Par une activité déployée en faveur
de tout ce qui est grand, riche et
bien ordonné, Othon Ier stimula,
dans une large mesure, la vie
intellectuelle. Il n'avait reçu,
lui-même, aucune véritable
instruction et n'apprit à lire que
dans les dernières années de sa vie.
Mais, conformément à ses
dispositions idéalistes et à sa
noble mentalité, il était ouvert aux
choses de l'esprit et admettait
volontiers que sa cour, sous la
direction de son frère
Bruno, devint
le foyer d'un travail intellectuel
fécond, duquel sortit un mouvement
que l'on aime à appeler la «
renaissance ottonienne », parce que
les influences de l'antiquité ne se
mêlèrent qu'ensuite à ce qui
représentait la culture médiévale.
C'est au plus jeune frère d'Othon le
Grand, le remarquable Bruno, que
revient, avant tout autre, le mérite
d'avoir suscité cette éclosion de la
pensée. La piété, la grandeur
morale, le zèle intellectuel, le
sens politique s'unissaient chez lui
dans une mesure peu commune. On ne
saurait surestimer l'importance du
rôle qu'il joua. Il fut le plus
fidèle des collaborateurs d'Othon,
qui un jour en exprima sa joie en
disant: « que le Dieu Tout-Puissant
a permis dans Sa Grâce que la royale
prêtrise vienne à la rencontre de
notre puissance souveraine ». Nous
possédons de Bruno l'une des plus
belles et des plus intéressantes
biographies des temps médiévaux,
écrite par son élève
Ruotger.
Bruno présidait la chancellerie
royale et il eut, de ce fait, la
plus grande influence sur la vie
ecclésiastique du royaume. En effet,
les évêques étaient choisis dans le
clergé qui desservait la chapelle du
palais et qui faisait également
partie de la chancellerie et Bruno
était très scrupuleux à ne nommer
évêques que des hommes dignes et
adonnés à l'étude. Ruotger a pu
écrire: « Le pieux berger Bruno,
représentant de la Vérité et
dispensateur de l'Evangile,
cherchait avec la plus grande
ferveur des hommes actifs et zélés,
capables de servir l'Etat avec
fidélité et vaillance, chacun à sa
place, et son principal souci était
qu'ils ne manquassent ni de conseils
ni des moyens nécessaires. » Dévoré
lui-même d'une soif ardente de
connaissance, il travailla avec zèle
à instruire le clergé, surtout
depuis qu'il eût été nommé
archevêque de Cologne.
Il est facile d'apprécier dans
quelle mesure les goûts
intellectuels de la cour d'Allemagne
se développèrent peu à peu en
considérant la différence
d'instruction qui distingue les
trois Othon. Le premier n'apprit que
tardivement à lire et à écrire,
après la mort de sa première épouse
Edgitha. Dès sa jeunesse,
Othon II
eut des lettres et manifesta du goût
pour les sciences. Lors d'une visite
à Saint-Gall, il se fit ouvrir la
bibliothèque du couvent, s'y promena
longtemps, emporta un certain nombre
de volumes, qu'il ne rendit plus
tard qu'à regret, et en partie
seulement, cédant aux instances du
moine Ekkehard II.
Othon III
était
très avide de connaissances, vif
d'esprit et d'une imagination
débordante. Soigneusement élevé par
sa mère grecque, instruit par le
sage Philagathos, influencé plus
tard par Bernward aux goûts
d'artiste, il ressemblait davantage
aux moines imbus de culture qu'aux
héros de son temps, avides de
puissance et de royauté. Il savait
le latin et la grec et s'essayait à
faire des vers. Son admiration pour
la culture grecque et latine n'avait
d'égale que son mépris pour la
mentalité germanique. Il écrivit à
Gerbert, le futur pape Sylvestre Il,
pour le prier de venir à sa cour lui
enseigner la philosophie et les
sciences. A cette requête, il ajouta
le vécu que Gerbert piétine, sans
ménagement, la grossièreté de sa
nature saxonne, mais qu'il vivifie
et développe, au contraire, le peu
de finesse grecque qui se trouve en
lui.
Gerbert n'était pas le premier homme
instruit auquel la cour de Saxe
faisait appel. Déjà au temps d'Othon
Ier, on trouvait, dans l'entourage
de la cour, des Allemands et surtout
des Italiens cultivés, sans
toutefois que leur cercle fût aussi
illustre que celui qui avait entouré
Charlemagne. L'un d'eux était le
Lombard Liutprand, un historien
remarquable, qui a sauvé son nom de
l’oubli par une histoire de son
temps et par le tableau d'un épisode
de la vie d'Othon Ier. Parmi ces
savants, on comptait aussi des
grammairiens et des spécialistes du
droit ecclésiastique.
Hors de la cour, les membres du
clergé répandirent dans des cercles
plus vastes les diverses
connaissances. A l'ombre des
cathédrales, de nombreuses écoles
naquirent dans les villes
épiscopales. Elles fleurirent avec
une telle vitalité qu'elles
éclipsèrent même les écoles des
couvents, ce qui est dû, non
seulement à l'essor intellectuel,
mais aussi à l'essor économique de
cette époque. Car les villes se
développèrent alors, et tout
particulièrement les villes
épiscopales, en leur qualité de
centres de territoires
ecclésiastiques; on y vit éclore une
vie économique importante.
L'artisanat et le commerce prirent
leur premier essor et assurèrent à
la bourgeoisie, surtout dans la
région du Rhin et des Pays-Bas, un
certain bien-être, qui eut également
un retentissement heureux sur la vie
intellectuelle. Les évêques, pour la
plupart stimulés par Bruno,
consentirent volontiers à associer
entre elles les écoles des
chapitres, ce qui leur assura une
floraison rapide à Magdebourg,
Hildesheim et surtout à Liège, qui
devint le centre de culture le plus
important dans le nord, grâce à des
maîtres remarquables.
Dans la famille ottonienne, les
femmes jouèrent non seulement un
rôle politique à l'occasion, mais
elles prirent aussi une grande part
à la vie intellectuelle. Avant
Adélaïde et
Théophanie,
Mathilde, la
charmante épouse de
Henri ler
et
l'ancêtre de tous les Othon, exerça
une grande influence. Son amour
maternel, toujours en éveil,
toujours prêt à la compassion, ne
rayonnait pas seulement sur ses
fils, il débordait encore sur les
pauvres; plus tard, elle consacra sa
vie à soulager leurs peines. Son
immense générosité à l'égard de
l'Eglise la mit pour un temps en
conflit avec ses fils Othon et
Henri. Elle fut la fondatrice de
plusieurs couvents de nonnes, en
particulier de celui de
Quedlinburg
qui devint un centre de culture
fameux. Les couvents de nonnes
saxons abritèrent, à cette époque,
un grand nombre de femmes très
instruites. Plus d'une abbesse
sortit de la famille impériale. La
plus célèbre de ces femmes fut
Roswita, du couvent de Gandersheim,
la première poétesse allemande. Elle
écrivit en prose latine six comédies
qui révèlent: un grand talent et un
sens artistique affiné, puis, en
vers, un beau poème épique de valeur
historique, sur Othon le Grand. Elle
avait été inspirée par son abbesse,
Gerberge, qui était la nièce de
l'empereur.
Othon Ier trouva un autre héraut en
Widukind, un moine du couvent de Corvey. Dans son histoire de la
dynastie saxonne, il célèbre Henri
ler comme le plus grand et le
meilleur des rois; mais il magnifie
Othon en des accents
particulièrement enthousiastes,
comme « l'empereur des Romains
», le
« roi des peuples », «
le bien-aimé
de l'univers », «
le maître de la
terre ». La langue de Widukind est
vivante et inspirée par un riche
tempérament, polie à l’école du
vieux latin; elle n'exprime que des
sentiments bien saxons et chante
surtout les compagnons issus de la
même souche que le poète. Certes, il
n'est pas encore question d'un
sentiment patriotique quelconque,
mais bien de celui d'une
appartenance à une même race. Chez Roswita, comme chez Widukind,
l'inspiration germanique se retrouve
sous la forme et le parler latins.
Cependant l'élite intellectuelle
contemporaine des empereurs saxons
s'est recrutée avant tout parmi les
évêques. A côté de ceux qui ont déjà
été nommés: Bruno de Cologne,
Bernward de Hildesheim, Adalbert de
Prague, l'Allemagne de cette époque
a connu un nombre surprenant
d'ecclésiastiques distingués. Citons
parmi eux l'évêque d'Augsbourg,
Ulrich, qui défendit vaillamment sa
ville contre les Hongrois en 955 et
fut aussi un conducteur d'âmes
exemplaire; Wolfgang, évêque de
Ratisbonne, richement et diversement
doué, moine, professeur,
missionnaire, évêque, qui travailla
avec autant de zèle au développement
de l'instruction et des écoles qu'à
la réforme de L’Eglise; enfin Bruno
de Querfurt qui porta l'Evangile aux
Hongrois, aux Polonais et, plus
tard, aux Prussiens qui le firent
périr. Le rôle que ces hommes
richement doués et d'une grande
supériorité morale ont joué dans
l'éducation de leur peuple est
inestimable. Ils furent tous
canonisés, la plupart peu après leur
mort, si bien que le souvenir de
leur exemple et de leur oeuvre
subsiste dans la mémoire du peuple.
L'évêque Bernward de Hildesheim
occupe une place toute spéciale dans
l'art de cette époque. Il n'est pas
seulement connu comme l'éducateur
d'Othon III, non plus que par sa
conduite exemplaire, sa dignité et
son humilité, mais, avant tout, par
ses dons artistiques. Il encouragea
les artistes de diverses manières et
lui-même était un orfèvre très doué;
malheureusement, on ne peut dire
avec certitude si, parmi les
quelques pièces d'orfèvrerie qui
nous sont parvenues de son temps, il
en est qu'on puisse lui attribuer.
En revanche, on sait que l'église
Saint-Michel de Hildesheim, édifiée
en style roman de la première
époque, fut construite sur son
conseil et sous son inspiration.
D'autres oeuvres encore révèlent
que, sous le règne des trois Othon,
les arts plastiques reçurent un
vigoureux élan. Les rois saxons et
leurs évêques furent de grands
bâtisseurs; ils élaborèrent les
plans de villes nouvelles,
édifièrent des châteaux forts, mais
leur amour de l'art se manifesta
surtout dans la construction de
couvents et d'églises, dont il ne
reste qu'un petit nombre; ils sont
en ruines pour la plupart, mais ils
portent, malgré leur architecture
massive rappelant celle d'un
bâtiment fortifié, l'empreinte
traditionnelle de la basilique
romaine.
L'activité intellectuelle et
artistique ne fut pas le fait du
seul duché de Saxe; elle se
manifesta dans bien d'autres
contrées d'Allemagne encore. Ainsi
Saint-Gall, à cette époque, connut
un nouvel épanouissement. Des quatre
moines qui portèrent le nom d'Ekkehard,
le premier, mort en 973, est le plus
fameux. Il écrivit son «
Walther à
la main forte », épopée
d'inspiration toute allemande et
chrétienne quoique écrite en langue
latine et en vers classiques, imités
de Virgile. Notker l'Allemand,
surnommé aussi « Labeo », l'homme
aux lèvres épaisses, mort en 1027, a
rendu les plus grands services à la
langue allemande en traduisant du
latin plusieurs oeuvres classiques,
ainsi que les Psaumes, le livre de
job, les « Consolations de la
philosophie », de Béothius, et bien
d'autres ouvrages encore. Il
possédait le talent d'un philologue
et les dons d'un poète; il écrivait
une langue admirablement coulante,
sonore et rythmée. Ses traductions
sont au nombre des trésors les plus
précieux du vieux haut allemand.
Malheureusement, son oeuvre, au
moyen de laquelle il avait cherché à
susciter une littérature nationale,
ne trouva, après lui, ni imitateur,
ni continuateur. Ekkehard et Notker
sont là pour donner la preuve que
les moines allemands du Xe siècle ne
s'adonnaient pas seulement à la
culture latine et étrangère, mais
que l'esprit de leur peuple les
animait.
Au début du XIe siècle, le
couvent
de Reichenau se distingua par son
activité musicale et poétique, comme
par son savoir, à côté de beaucoup
d'autres monastères, où fleurissait
aussi une saine vie de l'esprit.
C'est grâce à Armand le Boiteux que
le couvent de Reichenau acquit la
célébrité. Armand était le fils d'un
comte, estropié de naissance, mais
doué d'une intelligence supérieure,
d'une âme gracieuse, contemplative
et paisible; il était en outre un
écrivain fécond et savant. A côté de
ses poésies, ses écrits ont pour
objet les mathématiques,
l'astronomie, la musique. Il
écrivit, en outre, une chronique
universelle, qui malheureusement
s'est perdue. Il fut l'un des
premiers savants allemands (mort en
1054).
Mais il faut avouer que seule
l'aristocratie laïque et
ecclésiastique, du sein de laquelle
l'élite intellectuelle était issue,
a laissé une empreinte facile à
discerner. De la masse du peuple de
ce temps-là, nous ne savons presque
rien. On ne trouve l’écho des
pensées et des sentiments de l'homme
du commun que dans un petit nombre
de documents, comme, par exemple, ce
roman réaliste, intitulé « Ruodlieb
» qui fut composé dans le couvent
bavarois de Tegernsee, aux environs
de 1030, ou dans des satires, des
farces, des fabliaux, des
allégories.
Cependant, on ne peut être que
surpris par la richesse et la
fraîcheur dont se pare la vie
intellectuelle dans les contrées au
nord des Alpes, au début du XIe
siècle, quand on considère combien
primitives étaient encore les
conditions matérielles et combien
modeste le chiffre de la population.
Il n'est certainement pas juste de
dire, comme on l'a fait pendant
longtemps, que les populations ont
cru, conformément à une prophétie
apocalyptique mal interprétée, que
l'an mille amènerait la fin du monde
et l'ont attendue, résignées et
inactives. Ce travail intellectuel
en plein développement, animé d'un
vigoureux espoir dans l'avenir,
prouve le contraire.
Le Xe siècle est souvent considéré
comme une période sombre de
l'histoire, à cause de tant
d'événements malheureux, dont nous
avons fait mention dans d'autres
chapitres. Mais il faut se garder
des généralisations. Les pays
allemands révèlent, sous les
empereurs saxons, à côté de zones
sombres, tant de brillante lumière,
de vigueur et de grandeur morale,
tant de talents remarquables, qu'on
s'en étonne. La même chose se passa
en France, malgré tous les troubles
politiques. Quant à l'Italie, où le
relâchement des mœurs et la paresse
de l'esprit avaient fait de grands
ravages, il y subsistait pourtant
assez de bons éléments pour qu'un
renouveau y fût possible.