinces sont examinés, révisés, adaptés aux conditions nouvelles, en évitant de porter préjudice aux habitants. La vie économique est soigneusement contrôlée: les corps de métiers, dont l’activité fait l’objet de réglementations, sont surveillés par le muhtesib , adjoint du kadi ; le ravitaillement de Constantinople doit être assuré de façon régulière, il en est de même pour l’approvisionnement de l’armée et, dans les provinces, les responsables locaux doivent appliquer les règlements édictés.

A l'époque de Mahomet II s'est affirmé un mouvement de centralisation politique qui va s'accélérer sous Soliman. En 1534, l'Empire est divisé en circonscriptions ou Sandjaks (30 en Europe, 63 en Asie) gouvernées par des beys, fonctionnaires aux grands pouvoirs, civils et militaires. Des groupements de sandjaks sont administrés par des fonctionnaires de rang supérieur, les pachas.

Enfin coiffant les circonscriptions plus petites, huit " gouvernements " dirigés par des beglerbeys : celui d'Europe, celui d'Egypte et six en Asie. Il s'y ajoute le beglerbey de la mer, sorte de grand amiral qui administre les ports de Gallipoli, Cavalla et Alexandrie. Les beys se chargent du maintien de l'ordre, président les tribunaux, convoquent les contingents militaires, font rentrer les impôts : dîmes payés par les musulmans au sultan, capitations impôts fonciers, droits de douanes, tributs des peuples vaincus. Ces finances publiques ottomanes constituèrent un des levier de l'expansion. Le nombre des fonctionnaires s'accrût considérablement sous Soliman. Les katib, secrétaires de la chancellerie, rédigent les innombrables firmans, les traités et tous les actes officiels. Les documents financiers relèvent des defterdar qui comptabilisent les revenus et les dépenses de tout l'Empire, consignés dans des registres régulièrement mis à jour et conservés par le defter-emini, intendant des archives.

Les provinces dépendent du pouvoir central : l'autorité y est partagée entre les gouverneurs provinciaux, beylerbey et sancakbey, responsables de l'ordre public et des affaires militaires, et les defterdar qui s'occupent de la fiscalité et de l'approvisionnement. Enfin, l'administration proprement dite des circonscriptions est le fait des qadi qui font office de juges et de notaires.

Un des éléments clés de cette administration est l'institution du timar, fondement du système militaire et socio-juridique de l'Empire. Son principe consiste à rétribuer, par l'octroi d'une terre, un service de nature civile ou religieuse mais le plus souvent militaire. Il vise surtout à entretenir le noyau des forces armées provinciales et à fournir les cadres provinciaux.

Dans certaines régions situées à la périphérie de l'Empire, l'administration centrale nomme un gouverneur, des agents financiers, des juges et maintient une garnison. Mais ces provinces conservent leurs institutions politiques et administratives.

Une civilisation riche et prospère

En 1566, grâce aux conquêtes effectuées depuis Mehmed II, l'Empire ottoman s'étend des frontières de l'Autriche au golfe Persique et des rivages de la mer Noire aux confins algéro-marocains. Si l'Europe du Nord et de l'Ouest échappe au contrôle du sultan, celui-ci a néanmoins une puissance suffisante pour disputer l'hégémonie en Europe à Charles Quint et en Asie occidentale au chah de Perse. Soliman a été évidemment servi par les événements, notamment la lutte entre les Maisons de France et d'Autriche, mais en outre il a su profiter de ces dissensions et, pour parvenir à son but, le concours des Chrétiens ne lui a pas semblé négligeable : l'alliance, sollicitée par François Ier a servi les intérêts du sultan en même temps que ceux du roi de France, trop heureux de voir une partie des troupes autrichiennes retenues sur le front oriental.

Les Ottomans n'ont en somme que deux adversaires : à l'est, le chah de Perse; à l'ouest, l'empereur d'Autriche, dont ils sont séparés par la Hongrie, pays convoité à cause de sa richesse et de situation stratégique : la plaine hongroise est d'invasion facile, et elle commande l'accès à Vienne d'une part, à la Serbie et à la Transylvanie d'autre part. C'est pourquoi Soliman, désireux de porter un coup marquant à Charles Quint, a essayé de s'emparer de la capitale autrichienne. On comprend aussi les raisons qui poussent Charles Quint et Ferdinand à multiplier les incursions en Hongrie et en Transylvanie : éloigner les Ottomans de Vienne et si possible leur infliger une défaite décisive, ce qui n'a pas eu lieu.

Soliman possède d'autre part un atout majeur dans sa flotte méditerranéenne; c'est sa flotte qui donne au sultan les régences d'Alger et de Tunis, la possession de la Tripolitaine, qui mène des attaques incessantes sur les côtes d'Italie et d'Espagne, et qui par la suite contribue à maintenir la flotte impériale dans les eaux de la Méditerranée occidentale.

Pour le commerce extérieur, Vénitiens et Génois ont vu leurs privilèges renouvelés périodiquement ou au gré des circonstances, mais leurs positions sont bien moins fortes à la fin du XVIe siècle qu’elles ne l’étaient au temps des Byzantins, quoique Venise conserve encore une place éminente parmi les nations qui commercent avec l’Empire ottoman. Dans le courant du XVIe siècle, d’autres pays occidentaux apparaissent, et en premier lieu la France, grâce aux avantages obtenus par les capitulations de 1535, renouvelées plusieurs fois au XVIe et au XVIIe siècle: les commerçants français jouissent de privilèges d’établissement dans les « Échelles du Levant», du droit de pavillon et d’exemptions douanières non négligeables; des consulats sont établis en divers points de l’Empire: Tripoli de Syrie, Alep, Alexandrie, etc. Les autres États européens obtiennent à leur tour des capitulations: les Anglais en 1579, les Hollandais en 1612. Des compagnies de commerce sont fondées qui exportent vers l’Empire ottoman les produits manufacturés de l’Occident, les tissus en particulier, et rapportent de l’Orient des matières premières, des produits bruts, des épices, plus rarement du blé dont le commerce est en principe étroitement contrôlé. Déjà à la fin du XVIe siècle et surtout au XVIIe se dessine le courant commercial qui va se transformer peu à peu en une exploitation des ressources de l’Empire ottoman, lequel devient le débouché des produits finis européens, conséquence des progrès industriels accomplis en Occident et de l’inadaptation, pour des raisons diverses, des Orientaux aux transformations survenues dans ce domaine. Enfin la concurrence de la route du Cap pour le commerce des produits de l’Extrême-Orient et de l’Afrique orientale devient effective à partir de la fin du XVIe siècle.

En ce qui concerne la vie intellectuelle et artistique, le XVIe siècle a été le siècle d’or ottoman; les chefs-d’œuvre littéraires et surtout artistiques ont été nombreux. Dans le domaine des lettres, les sciences historiques ont tenu la première place, aussi bien en ce qui concerne l’historiographie ottomane que les chroniques des événements. La poésie est également en honneur: certains sultans sont de bons poètes, mais ce sont les noms de Fuzuli et de Baki que l’on doit mettre au premier rang. L’art est lié à la grandeur et à la richesse de l’Empire, grâce aux revenus énormes et à la possibilité de recruter une main-d’œuvre en Iran, en Syrie, en Égypte. À partir de la fin du XVe siècle, les premières grandes mosquées des sultans apparaissent, inspirées de la basilique Sainte-Sophie: au XVIe siècle, les formules de l’art ottoman sont coordonnées par un architecte de génie, Sinan, qui adapte le dispositif de Sainte-Sophie à la mosquée, donnant à celle-ci un style nouveau, original et caractéristique, qui s’est répandu dans toutes les provinces de l’Empire; les plus belles œuvres de Sinan sont la mosquée Chehzadé (1548) et la mosquée de Soliman le Magnifique (Süleymaniyé, 1550-1557) à Constantinople, la mosquée de Selim (1564-1574) à Andrinople. En outre, nombre de monuments ont été décorés de faïences aux belles tonalités, fabriquées dans les ateliers de la Corne d’or, de Nicée et de Rhodes.

 
 
 

Bibliographie

- Dictionnaire historique, Dominique Vallaud, Fayard, 1995.

- Encyclopédie Universalis © 1998 Encyclopædia Universalis France S.A. 

- Nicolas Chalmin, Textes sur l'Empire ottoman

- Encyclopédie Hachette, éd.2001

 
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