La vie
intellectuelle, qui s'était éveillée
à la cour de
Charlemagne
et dans plusieurs couvents,
ne disparut ni
complètement, ni partout, malgré le
déclin de l'Etat et de L’Eglise.
En Italie, sans doute, le Xe siècle
fut une époque sombre, sans grandeur
ni éclat. Peu d'écrivains
mériteraient d'être nommés car on ne
trouve pas un seul talent littéraire
à Rome pendant toute la durée du
siècle. Quelques couvents seulement,
tels Bobbio
et Mont Cassin,
conservèrent, pour des temps
meilleurs, les germes de la culture
et du savoir. En revanche, la
culture éclose grâce à Charlemagne
et à ses acolytes survécut de
remarquable façon de ce côté-ci des
Alpes, en France et en Allemagne. Le
nombre des gens instruits
augmentait. Des moines, fuyant les
Danois, vinrent, d'Angleterre et
d'Ecosse, se réfugier en France; ils
apportaient de nouveaux livres et de
nouvelles connaissances. Et ce ne
fut pas la quantité du savoir
seulement qui augmenta, mais,
comparé au temps de Charlemagne,
le IXe siècle
se signala par un goût plus fin, une
plus grande maturité, plus de
profondeur dans la pensée. Le
travail de l'esprit ne se
manifestait plus comme auparavant,
par une imitation stérile dans le
domaine de la poésie, ou par de
vulgaires transcriptions, mais
librement, sous une inspiration
personnelle. La théologie passa
résolument au premier plan, quoique
les poètes et les écrivains païens
exerçassent encore leur charme.
Les moines
étaient à peu près les seuls gens
instruits. Les laïques qui
apprenaient à lire et à écrire dans
l'école d'un couvent représentaient
une exception.
Le bas clergé était peu instruit.
Seuls, quelques évêques isolés, en
France pour la plupart, se firent
connaître comme écrivains; mais,
d'une façon générale, ils étaient
trop absorbés par les soucis de la
prédication, de la guerre et de la
politique pour s'adonner aux
lettres. Les couvents, avec leurs
écoles, furent les lieux de la
contemplation et des recherches
savantes, de l'enseignement et de
l'étude. Les écoles épiscopales,
construites à l'ombre des
cathédrales, étaient organisées de
la même façon que celles des
couvents, mais elles leur étaient
subordonnées.
L'école conventuelle
enseignait les «
sept arts
libéraux » ou, comme les
appelle l'Allemand
Notker,
les « sept
sources de la connaissance livresque
»: grammaire, dialectique
(logique), rhétorique, arithmétique,
géométrie, astronomie, musique. La
langue de cette école était le
latin. Il servait à formuler non
seulement l'héritage spirituel de
l'antiquité, mais encore le texte de
la Bible et des
Pères de
l’Eglise. En lisant
Virgile,
les écoliers des couvents
s'exerçaient à comprendre le latin
et voyaient éclore en eux le sens de
la poésie.
Cicéron
était un excellent maître de
rhétorique. Les plus jeunes
apprenaient à comprendre et à
mémoriser les psaumes, afin de
pouvoir chanter dans le choeur des
moines.
Le couvent de Fulda
devint le foyer de culture le plus
important de l'Allemagne
septentrionale et moyenne, grâce à
Hrabanus
Maurus Alcuin (mort en 856),
maître capable, fin poète, auteur de
traités de théologie, que l'on a
appelé le «
maître d'école des Germains
». L'un des plus fameux de ses
élèves,
Walahfried Strabo (mort en
849) apporta l'esprit du couvent de
Fulda à Reichenau, île du lac de
Constance. Il manifesta son riche
talent de poète dans des poèmes
profanes et religieux et composa, en
outre, des ouvrages théologiques
d'une grande valeur.
Mais ce fut le
couvent de
Saint-Gall qui, depuis la fin
du IXe siècle, eut l’éclat le plus
brillant. Son école fut, à cette
époque, la plus célèbre de toute
l'Europe centrale. En fait, il
dirigeait deux écoles; l'une, la
plus fameuse, était à l’intérieur de
ses murs et c'est elle qui valut au
couvent son développement futur;
l'autre, en dehors de son enceinte,
rassemblait les enfants de la
noblesse des environs. Quelques
hommes remarquables travaillèrent là
presque simultanément; ils furent
professeurs, poètes et artistes et
le couvent leur doit sa première
floraison. Le Zurichois
Ratpert
(mort en 987) fut un maître
infatigable, écrivit des vers en
latin et en allemand et commença
l'histoire de son couvent, le «
Casus Sancti
Galli » qui fut continuée
plus tard. Avant lui, il faut nommer
Notker,
surnommé « le
bègue », homme d'un grand
talent (mort en 912), le plus grand
poète et musicien d'Allemagne au
début du moyen age. Il était une
personnalité richement douée, pieuse
et humble, s'imposant des
mortifications, mais aussi joyeuse,
ouverte et bienveillante.
«
Le corps de
Notker, non son esprit, était frêle;
sa voix, non son âme, bégayait.
»
(Ekkehard, « Casus
Sancti Galli ».)
S'il n'a pas
découvert la séquence, cette forme
spéciale de la poésie spirituelle
latine, qui se développa par
l'introduction de diverses paroles
dans la mélodie longuement étirée de
l'Alléluia, puisant aux sources
latines et byzantines, il a écrit
des séquences qui sont les plus
belles que l'on connaisse, tant par
la forme que par le fond. Ainsi il
éleva incomparablement cette forme
du cantique et dota d'une tradition
féconde la poésie et la musique. Un
collègue de Notker,
Tutilo,
fut l'autre grand talent dont
s'honora l'école de Saint-Gall dans
ce temps-là. Il était
remarquablement doué, et dans plus
d'un domaine: peintre et sculpteur,
il exécuta plusieurs images sacrées
dans les églises et les couvents de
nombreuses villes d'Allemagne. Il
était également orfèvre et ciseleur
d'ivoire. Son apport à la poésie et
à la musique sont les tropes, une
forme du chant d'Eglise analogue à
la séquence. L'austère liturgie
romaine en fut admirablement
enrichie et trouva sa forme
définitive. Ils furent aussi les
germes féconds qui donnèrent plus
tard naissance aux cantiques à
plusieurs voix et à la musique
profane. Mais les moines voyaient la
plus haute dignité et le but dernier
de l'instruction dans le service de
la religion. C'est pourquoi leurs
efforts avaient pour objet principal
la théologie, et la philosophie, qui
s'en distinguait mal encore.
La
théologie consistait alors dans
l'étude et l'explication de la Bible
et des Pères de L’Eglise. L'objet de
la philosophie, tel que le
concevait la logique, était la
systématisation de la morale
chrétienne, aidée par les données de
la sagesse antique. Il n'y
avait là qu'une manifestation encore
bien élémentaire du savoir, mais
elle eut son importance puisqu'elle
introduisit la grande époque de la
scolastique du haut moyen age.
Mais si le but
religieux et chrétien assigné à
l’enseignement était le plus élevé,
il n'était cependant pas le seul.
Les sciences
de la nature, quoique
subordonnées à la connaissance de
Dieu, était en honneur et
éveillaient un intérêt très vif.
Sous l'influence de l'esprit
humainement chrétien de l’ordre des
Bénédictins, toute l'école
conventuelle, riche de piété et de
foi, fut ouverte à l'influence et à
la joie du monde. De là, la joyeuse
impulsion de la poésie, le sens de
la nature, peut-être les séquences
de Notker, de là aussi l'amour de la
forme, manifesté dans l'art du
statuaire et l'activité laborieuse
dans le domaine agricole.
Les moines ont
enseigné à l'Occident l'art de la
plume, du pinceau et du ciseau,
aussi bien que celui de
l'agriculture. Dans leurs cellules,
ils copiaient de gros livres dont
les originaux provenaient, pour la
plupart, des bibliothèques d'Italie,
des couvents de Bobbio, du Mont
Cassin, plus tard de Rome, de
Ravenne, de Pavie. Les
copistes
des couvents de Saint-Martin, à
Tours, et de Fleury, près d'Orléans,
de Fulda et de Saint-Gall, en pays
allemands, sont très renommés. En
s'attaquant tout d'abord aux livres
nécessaires au culte, puis à la
Bible et aux oeuvres des
Pères de
l'Eglise, enfin aux
écrivains latins, les moines se
procurèrent les outils de leur
enseignement et le matériel
indispensable à l'expansion de
l'instruction en Occident. C'est
grâce aux manuscrits établis dans
les couvents, dès le IXe siècle, que
nous connaissons la plupart des
classiques de l'antiquité. Les
moines ne se contentaient pas de
copier des livres avec soin, ils les
ornaient. A l'époque carolingienne,
l'art de la miniature fleurit dans
les couvents de France, de Lorraine,
à Fulda, à Saint-Gall. Les pages des
manuscrits portaient des initiales,
de petites images, des cadres aux
vives couleurs. Le plaisir que les
religieux trouvaient dans ces
réalisations artistiques nous est
révélé par les nombreux ivoires
sculptés qui sont restés de ce
temps-là: couvertures de livres,
diptyques, etc., ainsi que par les
reliquaires d'or et d'argent ciselés
et les bijoux.
La puissance
créatrice de cette époque se
manifesta aussi dans de grandes
constructions, quoique nous n'ayons
conservé que peu de monuments de ces
temps reculés. Sous l'influence des
styles du Bas-Empire et de Byzance,
qui s'associaient à Ravenne, on
édifia en France et au nord des
Alpes des églises d'une forme
nouvelle qui devait évoluer, au
cours du Xe siècle, dans le style
dit roman.
Comme les Bénédictins
voulaient se libérer le plus
possible du contact avec le monde
auquel des obligations matérielles
les liaient, les couvents
s'efforcèrent de pourvoir à leur
entretien dans la plus large mesure
possible. C'est pourquoi, tout
couvent enferme dans son enceinte un
certain nombre de bâtiments. Ce sont
d'abord ceux qui forment le
monastère proprement dit: église,
cellules, cuisine, réfectoire,
autour desquels se rangent la
demeure de l'abbé, l'école,
l'hospice, l'infirmerie, le jardin
et le cimetière; plus loin et
couvrant une aire plus vaste,
s'égrènent les établissements
nécessaires à la vie matérielle:
ateliers, étables, greniers,
boulangerie et moulin. Au IXe
siècle, les religieux construisaient
leur monastère de leur propres
mains, défrichaient les forêts,
cultivaient le sol, et, tandis que,
se conformant à la tradition, ils
implantaient dans le nord la vieille
culture de l'Italie, ils
enseignaient l'exploitation du sol
aux Germains encore primitifs:
l'élevage, l'arboriculture et tout
l’ensemble de l'art de
l'agriculteur.
Dans tout cela,
la technique
restait élémentaire; les IXe
et Xe siècles n'ont rien su de la
Science. Les
masses étaient encore primitives,
voir même barbares. Le moine
vivait plein d'idéal, de fantaisie
juvénile; la joie qu'il prenait à la
vie de la nature l'orientait vers
l'éternité. Il soignait avec amour
le jardin du couvent, y faisait
croître des plantes médicinales;
mais la médecine était encore dans
l'enfance, les connaissances
géographiques et astronomiques
toutes primitives. Il n'était pas
possible, tout à la fois, de
défricher la forêt vierge, de poser
les fondements de l'instruction et
de réaliser de grands progrès
techniques. On ne peut donc blâmer
l'époque pour son ignorance. La
jeune civilisation occidentale
demandait son droit à l'existence,
tout simplement.