Nous avons déjà parlé des événements
malheureux dont l'Italie fut le
théâtre au Xe siècle. Durant des
années, plusieurs familles se
disputèrent la couronne des
Lombards, et le titre d'empereur. Il
n'est pas utile d'énumérer les noms
de ces roitelets et de ces empereurs
fantômes. Le marquis
Béranger du
Frioul, petit-fils de
Louis le
Pieux, fut roi d'Italie, et dès 916,
empereur. Son fils, le margrave
Béranger d'Ivrée, s'éleva lui-même à
la dignité royale en anéantissant
son rival, Hugo de Vienne et le fils
de celui-ci,
Lothaire, - l'un et
l'autre avaient porté le titre de
roi d'Italie, le dernier même celui
d'empereur. A sa mort, Lothaire
laissa une veuve,
Adélaïde, fille de
Rodolphe, roi de Haute-Bourgogne,
qui avait été lui-même roi d'Italie.
Comme Adélaïde, en sa qualité de
veuve et de fille de rois d'Italie,
pouvait, selon les circonstances,
être amenée à faire valoir ses
droits à leur héritage, qu'elle
était non seulement jeune et belle,
mais intelligente et très avisée en
politique, donc redoutable, Béranger
la fit rapidement mettre en prison,
mais elle réussit à
envoyer au roi
Othon un appel au secours. Comme
s'il n'avait attendu que ce message,
Othon se mit immédiatement en route
pour l'Italie; l'exemple des
Carolingiens flottait devant ses
yeux. Sans hésitation, la noblesse
lombarde fit sa soumission au grand
Allemand, qui s'intitulait sans
vergogne roi des Francs et des
Lombards, car il se tenait pour le
successeur en droit d'Arnoulf, qui
avait également porté la couronne de
fer des Lombards. Là-dessus, étant
veuf depuis quelque temps, il épousa
la princesse royale Adélaïde.
L'archevêque de Mayence fut envoyé à
Rome pour discuter avec le pape de
l'éventualité du couronnement
d'Othon comme empereur d'Occident.
Mais il se heurta à une fin de non
recevoir; le moment était mal choisi
pour semblable démarche. Celui qui,
à sa façon, fut le grand
Albéric,
était mort en 954. On se souvient
qu'avant sa mort, il avait fait
promettre aux seigneurs romains de
placer son fils
Octave sur le trône
pontifical, à la première occasion.
Ce fait s'était produit l’année
précédente; ainsi
le pouvoir
temporel et le pouvoir spirituel se
trouvaient, à Rome, réunis en une
seule main. Mais cette élection
pontificale était l'une des plus
lamentables qui n’ait jamais été
faite. L'élu, qui avait pris le nom
de Jean XII, n'avait que dix-sept
ans; il n'était pas mûr, dépourvu du
sens de la responsabilité, ambitieux
à l'excès et n'avait aucunement le
sentiment de la grandeur de sa
dignité pontificale.
Lorsque Béranger, qui avait secoué
la suzeraineté allemande, chercha à
le contraindre et à gêner ses plans
politiques, il appela à l'aide le
roi d'Allemagne, en lui promettant
la couronne des empereurs. Ce fut
pour Othon l'occasion favorable.
Il confia le gouvernement du royaume
aux deux archevêques
Bruno de
Cologne et
Guillaume de Mayence,
soit à son frère et à son fils, et
se mit sans délai en route pour
l'Italie, suivi d'une puissante
armée. Lorsque, ayant franchi le
Brenner, il parut en Italie
septentrionale, la noblesse, sans
hésiter, fit sa soumission, tandis
que Béranger prenait la fuite. Il
marcha rapidement sur Rome où, de la
main du pape, il reçut la couronne
impériale, le
2 février 962.
Quelques jours après, les deux chefs
de la chrétienté échangèrent un
document en foi duquel Othon
reconnaissait les donations des
Carolingiens et les droits acquis
plus tard par les papes. D'un autre
côté, les droits impériaux relatifs
au choix des papes et à ceux des
Etats de l'Eglise étaient confirmés,
dans l'avenir, aucun pape ne
pourrait être sacré avant d'avoir
juré fidélité à l'empereur, qui
obtint ainsi une sorte de
suzeraineté sur le chef des Etats de
l'Eglise.
Ainsi l'Empire d'Occident, jadis
fondé par
Charlemagne, puis détruit,
était reconstitué. La dignité
impériale resta dès lors solidaire
du royaume d'Allemagne. Malgré les
hasards qui jouèrent leur rôle,
malgré le fait que c'est un pape
indigne qui couronna Othon,
l'événement revêt une grande
importance; il répondait aux besoins
et aux idées du temps. Le roi
allemand qui tenait réellement,
parmi les princes de l'Occident, la
place d'un chef était destiné à
faire éclater son importance aux
yeux de l'étranger par le fait qu'un
pape l'avait couronné et sacré. D'un
autre côté, l’Eglise qui, dans l’ltalie bouleversée, était exposée
à toutes sortes d'influences
politiques, avait un besoin pressant
de l'appui d'un prince temporel
puissant. Le devoir de protéger le
pape et l'Eglise fut la principale
raison d'être de la dignité
impériale et l'opinion contemporaine
trouva naturel que le plus puissant
des rois de la chrétienté fût appelé
à étendre un bras protecteur
au-dessus du représentant du Christ
sur la terre. Othon devait prouver
par des actes qu'il prenait sa tâche
au sérieux et
Jean XII se repentit
bientôt de l'avoir appelé à l'aide.
Aussi l'empereur n'avait-il pas plus
tôt quitté Rome pour guerroyer
contre Béranger que le pape faisait
alliance avec ses ennemis. Othon
revint à Rome et
fit déposer Jean
XII par un synode, sous le prétexte
que le pape ne peut être jugé par
personne. Le nouvel élu,
Léon VIII,
dut fuir les Romains révoltés et se
réfugier dans le camp impérial.
Othon s'empara de la ville rebelle
par la force. Il exila à Hambourg un
antipape élu par les Romains. Après
la mort de Léon,
Jean XIII, un pape
digne et excellent, fut nommé à la
suite d'un accord entre Othon et le
peuple de Rome. Cependant, les
Romains ne restèrent fidèles à Othon
que dans la mesure où ils le
sentirent proche. De retour en
Allemagne, l'empereur apprit que
Jean XIII avait été mis en prison.
Alors, il parut en Italie pour la
troisième fois, libéra le pape et
fit comparaître les coupables devant
un tribunal qui distribua des peines
sévères. Il resta au sud des Alpes
jusqu'en 972, compléta les Etats de
l'Eglise en leur rendant des
territoires qui leur avaient été
arrachés depuis longtemps, tel
l'Exarchat de Ravenne. Enfin, à
l'occasion de la fête de Noël, en
967, il fit couronner empereur par
le pape son fils Othon.
Ainsi Othon soumit l’Eglise à sa
puissance et fit peser sur elle une
main de fer. Mais il croyait
remplir, de la sorte, un devoir
sacré, et, certes, il était
nécessaire d'arracher la papauté à
l'ignoble servitude de la politique
romaine. L'Eglise ne fut pas soumise
alors au caprice d'un tyran ennemi,
mais à la volonté ferme d'un
chrétien conscient de sa
responsabilité. Sans doute Othon se
laissait-il conduire par ses vues de
politicien réaliste et par les
intérêts de l'empire. Ainsi, la
soumission de la papauté lui conféra
une pleine autorité sur l'Eglise
d'Allemagne, et il devint clair que
la domination, péniblement acquise,
sur l'Italie, supposait la
dépendance du Saint-Siège et des
Etats de l’Eglise; mais
Othon ne
pressentit pas le mal qui pouvait en
résulter pour l'Etat et pour
l'Eglise.
La question de savoir si la double
politique italienne et impériale que
poursuivait Othon fut ou non
favorable au développement de
l'Allemagne a fait l'objet de
nombreuses discussions. Il est
certain que, par la suite, l'Italie
a trop souvent ébloui les empereurs
et les a éloignés de leur tâche
première, et que les terribles
luttes entre l’Eglise et l'Etat,
dont Othon, à son insu, avait semé
le germe, ébranlèrent profondément
l'Occident. Mais, dans le domaine
culturel, l'union étroite avec
l'Italie fut une grande bénédiction
pour le Nord. En outre,
l'association de L’Eglise à la
politique allemande et universelle
pouvait être délicate dans son
principe, et devenir dangereuse par
la suite, mais elle parut à Othon le
seul moyen utile pour affaiblir les
forces centrifuges de l'empire et
les unir.
Pour que son titre de roi d'Italie
ne fût pas un vain nom, il fallait
qu'Othon rangeât sous son sceptre
les populations de l'Italie
méridionale ou que, tout au moins,
il affirmât ses droits dans ces
contrées. Mais, de la sorte,
il
entra dangereusement en conflit avec
l'Empire byzantin, car l'empereur
d'Orient régnait encore sur les
Pouilles et sur la Calabre, tandis
qu'à Bénévent et à Capoue, des ducs
lombards reconnaissaient sa
suzeraineté. Othon obligea ces
derniers à lui rendre hommage,
cependant qu'il entretenait contre
Constantinople, tantôt à main armée,
tantôt par des négociations, une
lutte qui dura quelques années. Il
visait, de la sorte, un double but:
la domination sur l'Italie
méridionale et le mariage de son
fils avec une princesse byzantine.
L'énergique
Nikephoros Phokas, qui
régnait alors à Constantinople,
réclamait ouvertement Rome, comme
prix d'une princesse; mais, par
bonheur pour Othon et son fils, il
fut renversé, et dut laisser le
trône à un successeur plus
conciliant. On en vint premièrement
à un arrangement pacifique au sujet
de l'Italie méridionale: Capoue et
Bénévent restèrent allemandes, les
Pouilles et la Calabre, byzantines;
et, secondement, à un mariage entre
le jeune Othon et
Théophanie, une
princesse grecque, aussi remarquable
par son intelligence que par sa
beauté. Le couple impérial fut béni
par le pape dans l'église de
Saint-Pierre.
Ainsi, les deux empires, celui de
l'est et celui de l’ouest, se
trouvèrent unis et en paix. Othon
Ier avait atteint L’apogée de la
fortune et de la puissance. Quand,
de retour en Allemagne, à Pâques
973, il convoqua à Quedlinburg une
brillante assemblée de sa noblesse
ce ne furent pas seulement des
vassaux allemands, laïques et
ecclésiastiques, qu lui rendirent
hommage, mais aussi les ducs de
Bohême et de Pologne, tandis que
d'Italie et de Byzance, de Hongrie,
de Bulgarie, de Russie, du Danemark,
des envoyés se présentèrent. Peu
après, le 7 mai
973, alors qu'il
assistait aux Vêpres dans l'église
du couvent, Othon mourut «
sans un
cri et en paix ».
L'un des plus grands rois d'Occident
avait expiré. L'importance de son
oeuvre ne peut être exagérée.
Il a
soudé les forces d'Allemagne en un
faisceau unique. Il a assuré à
l'Allemagne la première place parmi
les peuples d'Occident qui lui
restèrent longtemps soumis. Par sa
politique, et sa politique
religieuse surtout, il a fait
beaucoup pour pacifier et unir les
peuples de l'Europe, car, en
arrachant l'Eglise et la papauté à
leur affreux abaissement, il a
contribué au développement toujours
croissant des forces spirituelles.
Othon n'a
nullement considéré l'Eglise comme
la servante de l'Etat; il lui a toujours assuré un
appui respectueux quoique, en cas de
besoin, il ait eu recours à la
force. Le roi disait - «
Je m'en
voudrais, comme si je jetais des
choses saintes aux chiens, si je
prenais pour un usage temporel les
biens des couvents que des hommes
pieux ont donnés pour le service de
Dieu. »
La sécurité intérieure, l'ordre, la
bonne tenue des couvents,
l'ouverture d'esprit de la cour
royale préparèrent le terrain sur
lequel une vie de l'esprit allait
éclore