Quoique
Henri eût envisagé la
royauté comme une réalité vague et
mal définie, d'une main ferme, il
avait édifié la structure intérieure
de l'empire et en avait assuré les
frontières. Son fils
Othon, qui
avait alors vingt-quatre ans,
pouvait prendre le pouvoir avec
confiance. La pompe qui accompagna
la cérémonie du sacre et du
couronnement le prouve. Dans le
vieux palais royal
d'Aix-la-Chapelle, les ducs et les
autres vassaux étaient réunis pour
rendre hommage au roi, assis sur son
trône. L'archevêque de Mayence,
Hildebert, présenta le roi «
élu de
Dieu, désigné par Henri, choisi par
les princes », sur quoi tout le
peuple, à grands cris, souhaita
bonheur et santé à son nouveau
souverain. Là-dessus, l’archevêque
de Mayence offrit au roi les
insignes du pouvoir et lui donna
l'onction, puis l’archevêque de
Cologne plaça la couronne sur sa
tête. Les solennités de l'Eglise et
la consécration religieuse
accréditaient donc le nouveau roi
d'Allemagne comme naguère les
empereurs carolingiens. Après un
solennel service d'action de grâce
dans la cathédrale, le roi prit
place à la « table de fête », comme
on disait, en compagnie des évêques
et de tout le peuple. Les ducs, eux,
assuraient le service: celui de
Lorraine, comme camérier, celui de
Souabe, comme écuyer tranchant,
celui de Franconie, comme échanson
et Arnoulf de Bavière comme
maréchal. La subordination des ducs
à la suzeraineté royale était un
fait accompli.
La lutte contre les ennemis de
l'intérieur
Et pourtant, les ducs n'avaient pas
l'intention de se soumettre en toute
chose, comme Othon le souhaitait.
Ils ne voyaient dans le roi que
le
premier parmi eux, ses pairs, tandis
qu'Othon poursuivait l'idéal d'une
monarchie centralisée
comme celle de
Charlemagne. Grâce aux dons
brillants dont l'avait pourvu la
nature, il pouvait compter atteindre
un but élevé: les qualités
maîtresses des ludolfiens - Liudolf
était le nom de l'un de ses ancêtres
- revivaient en lui intactes :
intelligence, courage, persévérance.
Il avait plus d'intelligence et
d'ouverture d'esprit que son père;
son premier souci n'était plus le
patrimoine, le duché de Saxe, mais
l'empire; la royauté devait
s'assurer la direction des affaires.
Dès le début, les puissances
ennemies parurent s'être conjurées
contre le jeune roi. Avec la mort
d'Henri, les Slaves crurent que
l’heure de la délivrance avait sonné
et les Hongrois se sentirent libres
de retourner au pillage. En Bohême,
le vieil orgueil dynastique se
dressa à nouveau contre l'autorité
allemande et les autres Slaves se
soulevèrent tout le long de l'Elbe.
Quant aux Hongrois, ils firent de
nouvelles irruptions et se
répandirent dans toute l'Allemagne.
Il fallut à Othon de nombreuses
années de lutte pour se rendre, avec
l'aide de sa fidèle noblesse, maître
de ces ennemis de l'empire.
Mais, sur ces entrefaites, un grave
conflit intérieur menaça de mettre
fin à la royauté. Othon, il est
vrai, réussit de bonne heure à
vaincre et à bannir le séditieux
duc Eberhard, fils du fier
Arnoulf,
mettant fin ainsi à l'opposition de
la Bavière. Mais aussitôt après, une
ligue ennemie se forma contre lui.
La Franconie se plaignait de nouveau
de l'arrogance saxonne. Le duc Eberhard, frère de feu le roi
Conrad, celui-là même qui naguère
avait généreusement renoncé à la
couronne en faveur de Henri de Saxe
et lui avait remis, en personne, les
insignes du pouvoir, se refusait à
comparaître devant le tribunal
d'Othon. Au même moment, le plus âgé
des demi-frères du roi,
Thankmar, se
révolta. Naguère, en sa qualité
d'aîné, il n'avait renoncé au trône
qu'à contrecœur et s'estimait en
droit de se battre.
Henri, frère
cadet du roi, se déclara aussi son
adversaire. Il prétendait avoir plus
de droit au trône qu'Othon lui-même,
parce qu'il était né depuis que leur
père portait la couronne. Enfin,
l'ancienne félonie lorraine se
réveillait. Le
duc Giselbert,
beau-frère d'Othon, excitait à
nouveau le roi de France contre le
roi d'Allemagne.
Tant d'animosité
conduisit à une guerre civile qui
mit Othon dans une situation des
plus dangereuses. Mais sa vaillance
et sa bonne étoile le sauvèrent. Thankmar fut tué. L'année suivante,
les bandes ennemies, qui avaient
pillé la Westphalie, furent
attaquées à l'improviste et défaites
de l'autre côté du Rhin qu'Othon
avait franchi. Le duc Eberhard de
Franconie tomba sous les coups de
l'adversaire et Giselbert de
Lorraine se noya dans le Rhin (939).
Ce fut le salut d'Othon. Son frère
Henri se soumit, obtint son pardon
et, par surcroît, le duché de
Lorraine. Mais, une fois encore, son
orgueil se cabra; il prit la tête des
Saxons mécontents qui avaient
comploté l'assassinat d'Othon. Le
projet fut éventé; on arrêta les
coupables et on les mit hors d'état
de nuire. Henri s'enfuit, puis il
sollicita la grâce de son royal aîné
et l'obtint, grâce à la requête de
leur mère Mathilde, implorant Othon
en faveur de son fils préféré. En
941, Othon fêtait Noël à Francfort.
Tandis que, entouré de ses gens, il
assistait au service divin dans la
cathédrale, Henri, pieds nus, en
robe de pénitent, se fraya tout à
coup un chemin à travers la foule et
se jeta aux pieds de son frère en
lui demandant pardon. Othon le
releva et lui donna le baiser de
paix. Ainsi, le grave différend qui
avait séparé les deux frères fut
oublié et la paix rétablie à
l’intérieur du royaume. Une fois de
plus, la loyauté l'emportait sur
l'obstination, l'esprit chrétien sur
les passions germaniques. La scène
émouvante de la cathédrale de
Francfort portait en elle-même une
bénédiction; dès lors, Henri resta
loyalement attaché à son frère.
Othon sut tirer parti des
expériences qu'il avait faites.
Comme ses deux prédécesseurs, il
avait été amené à comprendre que
les
prétentions des ducs à exercer leur
pouvoir faisaient peser sur la
royauté une menace constante. Il
chercha à se rendre maître du
danger, mais avec d'autres moyens
que ceux qu'avaient employés les
rois Conrad et Henri. Il diminua les
droits des ducs et les fit passer
aux mains de personnes de confiance
qui lui étaient attachées par des
liens de parenté. Il donna la
Lorraine à un seigneur franconien,
Conrad le Rouge, auquel il accorda
sa fille Liutgard en mariage. Il
installa son fils
Ludolf en Souabe,
tandis qu'il confiait la Bavière à
son frère Henri, désormais
complètement soumis. Ainsi son frère
son fils et son gendre furent les
grands vassaux de la couronne
d'Allemagne. Quant à la Franconie,
le roi la conserva en propre, à coté
de la Saxe. Enfin, il installa dans
les duchés des comtes palatins,
sortes d'agents chargés d'un rôle de
surveillants. L'Allemagne n'était
plus, comme au temps de Henri ler,
une agglomération d'Etats rattachés
les uns aux autres par un lien très
lâche, elle se rapprochait d'une
monarchie centralisée.
Une fois de plus, pourtant, le
désordre éclata.
Ludolf, le jeune
duc de Souabe, réclama publiquement
une sorte de participation au
pouvoir. Il s'allia avec d'autres
princes, le duc de Lorraine
notamment, et déchaîna une révolte
qui mit le roi en danger, d'autant
plus que les Hongrois saisirent
l'occasion pour entreprendre une
nouvelle expédition de pillage de
grand style. La félonie des ducs les
poussa à faire cause commune avec
les Hongrois. Mais cette trahison
fut favorable à la cause du roi par
l'indignation qu'elle souleva dans
le pays et, bientôt, les rebelles se
trouvèrent seuls.
Les deux chefs de
la révolte, le fils et le gendre
d'Othon, firent leur soumission. Le
roi les traita avec une
bienveillance inaccoutumée; il leur
reprit leurs duchés, mais il les
laissa en possession de leurs
patrimoines. La Souabe fut donnée à
Burckhardt, qui épousa alors
Hedwig,
fille du duc Henri de Bavière;
c'était une princesse instruite qui,
pendant un temps, avait eu pour
maître le moine
Ekkehard de
Saint-Gall. Quant au duché de
Lorraine, Othon en fit cadeau à son
plus jeune frère, Bruno, qu'il
avait, peu de temps auparavant,
élevé à la dignité d'archevêque de
Cologne.