Dans
l'Empire franc, l'Etat et l’Eglise
travaillèrent dans
une étroite
communauté d'intérêts; il est
difficile de dire qui donna et qui
reçut le plus de l'autre. L'Etat
franc avait rendu à l'Eglise les
plus grands services. Par sa
protection, il avait facilité
l'érection de sanctuaires et de
couvents et le travail des
missionnaires parmi les Germains et
les Slaves. L'évangélisation des
populations païennes n'était pas
achevée et il continuait à y
collaborer activement.
D'un autre côté, l'Etat franc avait
pu compter de tout temps sur l'appui
de l’Eglise. Comme nous l'avons dit
plus haut,
l’Eglise était le défenseur le plus
convaincu de l’idée impériale et de
la centralisation du pouvoir.
Sur ce plan, les évêques prenaient
toujours le parti du roi contre les
grands seigneurs qui cherchaient à
s'imposer par la force. C'est eux
qui, par les cérémonies du
sacre
et du
couronnement, conféraient
à la personne royale une haute
dignité, un
caractère presque sacré.
Enfin, et c'est là le point
essentiel, au moyen de
l'instruction
qu'elle était seule à même de
dispenser, l'Eglise arracha les
Francs à leur civilisation primitive
et les dota d'aspirations plus
élevées.
Les premiers Carolingiens et
Charlemagne
en première ligne avaient fait de
l’Eglise franque
une Eglise
d'Etat. Charlemagne
considérait les terres de l'Eglise
comme des biens de la couronne et
les évêques, en quelque sorte, comme
des fonctionnaires de l'Etat. En
temps de guerre, évêques et abbés
devaient marcher à la tête de leurs
hommes pour le service de leur
maître. Ces coutumes subsistèrent
après la mort de Charlemagne et les
conséquences malheureuses de ce
système, qui fut d'ailleurs souvent
blâmé par l'Eglise, apparurent
nettement au cours du IXe siècle.
Le clergé
s'adonnait trop à une activité
profane, il en oubliait sa
véritable tâche et perdit son
caractère spirituel. Le grand abbé
Adelhardt
se plaignait que plusieurs des
princes de l’Eglise, et ceux-là même
qui avaient solennellement renoncé
au monde, fussent contraints à le
servir malgré tout parce qu'ils en
possédaient les biens en trop grande
abondance. Avec leur diocèse, les
évêques recevaient, en général,
l'immunité de laquelle dépendait
l'exonération des impôts et certains
privilèges judiciaires, souvent même
le droit de haute juridiction, mais
ceci impliquait aussi des
obligations militaires et d'autres
encore. En cas de guerre, évêques et
abbés prenaient rang parmi les
combattants, souvent à leur tête, et
il n'était pas rare que de hauts
prélats fussent trouvés parmi les
morts sur le champ de bataille. Dès
lors, il ne faut pas s'étonner que
les membres du clergé se soient
conduits en temps de paix comme des
guerriers, allant à la chasse avec
chiens et faucons et témoignant
souvent d'un plus grand intérêt pour
les chevaux et les armes que pour
les affaires de l’Eglise.
L'institution de l’Eglise privée
montre à quel point
les prêtres
étaient regardés comme serviteurs
du pouvoir civil. Plus
d'un seigneur éleva dans son domaine
une chapelle ou une église qu'il
considérait comme sa propriété,
tandis qu'il voyait un serviteur
dans l'ecclésiastique qu'il y
installait. Le fait était sans
conséquence pour l'Eglise tant que
le seigneur restait conscient de la
dignité de la prêtrise et traitait
le prêtre avec respect. Mais, trop
souvent, ce dernier était contraint
à des besognes indignes et traité en
laquais, surtout quand il était
d'origine servile. Enfin, le
seigneur considérait, presque
toujours, l’Eglise comme une source
de gain et gardait par devers lui le
montant des dîmes. Cependant, la
coutume de l’Eglise privée eut
certainement aussi son bon côté,
elle fut souvent à l'origine
d'églises paroissiales. Mais dans de
nombreux cas, le prêtre privé était
complètement livré aux caprices de
son seigneur.
De même que le seigneur voyait dans
le prêtre une sorte de domestique et
disposait des revenus de celui-ci
selon son bon plaisir,
les
Carolingiens virent trop souvent
dans les évêques des vassaux de la
couronne et des serviteurs de l'Etat.
L'Eglise
courut le danger d'être emprisonnée
dans le système féodal.
Les évêchés et les abbayes prirent
figure de fiefs royaux, les
dignitaires de l'Eglise se muaient
en fonctionnaires de l'empire.
Tandis que, conformément au droit
ecclésiastique, les évêques devaient
être élus par le clergé et le
peuple, les abbés, par les moines de
leur ordre, les rois prétendaient au
droit de disposer des évêchés et des
abbayes. Leurs élus leur prêtaient
alors le serment de fidélité et les
rois en usaient avec les évêchés et
les abbayes comme avec des fiefs
laïques, qu'ils octroyaient, sans
aucun égard pour les droits des
électeurs, à celui qui leur
plaisait. Il s'ensuivit, bien
entendu, que ce ne furent pas
toujours les plus dignes qui furent
pourvus, mais très souvent des
favoris et des parents;
il arriva même
que les charges ecclésiastiques
furent confiées à des laïques.
Au début du Xe siècle, il existait,
dans le Midi de la France et en
Italie surtout, bien des couvents
qui n'étaient guère autre chose que
des hospices laïques. Des abbés
laïques mariés cherchaient à faire
du couvent une
institution de famille dont
leurs enfants pussent hériter, comme
d'un fief quelconque. Le danger qui
menaçait l’Eglise n'était pas de
petite importance. Elle courait le
risque d'être
peu à peu absorbée par l'Etat, et de
se laïciser; elle était
menacée de voir la ruine de sa
mission, d'être vidée de sa
substance. Mais, dans un temps
relativement court, ce péril fut
écarté, comme le montrera la suite
de l'histoire. C'est étonnant, et
pourtant compréhensible, car, au
fond, l'Etat qui dominait l'Eglise
et menaçait de l’absorber était
chrétien. Les rois qui abusaient des
biens ecclésiastiques étaient, sans
exception, des croyants,
quelques-uns même des hommes pieux,
et de ce fait n'étaient pas
inaccessibles aux avis de ceux qui
demandaient une réforme. L'autorité
des papes restait intacte, malgré
l'indignité de quelques-uns, et
n'était, en théorie, attaquée par
personne.