Parmi les papes de l'époque
carolingienne,
Nicolas Ier
(858-867) prend un relief tout
particulier. Il fut, de toute façon,
l'un des papes les plus actifs. Pour
lui, la dignité et l'autorité
pontificales étaient sans égales,
ayant été établies par le Christ:
«Comme
représentant du Christ, le pape est
le premier parmi ceux qui
enseignent, ceux qui font les lois
et ceux qui jugent. Aucun concile ne
peut lui enseigner quelque chose,
aucune puissance n'a le droit de le
juger. Le pouvoir civil s'exerce sur
le domaine qui lui est propre, celui
de l’Eglise, sur le sien, et comme
l’Eglise est responsable du salut
des âmes, son pouvoir est supérieur
au pouvoir civil.»
Avec Nicolas
Ier commence la lutte de l’Eglise
médiévale contre la tutelle de
l'Etat. Elle était une
réaction contre la coutume franque
de l'Eglise d'Etat, mais elle avait
pour point de départ un principe et
un programme.
En ce temps-là, L’Eglise fit parfois
usage d'armes perfides. Afin de
défendre la position du pape et des
évêques vis-à-vis des princes, on se
permit des supercheries. Dans le
royaume de
Charles le Chauve, au
milieu du IXe siècle, on répandit
les « fausses
décrétales », collection de
prétendues ordonnances pontificales
- l'auteur se nomme
Isidore
Mercator - dont le
contenu insiste sur le droit du pape
à la prééminence. Les principes et
les thèses n'en étaient pas
nouveaux, mais, dans la forme sous
laquelle on les répandit, elles
constituaient bien une
mystification. Cette compilation
contenait entre autres la fameuse «donation
de Constantin».
Ce prétendu document de l'empereur
Constantin
avait paru pour la première fois
dans l'Empire franc sous le règne de
Louis le Pieux.
Constantin donne au pape
Sylvestre,
qui l'avait guéri de la lèpre, le
palais du Latran, la tiare et la
pourpre pontificales et place sous
sa domination l'Italie et tout
l'Occident. Il transporte sa
capitale à l'est, car aucun empereur
ne peut régner dans le lieu où siège
le chef de la chrétienté.
L'authenticité du document fut
parfois mise en doute au moyen age,
mais ce n'est
qu'au début des temps modernes que
se révéla la falsification.
Quoique la participation du pape à
sa rédaction ne puisse être prouvée,
il devait servir à légitimer la
cession au souverain pontife par les
empereurs romains de la domination
sur l'Empire d'Occident, et son
droit à disposer de la couronne. En
fait, ce document a souvent servi
par la suite à appuyer les
prétentions de L’Eglise à
l'hégémonie. Il a beaucoup contribué
aussi à jeter un voile sur les
luttes des papes contre le pouvoir
civil, à déguiser leur ambition et à
masquer leurs usurpations.
Cependant,
la supercherie a joué un rôle
beaucoup moindre qu'on ne le lui a
attribué. Quand l'Eglise
prétendit plus tard à l'hégémonie
sur les princes, et que l'autorité
spirituelle voulut diriger le monde
chrétien, elles obéirent à des idées
théologiques, à la conception de la
théocratie augustinienne, et du
droit conféré à saint Pierre par le
Christ de lier et de délier toutes
choses ici-bas, beaucoup plus
qu'elles ne s'appuyèrent sur un
texte suspect.
Le pape Nicolas Ier exerça une
grande autorité sur les princes
ecclésiastiques et civils. Il agit
même avec sévérité à l’égard du
fameux, mais autoritaire, archevêque
de Reims,
Hinkmar, comme à l'égard
du roi
Lothaire Il, qui voulait
répudier son épouse
Theutberge
et épouser une concubine. Mais ce
qui l'élève bien au-dessus de
Charlemagne
et de tous ceux, laïques ou
ecclésiastiques, qui répandirent
l'Evangile dans l'Empire franc,
c'est qu'il proclama que les païens
devaient être amenés à se convertir
non par la violence, mais par des
exhortations, des encouragements et
un enseignement qui fit appel à leur
intelligence. Il abolit la pratique
de la torture comme contraire aux
lois divines et humaines.
Ce pape fut donc un excellent maître
et conducteur de la chrétienté. Mais
il passa comme un météore dans
l'obscurité de son époque, car la
ruine de l'Empire franc, dont
l'autorité s'était affaiblie en
Italie comme ailleurs, entraîna pour
l’Eglise et la papauté les pires
conséquences. On vit alors nettement
combien les exigences des papes
s'étaient appuyées sur le pouvoir
impérial. A la vérité,
Louis Il
(fils de Lothaire Ier) qui portait,
en Italie, la couronne de roi et la
couronne d'empereur, avait combattu
vaillamment et avec succès les
Sarrasins qui, toujours à nouveau,
envahissaient l'Italie et
s'avancèrent jusqu'à Rome. Mais il
ne put obtenir aucun résultat
durable parce que les seigneurs
italiens concluaient, en leur nom
personnel, des alliances avec les
pirates musulmans, et que les rois
du nord des Alpes ne lui prêtèrent
aucune assistance.
Quand Louis
fut mort, l'Italie devint la proie
de l'ennemi qui ne rencontra presque
plus aucune résistance.
L'énergique pape
Jean VIII
tenta alors l'impossible et la
flotte qu'il avait équipée parvint à
battre les Sarrasins. Mais,
lorsqu'il essaya d'organiser parmi
les Italiens une ligue défensive, il
ne rencontra point d’écho, si bien
que, pour protéger les Etats de
l'Eglise contre de nouvelles
attaques de l’ennemi, il se vit
contraint à lui payer annuellement
un humiliant tribut.
Ce fut bien pis encore quant la
papauté fut entraîné dans le
tumulte des partis rivaux qui
régnaient en Italie depuis la chute
de l'empire et que le trône
pontifical devint, pour un siècle,
l'enjeu que se disputèrent des
seigneurs ambitieux dont aucune
considération ne refrénait les
passions. La dignité des
représentants du Christ fut
scandaleusement bafouée.
Les marquis de
Spolète furent les premiers
qui tinrent en leur puissance
plusieurs papes et, par eux, les
Etats de l'Eglise. Que ces tyrans
ambitieux,
Guido de Spolète et, plus
tard, son fils
Lambert, aient pu contraindre
des papes à leur donner la couronne
impériale, fait toucher du doigt le
degré que la
dépendance
politique de la papauté
avait atteint et combien s'était
affaibli l'éclat de l'empire. Deux
de ces empereurs-fantômes. Béranger
du Frioul et Hugo de
Basse-Bourgogne, régnèrent encore.
Il ne faut pas s'étonner que des
hommes tout à fait incapables aient
été placés sur le trône pontifical
par le jeu des partis. L'élection
des papes n'était encore soumise
qu'à des règles très lâches et les
seigneurs qui disposaient du pouvoir
ne tenaient compte, d'ailleurs,
d'aucun droit ni d'aucune tradition,
et nommaient qui ils voulaient. Ce
furent de faibles et souvent tristes
créatures qui, à la fin du IXe
siècle et durant la première moitié
du Xe, se trouvèrent placées sur le
siège de Saint-Pierre par des
intrigants et des intrigantes.
L'apparition d'un rebutant régiment
de femmes compléta le tableau.
Théodora et ses deux filles, Marozia
et Théodora la jeune, qui tenaient
la tête d'un parti à Rome, eurent
pendant longtemps une grande
influence sur le choix des papes et
à la cour pontificale qui était
alors le théâtre de scandales et
d'intrigues de toute sorte. Un fils
de Marozia, Albéric (mort en 954),
parvint enfin à s'assurer le pouvoir
et son règne ne fut, en fait, pas le
plus mauvais. Il gouverna Rome et
les Etats de l'Eglise pendant plus
de vingt ans en qualité de «
patrice,
sénateur et prince de tous les
Romains ». Les cinq papes qui
furent ses contemporains lui furent
entièrement soumis et n'eurent
aucune puissance, mais ils étaient,
au moins, des personnalités
honorables et des prêtres dignes.
Ils favorisèrent la
réforme
clunisienne qui, en Italie et
au loin, préparait rapidement des
temps meilleurs. Albéric lui-même,
pieux comme il l'était, en comprit
la valeur. Les forces du « bien »
n'étaient pas toutes mortes.
Cependant, avant leur triomphe, le
« mal » devait sévir encore avec
violence. Albéric se chargea d'une
terrible responsabilité lorsqu'il
arracha à ses seigneurs la promesse
de porter, après sa mort, son fils
Octave au trône pontifical, dès que
l'occasion s'en présenterait; car ce
choix fut un des plus mauvais que
l’Eglise ait eu à déplorer.
Pourtant, le roi
Othon II
sanctionna l'élection de
celui qui prit le nom de
Jean XII.