Othon s'allia alors avec l'Eglise de
la façon la plus étroite, dans le
but d'affermir la puissance royale
et d'assurer l'unité de l'Etat. Dans
l'Empire carolingien déjà, les
évêques avaient été les colonnes-maîtresses supportant
l'édifice impérial; ils avaient
défendu l'unité de l'empire jusqu'à
son triomphe définitif.
Othon sut
tirer parti de la fidélité de
l'Eglise en élevant le haut clergé à
une situation supérieure et en
l'enchaînant à l'Etat par des liens
plus forts que ceux du passé. Avec
une royale générosité, il distribua
des terres aux évêques et aux abbés,
avec des droits régaliens, comme,
par exemple, celui de tenir marché,
d'exiger péage, de battre monnaie,
tous droits qui comportaient des
revenus importants; plus tard, il
leur octroya le droit de haute
juridiction qui était naguère le
monopole des comtes. Ainsi
les
évêques passèrent du rang de simples
seigneurs fonciers à celui de
princes royaux, dont l'autorité
s'exerçait sur des contrées et des
populations, comme sur des forces
militaires importantes. Ils
représentaient une
aristocratie
spirituelle qui faisait contre-pied
à la noblesse laïque, laquelle était
alors un danger pour le royaume. Au
contraire des grands seigneurs,
les
princes d'Eglise furent les vassaux
les plus fidèles du roi, et pendant
des siècles, le meilleur soutien du
royaume. C'est qu'ils devaient leur
dignité au seul souverain, qu'ils ne
laissaient pas d'héritiers et ne se
préoccupaient donc pas de fonder des
dynasties avides de puissance. A la
mort d'un évêque, comme un fief sans
maître, sa principauté faisait
retour au roi, qui pouvait
l'octroyer au plus fidèle ou au plus
accommodant. En effet, comme jadis
les Carolingiens.
Othon Ier
n'hésitait pas à instaurer lui-même
des évêques et des abbés, à leur
remettre solennellement la crosse et
à recevoir leur serment de fidélité.
La politique ecclésiastique ne lui
était pas étrangère non plus, car il
avait favorisé l'accès aux plus
hautes charges de l’Eglise à des
hommes de sa famille. Son frère
Bruno était archevêque de Cologne,
son fils Guillaume, archevêque de
Mayence. Ces faits, considérés d'un
point de vue strictement
ecclésiastique, constituaient un
abus, une intervention inadmissible
du pouvoir civil dans les affaires
de l’Eglise, mais ils furent
tolérés, tantôt parce que les papes
étaient trop faibles, à cette
époque, et trop peu indépendants,
tantôt parce que les intérêts de
l'Eglise et ceux du royaume se
confondaient alors, et aussi parce
qu'Othon, et encore plus son frère
Bruno, se montraient très attentifs
à préserver la dignité de l’Eglise
et ne revêtaient de charges
ecclésiastiques que des hommes pieux
et supérieurs. L'Eglise et l'Etat
travaillaient en plein accord, se
prêtant un appui réciproque. Les
évêques étaient les conseillers et
les ministres les plus fidèles du
roi.
Mais il est clair que cette alliance
intime entre la royauté et la
prêtrise présentait de réels dangers
pour l'une et pour l'autre. L'Eglise
devint, de façon inquiétante,
la
servante de l'Etat, l'évêque, un
fonctionnaire. Beaucoup de princes
ecclésiastiques cédèrent à la
tentation de subordonner leurs
devoirs de prêtres à leurs intérêts
profanes. Au temps d'Othon, le fait
n'était pas encore très évident,
mais il le devint de plus en plus
par la suite. D'un autre côté, il
existait pour l'Etat un indéniable
danger. Le roi s'appuyait trop
exclusivement sur les évêques. Tant
qu'ils lui restaient fidèles, il n'y
avait rien à craindre, mais, malheur
à lui s'ils l'abandonnaient de leur
propre chef ou par égard pour
l'Eglise. Le royaume pouvait en être
ébranlé dans ses fondements.
A l'époque, ces dangers étaient à
peine visibles. Pendant un siècle,
au moins, le système ne porta que
des fruits excellents. L'Eglise
d'Allemagne possédait alors une
telle vitalité que son enchaînement
à l'Etat ne pouvait lui causer aucun
souci.