Des organisateurs, vainqueurs des
chrétiens
Murad Ier (ou
Murat, 1362-1389) est le véritable
créateur de la puissance ottomane en
Europe orientale: son règne est en
effet marqué par la
prise
d’Andrinople dès
1363,
suivie de l’occupation
de la Macédoine, de la Thrace
orientale et de la Bulgarie.
À plusieurs reprises, avec des sorts
divers, il se heurte aux
Serbes:
au cours de la dernière bataille
livrée contre eux, à
Kossovo
(13 juin
1389), il est assassiné,
mais les Serbes sont vaincus. En
Anatolie, il a défait et rejeté vers
l’est les émirs de Karaman,
principaux rivaux des Ottomans, et
acquis les territoires frontaliers
des Karamanides. Mais, surtout, il a
jeté les bases d’un grand État:
mise en place
d’une administration centralisée
(le divan), aux
bureaux diversifiés et à la tête de
laquelle se trouve le
Grand Vizir;
création pour son armée d’un
système de
recrutement qui puise les
futurs janissaires parmi les enfants
des foyers chrétiens des Balkans,
d’où ils sont envoyés en Anatolie
pour être islamisés, turquisés et
instruits dans le métier des armes
ou, le cas échéant, dans le service
du palais: ce sont les
adjémioghlan. Le contrôle des
pays conquis est assuré par
l’attribution, à titre viager et
personnel, de terres de plus ou
moins grandes dimensions (timar,
ziyamet) à des militaires
responsables de leur mise en valeur
et de la levée d’un nombre déterminé
de soldats auxiliaires.
L’affirmation de la transformation
de l’État ottoman apparaît dans la
titulature de Murad Ier:
alors qu’Orkhan portait le titre
d’émir ou encore celui de bey,
Murad, au cours des dernières années
de son règne, s’intitule
sultan,
ce qui est le témoignage d’une
dignité plus élevée.
Son fils
Bayézid Ier (Bayazid)
surnommé Yildirim (la Foudre), après
avoir annexé tous les émirats turcs
d’Anatolie occidentale et centrale,
à l’exception de celui de Karaman,
poursuit l’œuvre de conquête en
Europe balkanique, et favorise même
l’accession au trône byzantin de
Manuel II
à la mort de
Jean V (1391); ce qui ne
l’empêche pas d’entreprendre peu
après le siège de Constantinople.
Les progrès des Turcs entre 1393 et
1395 ayant amené ceux-ci aux
frontières de la Hongrie, le roi de
ce pays,
Sigismond, lance en
Occident un appel à la croisade que
le pape
Boniface IX encourage
vivement: Français, Anglais,
Allemands, quelques Italiens, se
joignent aux Hongrois pour attaquer
les Turcs et les chasser d’Europe.
Le choc se produit le
25 septembre
1396 à
Nicopolis
et s’achève par l’écrasement
complet des croisés: cette
défaite a un profond retentissement
en Europe et donne naissance à la
réputation de force, voire
d’invincibilité, des Turcs.
Défaite devant Tamerlan
Pourtant cette invincibilité devait être infirmée peu
après. En effet, dans les dernières
années du XIVe siècle,
une menace avait plané sur
l’Anatolie orientale: elle provenait
des troupes mongoles de
Tamerlan
(Timur Leng), le maître de l’Asie
centrale, prétendu descendant de
Gengis khan,
qui peu à peu avait mis sous
contrôle l’Iran et l’Irak. De son
côté, Bayézid
avait occupé les territoires de
l’Anatolie nord-orientale et se
trouvait ainsi face à Tamerlan.
L’affrontement n’a lieu qu’en
1402:
le 20 juillet,
à Ankara,
Bayézid est vaincu par Tamerlan et
est fait prisonnier ainsi que
l’un de ses fils, cependant que
Tamerlan reconstitue les émirats que
Bayézid avait annexés: l’État
ottoman perd ainsi toutes ses
conquêtes en Anatolie; mais,
fait plus grave, les fils du sultan
ottoman se disputent son héritage,
et il s’ensuit dix ans de guerres
intestines dont sort finalement
vainqueur
Mehmed Ier (Mehmet),
en 1412.
Sur le continent asiatique, où les
Karamanides ont profité de la
situation pour se renforcer, tout
est à refaire pour les Ottomans; en
revanche, leurs sujets européens se
sont montrés fidèles et n’ont
nullement tenté de se libérer:
faut-il y voir le signe d’une
soumission inconditionnelle, ou de
l’acceptation de la sujétion imposée
par les Ottomans et considérée comme
supportable, ou encore de
l’impossibilité matérielle d’une
révolte? La question reste posée.
La défaite d’Ankara a porté un coup
sérieux, mais non décisif, à l’État
ottoman. De plus, celui-ci a trouvé
en Mehmed Ier l’homme
capable de redresser la situation:
de fait, lorsqu’il meurt en
1421,
les émirats d’Anatolie sont
réintégrés au domaine ottoman,
quelques rébellions écrasées, les
Hongrois à nouveau vaincus. En
somme, les Ottomans n’ont subi qu’un
retard dans leur expansion.
Celle-ci reprend de plus belle avec
le nouveau sultan,
Murad II,
en Europe comme en Anatolie
septentrionale. L’avance turque en
Europe provoque une
nouvelle
croisade, plus limitée que la
précédente, et qui elle aussi échoue
(Varna,
10 nov. 1444). Pourtant, le
Hongrois
Jean Hunyady offre une
résistance opiniâtre aux Turcs,
tandis qu’en Albanie
Georges
Kastriota (Skander Beg)
dirige une rébellion qui dure vingt
ans.
Un État entre deux puissances
maritimes
Lorsque Murad II meurt en 1451, il laisse à son fils
Mehmed II un empire consolidé, une
armée puissante et une
administration habile, dont les
chefs (les vizirs) sont souvent des
descendants des vieilles familles
turques. Murad Ier a,
en outre, fait d’Andrinople,
sa capitale, un foyer intellectuel
et artistique. Les anciens seigneurs
locaux des provinces conquises, dans
une première phase, conservent leurs
privilèges et leur situation
sociale, sous contrôle des Ottomans.
Ceux-ci visent aussi à apporter le
moins de perturbations possible dans
leurs territoires, sur le plan
économique et sur le plan social, et
à permettre la poursuite normale de
la vie quotidienne: langues,
religions, pratiques coutumières
sont maintenues. L’État ottoman se
contente d’assurer la sécurité de
ces territoires, à charge pour
ceux-ci de fournir impôts et
soldats; quant aux terres
abandonnées par leurs anciens
propriétaires, le sultan les confie,
comme timar ou ziyamet,
à des militaires, parfois à des
fonctionnaires civils, à titre de
revenus. Ce
système du timar va
d’ailleurs s’étendre au fur et à
mesure que, dans une deuxième phase,
les seigneurs indigènes
s’assimilent, se turquifient, ou
disparaissent. Mais les populations
locales conservent toujours leurs
particularismes. Ainsi peu à peu
s’organise l’État ottoman; il lui
manque cependant une grande
capitale: Mehmed II va la lui
donner.
Il est toutefois un domaine où les
Ottomans n’ont pas pu entamer la
supériorité des Occidentaux: celui
de la mer,
où Génois et surtout Vénitiens
règnent en maîtres. Les premiers ont
conclu avec les Turcs des accords
locaux qui leur permettent, à partir
de Phocée par exemple, ou de
certains ports de la mer Noire, de
commercer avec les Ottomans; les
seconds protègent leur empire de
Romanie, et, même s’ils participent
– de façon réduite – à des
entreprises antiturques, ils
s’efforcent de garder de bonnes
relations avec les Ottomans, tout en
feignant d’apporter aux Byzantins un
secours qui, le plus souvent, est
symbolique et arrive trop tard.
Jusqu’au milieu du XVe siècle,
aussi longtemps que leurs colonies
ne sont pas directement menacées,
les Vénitiens
mènent un jeu souvent double,
parfois triple, dont le but est la
protection de leurs avantages
territoriaux, de leurs privilèges
locaux et de leurs activités
commerciales.