A la mort de
Louis
l'Enfant, qui doit son
surnom à ses contemporains déjà, les
seigneurs allemands élirent pour roi
Conrad,
duc de Franconie. Qu'ils aient ainsi
passé outre au droit héréditaire des
Carolingiens et choisi pour roi un
Allemand,
alors que la descendance
carolingienne n'était pas éteinte,
était un acte concerté qui mérite de
retenir l'attention. Non sans raison
certainement, on a cru voir dans ce
choix l'origine du royaume
d'Allemagne.
Bien entendu, il n'était encore
question ni
d'une structure intérieure de ce
royaume, ni d'une véritable
puissance royale. Le comte
René de
Lorraine attaqua par
surprise le roi Conrad en Franconie
occidentale. Conrad lutta vainement
contre le rebelle auquel il ne put
reprendre que l'Alsace. Puis, il
entra en guerre avec les autres
ducs, car ceux-ci n'avaient nulle
intention de devenir les sujets du
nouveau roi, ni de se laisser
enfermer dans les limites d'un Etat
centralisé à la façon de l'Empire
carolingien. Le puissant duc de
Saxe, Henri,
se montra particulièrement jaloux de
ses droits et se révolta. Une
bataille, qui eut lieu en Thuringe,
s'acheva par une complète défaite du
roi. En Souabe, où
Burckhardt de Churratie
avait pris le titre de duc
après une longue période de
désordre, une bataille n'eut pas une
issue plus heureuse. En revanche, en
Bavière, où le duc Arnoulf
ne se
considérait aucunement comme
inférieur au roi, des luttes
sanglantes valurent à Conrad de
réels succès, mais non une vraie
victoire.
La cause profonde de ces luttes
était l'alternative en présence de
laquelle les ducs se trouvaient
placés. Conserveraient-ils leur
souveraineté dans le royaume ou
seraient-ils réduits au rang de
vassaux ? Le roi dépensait une
énergie brutale à atteindre ce
dernier but, mais la puissance lui
manquait pour y parvenir. Le fait
qu'il rechercha partout l'appui des
évêques, celui de
Hatto de Mayence,
de Salomon de Constance, son
chancelier, voire même celui de la
curie romaine, divisa dangereusement
l'aristocratie laïque et
l'aristocratie ecclésiastique. Au
milieu de la confusion générale, les
Hongrois parurent. Leurs hordes
sauvages dévastèrent la Souabe, la
Thuringe et la Saxe et s'avancèrent,
au nord et au sud, jusqu'en
Lorraine, sans que le roi puisse
rien contre eux.
Mais le dernier acte de
Conrad et, à
vrai dire le seul qui ait eu de la
grandeur, révéla qu'il était
conscient de son impuissance et nous
le montre du même coup homme de
bonne volonté et d'honneur. Sur son
lit de mort, il décida son frère et
héritier, Eberhardt,
à se désister et exprima le voeu que son pire
ennemi, Henri, duc de Saxe, fût son
successeur.
Henri (919-936) fut effectivement
élu, mais par les Saxons et les
Franconiens seulement.
C'est la
bonne entente de ces deux peuples
qui fonda le royaume. Cent ans plus
tôt, les Saxons gémissaient sous le
joug des Franconiens ; maintenant,
une foi commune avait fait d'eux un
seul peuple. Quand naquit entre
l'Elbe et le Rhin un sentiment de
solidarité, il ne fut pas éveillé
par le fait d'appartenir à une même
race, mais par celui de posséder une
foi commune, la foi chrétienne.
Des
cinq duchés allemands, deux
seulement s'étaient soumis au roi.
Henri se trouvait devant une lourde
tâche qu'il était décidé à mener à
bien. Il avait toutes les qualités
nécessaires pour susciter un royaume
hors du désordre qui régnait alors
en Germanie. Quoiqu'il fût fier de
son origine de prince saxon, il
comprenait l'importance d'un royaume
unifié et il était fermement décidé
à le réaliser, mais non par les
moyens brutaux auxquels son
prédécesseur avait eu recours, mais
progressivement, avec une
persistance tenace et une
intelligente modération.
Il renonça
à se faire couronner et sacrer par
l'archevêque de Mayence, peut-être
pour ne pas rappeler, dès le début,
aux ducs autochtones, la tradition
carolingienne détestée. Cependant
le
haut clergé fut toujours l'appui le
plus solide de sa politique. Pour ne
pas exposer le reste du royaume, il
fit de grandes concessions aux ducs
de Souabe et de Bavière qui avaient
toujours la main levée contre lui.
Il eut des égards tout particuliers
pour Arnoulf de Bavière qui régnait
en roi et s'était fait garantir
l'autorité sur les évêchés. Le
duc Giselbert, de Lorraine, fils de
René, le rebelle, fit sa soumission
au roi Henri. La Lorraine devint un
duché d'Allemagne, et la frontière
qui fut tracée dès lors entre
l'Allemagne et la France subsista
jusqu'au XVIIe siècle. A la Lorraine
appartenait alors la Belgique
actuelle, à l'exception de la
Flandre, et les pays rhénans qui
touchent à la Westphalie et à la
Frise (ils constituèrent plus tard
le duché de Basse-Lorraine).
Alors, le roi eut à se battre contre
les Slaves, dont les incursions
constamment renouvelées
bouleversaient l'Allemagne
orientale. Les uns après les autres,
il assujettit les Heveller et leur
capitale Brandebourg, les
Daleminzier, sur le territoire
desquels Meissen fut fondé et les
Tchèques en pénétrant dans Prague,
leur capitale. Ce faisant, le roi
n'avait, en somme, que perpétué la
tradition de sa dynastie qui, depuis
longtemps, assumait presque seule la
défense des frontières orientales.
Mais il avait agi dans l'intérêt des
autres princes également et, de la
sorte, grandit beaucoup dans leur
estime. Les Slaves ne franchirent
plus la ligne de l'Elbe. Ils
conservèrent leur prince, mais
payèrent tribut. Henri ne chercha ni
à les coloniser, ni à les
christianiser. D'autres tâches
pressantes l'attendaient:
il fallait
délivrer l'Allemagne des Hongrois et
soumettre les Danois. Depuis 924,
les Hongrois infestaient de nouveau
la moitié de l'Europe. Henri ne put
les arrêter, mais ses gens
réussirent à capturer un Magyar de
haut lignage. Il obtint, en échange
de ce prisonnier et d'un tribut
annuel, neuf années de paix en
faveur de la Saxe. Pendant cette
période, les Hongrois dévastèrent la
Bavière, la Souabe, la Lorraine et,
en 926, le couvent de Saint-Gall.
Mais le roi employa ces années de
répit à s'armer énergiquement. Il
construisit en Saxe de nouvelles
places fortes, fit ceindre de
murailles beaucoup de bourgs et de
couvents, plaça d'importantes
garnisons dans les forteresses qui,
plus tard, se développèrent en
centres urbains. Il exerça ses
Saxons au combat à cheval. Quand les
Hongrois revinrent, au terme de la
période de paix, ils se trouvèrent
en présence d'un adversaire plus
redoutable. En Thuringe, dans la
vallée de l'Unstrut, ils essuyèrent
une honteuse défaite, en
933. Pour
un temps, ils laissèrent l'Allemagne
en paix.
L'année suivante, le roi acquit une
gloire plus grande encore en
écrasant les Danois, jusque-là
invincibles. L'Allemagne étendit sa
domination jusqu'à la petite rivière Schlei, et la mission chrétienne,
riche de promesse, que
saint Ansgar
avait fondée auparavant, fut
rétablie.
Ainsi Henri avait accompli des
exploits qui l'élevèrent, au-dessus
des dynastes allemands, au rang d'un
roi. Sa réputation grandit même hors
d'Allemagne. Il exerça une grande
influence sur le royaume de
Bourgogne et il est possible qu'il
se fût bientôt rendu en Italie pour
reprendre à son compte la politique
romaine des Carolingiens, si la mort
ne l'avait surpris. Il mourut en
936, après avoir recommandé son fils
Othon au choix de ceux qui éliraient
son successeur.