Othon II n'avait que dix-huit ans
lorsqu'il succéda à son père.
D'emblée, il fut reconnu à
l'unanimité, ce qui prouve que la
royauté était désormais très forte.
En effet, les quelques révoltes
qu'il eut à vaincre au début de son
règne furent le fait de l'ambition
d'un petit nombre, et ne menaçaient
pas le royaume dans son principe. Il
dut d'abord régler un grave conflit
avec la Bavière, où régnait
Henri le
Querelleur, fils de cet autre Henri,
frère d'Othon Ier, réconcilié avec
lui, après une longue mésentente. Le
Querelleur avait espéré ajouter la
Souabe à la Bavière, lors de la mort
de son beau-frère
Burckhardt; mais
Othon Il le prévint, afin d'empêcher
un accroissement de la Bavière qui,
augmentée de la Souabe, eût dominé
toute l'Allemagne du sud. Depuis
longtemps, les ducs de Bavière
jouissaient, dans leur domaine,
d'une grande puissance politique,
par le fait, entre autres, qu'ils
disposaient des évêchés du sud de
l'Allemagne en faveur des membres de
leur famille. En fait, la Bavière
imposait sa suzeraineté à une grande
partie de l'Autriche actuelle et au
sud jusqu'à la mer Adriatique et au
lac de Garde.
Allié à la Bohême et à la Pologne,
Henri se souleva donc contre son
impérial cousin, mais
il fut vaincu,
déposé et banni. Othon mit fin à la
situation privilégiée de la Bavière;
il en sépara la Marche de l'Est
qu'il donna à Luitpold de Babenberg
telle fut l'origine du règne des
Babenberg en Autriche; ils devaient
s'y maintenir 270 ans. Dans le sud,
l'empereur institua le nouveau duché
de Carinthie qui comprenait les
anciennes marches de Carniole, de
Vérone et d'Istrie. A la même
époque, l'évêché de Prague fut
établi et placé sous la dépendance
de l'archevêché de Mayence, alors
que, jusque là, la Bohême relevait
de l'évêché de Ratisbonne. Ainsi la
Bavière perdit également toute
autorité religieuse sur la Bohême.
En revanche les ducs
Boleslav en
Bohême et Mieszko en Pologne
conservèrent toute leur indépendance.
Cependant, des troubles éclatèrent
en Lorraine. Le roi de France,
Lothaire, espérant tirer parti d'une
situation confuse, pénétra dans le
duché en révolte, mais le roi
d'Allemagne conduisit son armée
jusque sous les murs de Paris et
contraignit ainsi les Français à
céder.
Puis, Othon Il dut se rendre en
Italie, afin d'y exercer ses
fonctions de « patricius romanorum
». Les rivalités de partis avaient,
en effet, repris de plus belle
depuis la mort d'Othon Ier, et,
cette fois, c'était la famille issue
de Théodora la jeune, les
Creszenzi,
qui réclamait le pouvoir et qui
déshonorait l'Eglise par ses
intrigues et ses violences. En 980,
accompagné de Théophanie, Othon
parut pour rétablir l'ordre. Rome se
soumit et le pape
Benoît VII, qui
avait dû se retirer, fut rétabli
dans sa dignité. Mais Othon
poursuivait des buts plus vastes; il
voulait s'assurer la domination sur
toute l'Italie et ne pouvait plus
tolérer, en Sicile, la présence des
Sarrasins qui s'y étaient installés
et, depuis quelques années,
faisaient des incursions
victorieuses dans la péninsule. Il
put s'emparer de Tarente, mais
l'armée allemande fut battue en
Calabre par les Sarrasins. Othon dut
prendre la fuite et atteindre à la
nage le bateau qui lui donna refuge.
Les Grecs avaient lié partie avec
les Sarrasins. Ils remirent la main
sur les Pouilles et la Calabre.
Othon fit élire roi, par les
Allemands et par les Italiens, son
fils âgé de trois ans; il s'occupa
de pourvoir une fois de plus le
trône pontifical et travailla sans
relâche aux préparatifs d'une
nouvelle campagne. Mais au moment où
il allait partir pour le sud de
l'Italie, à la tête d'une armée, la
mort le surprit (983) - Il n'avait
que vingt-huit ans. Son corps fut
déposé dans un sarcophage romain et
enfoui sous le porche de l'église
Saint-Pierre. Ses contemporains ont
célébré son savoir et sa piété. S'il
n'a pas égalé Othon Ier par le
talent, du moins s'est-il efforcé de
gouverner l'empire conformément à
ses idées. Sa mort précoce fut, pour
le jeune empire, une grave épreuve.
Dès lors, l'oeuvre d'Othon Ier parut
mise en question. Le Nord, pas plus
que le Sud, n'étaient sûrs et
l'héritier du trône n'était qu'un
enfant. Le premier qui se révolta
fut Henri le Querelleur, revenu
d'exil. Il sut s'emparer de l'enfant
royal et exigea qu'on lui confiât la
régence; puis, chercha à prendre la
couronne. Toute l'Allemagne s'agita,
et même la France, dont l'ambitieux
roi Lothaire jeta de nouveau les
regards sur la Lorraine. Mais, en
définitive, le jeune Othon conserva
la couronne, grâce à la fidélité de
la plupart des vassaux, des évêques
notamment. L'édifice construit par
Othon le Grand prouvait combien il
était solide. Quant à Henri le
Querelleur, il obtint son pardon et
son duché lui fut rendu.
Théophanie,
mère du petit
Othon III, régna
pendant sept ans en son nom. La
capacité et l'intelligence qu'elle
tenait de son origine grecque se
manifestèrent pleinement. Quoique
venue de Byzance, elle gouverna
conformément à la meilleure
tradition allemande, toujours
attentive à rester fidèle à l'esprit
d'Othon le Grand; elle fit
constamment preuve d'autant
d'énergie que de sage modération.
Elle sut conserver l'Italie à
l'empire, protéger les frontières
orientales contre les Slaves et
maintenir la Bohême sous la
suzeraineté de l'Allemagne. Mais des
difficultés surgirent lorsque
Théophanie, jeune encore, mourut en
991 et que la régence eut passé aux
mains de sa belle-mère
Adélaïde. Au
bout de trois ans, on remit à Othon,
garçon de quatorze ans, les rênes du
pouvoir.
Othon III était un enfant très
brillant. Théophanie et Adélaïde
l'avaient initié à la culture de la
Grèce et de la Rome antique.
L'archevêque Bernward de Hildesheim,
qui dirigea son éducation, est
certainement pour beaucoup dans
l'éclosion des dispositions pieuses
qui se manifestèrent chez ce garçon
naturellement religieux. L'idéalisme
qui anima tous les Othon se révéla
chez le troisième d'entre eux à un
degré particulièrement élevé, mais
sans le contrepoids de
l'intelligence réaliste qui avait
distingué le premier et, jusqu'à un
certain point, le deuxième. Il fut
bientôt évident que
les réalités
matérielles comptaient peu pour lui.
Ce n'était pas l'activité
tranquille de ses prédécesseurs qui
le conduisait, mais une agitation
due à la nervosité. On a prétendu
qu'il n'avait que du mépris pour
tout ce qui était saxon, et,
peut-être, est-ce exagéré; mais il
est certain qu'il ne se sentait
guère de racine dans le sol
allemand, et qu'il finit par se
fixer à Rome. Ses goûts sont
sensibles jusque dans sa politique.
Tandis qu'Othon Ier regardait
l'Italie comme une annexe de
l'Empire d'Allemagne, qu'Othon II
s'était efforcé de placer les deux
pays sur un plan d'égalité, il s'en
faut de peu qu'Othon III n'ait
complètement renversé cette
situation: pour lui, l'Italie était
le noyau, le centre, l'Allemagne, un
territoire annexé à la périphérie de
l'Empire romain. Car les efforts
d'Othon III ne tendirent à rien de
moins qu'à la résurrection de
l'ancien Empire romain. En 996, il
se rendit en Italie à la tête d'une
armée; reçut à Pavie, ancienne
capitale des rois lombards,
l'hommage de l'aristocratie; après
quoi, il marcha sur Rome, où il
investit un nouveau pape, qui lui
donna sitôt après la couronne des
empereurs d'Occident. Le nouvel élu
était Grégoire V (996-999), parent
d'Othon, jeune homme d'une conduite
exemplaire. Il fut le
premier pape
allemand; il était libre de tout
lien à l'égard des partis qui
déchiraient Rome et il était
fermement résolu à arracher l'Eglise
à l'état d'abaissement auquel
l'avaient réduite les intrigues
partisanes. A Rome, Othon apprit à
connaître Adalbert, archevêque de
Prague, qui avait fui son évêché
pour se rendre dans la ville des
papes, afin de s'y recueillir dans
la retraite et d'y faire pénitence.
Le jeune empereur reçut d'Adalbert
une profonde impression; il le
respecta, dès lors, comme un ami
paternel et son conducteur
spirituel. Ensemble, ils revinrent
en Allemagne. A Mayence, où ils
séjournèrent quelque temps, Othon
passait des nuits entières à
s'entretenir avec Adalbert de
sujets religieux. Peu de temps
après, l'archevêque partit
évangéliser les Prussiens, chez
lesquels il mourut martyr. Plus
tard, revêtu de la robe des
pénitents, Othon fit un pèlerinage à
Gnesen, afin de prier sur sa tombe.
Il se rendit aussi à
Aix-la-Chapelle, au tombeau de
Charlemagne. Il se fit ouvrir la
crypte, au fond de laquelle il
descendit auprès du mort qui, tel un
vivant, se tenait assis sur un
trône, couronné et le sceptre en
main. Othon pria devant le cadavre
et partit en emportant quelques
reliques. Il ne se préoccupa pas le
moins du monde de l'opinion de ses
contemporains qui considéraient sa
démarche comme une profanation. Adalbert et Charlemagne étaient les
deux patrons auxquels l'empereur
adolescent, brûlant d'un ardent
enthousiasme, avait confié son
destin. Il s'intitulait «
empereur
des empereurs », mais aussi «
serviteur de Jésus-Christ » ou «
serviteur des apôtres ». Il voulait
qu'au sein de l'empire, le règne de
Dieu se réalisât sur la terre. De là
l’éclat dont il entoura la dignité
impériale. Contrairement à la
tradition saxonne, il constitua une
cour brillante et, quand il retourna
à Rome, en 998, se logea dans un
palais sur l'Aventin. Mais, il était
aussi capable de s'humilier
profondément et de se faire donner
la pénitence. Il semble qu'Othon III,
fils d'une princesse grecque et d'un
roi saxon, ait porté en lui deux
hérédités incompatibles: l'orgueil
des empereurs d'Orient et la foi
enfantine, la vie intérieure ardente
de la chrétienté germanique, encore
toute jeune.
L'Eglise avait à
nouveau besoin de la protection
impériale, car la population
romaine, toujours agitée, avait
déposé le pape allemand Grégoire V,
et instauré un antipape. Othon
soumit la ville, fit décapiter, au
château Saint-Ange, le chef de la
rébellion, Crescentius, et rétablit
Grégoire à sa place et, quand ce
dernier mourut, l'année suivante
déjà, Othon lui donna pour
successeur son ami Gerbert qui prit
le nom de
Sylvestre
II. Gerbert
était Français et l'un des hommes
les plus instruits de son temps; il
unissait en lui la culture
chrétienne et la culture arabe,
grâce à ses connaissances en
mathématiques et en sciences
naturelles, qui excitaient
l'étonnement de ses contemporains.
Il avait été le directeur de l'école
de Reims, puis l'archevêque de cette
ville. Il avait déjà approché Othon
Ier; Othon II lui avait confié
l’abbaye de Bobbio. Othon III se lia
de la façon la plus intime avec cet
homme dont il admirait la culture et
avec l'aide duquel il espérait
réaliser l'Etat auquel il aspirait.
Ce que l'imagination d'Othon lui
faisait entrevoir, c'était une sorte
d'association des peuples chrétiens,
dont les divers éléments,
poursuivant chacun sa politique
personnelle, n'en seraient pas moins
unis d'une façon ou d'une autre,
grâce à ces deux chefs qu'étaient le
pape et l'empereur. Cela ne
ressemblait plus guère à la
politique d'Othon Ier, qui avait
voulu soumettre à la puissance
allemande les peuples de
l'extérieur, comptant sur l'appui de
L’Eglise pour l'aider dans cette
tâche. Othon III, au contraire,
laissa sans aucune opposition, la
Pologne et la Hongrie se détacher de
l'Eglise d'Allemagne par la création
des archevêchés de Gnesen et de Gran,
démarche de laquelle devait sortir
aussi l'indépendance politique de
ces deux Etats, puisque le pape
Sylvestre, avec l'assentiment de
l'empereur, envoya des couronnes
royales à Boleslav de Pologne et à
Etienne de Hongrie.
La collaboration d'Othon et de
Sylvestre, qui s'inspirait d'un
identique idéal chrétien, s'était
fixée pour but l'établissement d'une
confédération des peuples
occidentaux; mais, dès l'abord, les
dangers de cette politique
apparurent. Comment l'empereur
d'Occident pourrait-il longtemps
régner en maître à côté du pape qui
entendait posséder sur les Etats de
l'Eglise un pouvoir illimité ?
Qu'Othon ait affirmé à Sylvestre que
la donation de Constantin était un
document falsifié, laisse déjà
pressentir le péril; mais la
conformité de leurs pensées était
telle qu'aucun conflit ne surgit
entre eux. Othon III poursuivait
trop uniquement des buts d'ordre
spirituel et religieux, croyant
accomplir ainsi son devoir
d'empereur et s'occupait trop peu de
protéger les assises de l'Empire.
Tandis qu'il entretenait son rêve,
son pouvoir commença à chanceler.
Les villes de l'Italie méridionale
secouèrent son joug; à Rome même,
une révolte éclata contre lui;
l'Allemagne était sur le point de se
soulever. Ainsi, l'impérialisme
d'Othon arrivait à son terme, son
grand rêve d'empereur universel
prenait fin, quant il mourut au bon
moment, au début de l'an 1002. Il
avait vingt-deux ans. En combattant
constamment, les Allemands
parvinrent à ramener son corps à
travers l'Italie, jusqu'en
Allemagne. Il fut enterré à
Aix-la-Chapelle.