Il
est généralement admis que les Normands n’ont pas peu
contribué à la ruine de l’Empire carolingien. Leurs
voyages et leurs expéditions de pillage
durèrent des siècles et ne sont au fond rien d’autre
qu’une tardive manifestation des grandes migrations. Les
«hommes du nord» (Nordmannen)
sont le rameau septentrional de la race germanique et leur
civilisation ne se distingue guère, en somme, de celle des
Germains du sud, ainsi que le révèle l’examen de leurs sépultures;
c’est d’eux qu’ils apprirent à utiliser les caractères
runiques que l’on peut voir
sur un grand nombre de monuments de pierre et qui furent même
plus en usage en Scandinavie que chez les autres peuples
germains, quoiqu’il ne puisse être encore question, dans
ces temps reculés, d’une véritable littérature. Mais ce
qui distingue les Normands des autres Germains, c’est l’attrait
que la mer exerçait sur eux et leurs
excursions aventureuses. L’eau était leur élément. Dans
leurs barques à rames, de petite dimension, ils se lançaient
sur l’océan et remontaient les fleuves. Ce qu’ils
recherchaient avant tout, ce n’était pas les conquêtes,
mais le butin. Puis, avec le
temps, ils prirent l’habitude d’établir
des camps fortifiés pour hiverner et, finalement,
ils se construisirent de véritables résidences en pays étranger.
Mais il ne faut pas voir, dans les incursions normandes,
seulement le pillage et les actes de violence. Sans doute
imposèrent-elles de terribles souffrances aux peuples d’Occident,
mais les Normands ne furent pas
uniquement des destructeurs. L’expansion de ce
jeune peuple plein de vigueur apporta à l’édification de
l’Europe à venir des éléments très positifs. Les
Germains du nord ne se distinguaient pas seulement par une
énergie exceptionnelle, mais encore par une aptitude peu
commune à organiser et édifier un Etat. Leur esprit
pratique et ouvert intervint de façon heureuse dans le développement
de la civilisation et de la politique. Le duché de
Normandie, le jeune royaume d’Angleterre, les Etats de
l’Italie méridionale et de la Russie sont des
institutions normandes. La politique primitive du pillage
fut abandonnée enfin; les Normands devinrent sédentaires;
ils adoptèrent le christianisme
et accomplirent, dans le domaine de la civilisation, une
oeuvre d’une haute importance.
Dès
les temps du plus lointain moyen âge, les Normands étaient
divisés en trois groupes: Norvégiens,
Suédois et Danois.
Partant des fjords de la côte occidentale de la
Scandinavie, les Norvégiens se révélèrent des marins
particulièrement hardis et, du milieu du IXe siècle
jusqu’à la fin du Xe siècle, ils firent de puissantes
conquêtes. Ils occupèrent l’Irlande
et une partie de la côte occidentale de l’Angleterre
et firent de la mer d’Irlande une mer norvégienne. Plus
tard, ils s’emparèrent des Hébrides, des Orcades et des
îles Shetland. De l’Islande, où ils fondèrent Rekjavik
en 870, ils atteignirent la côte
orientale du Groenland et, de là, le Labrador, Terre-Neuve
et d’autres points de l’Amérique du Nord. Au début de
l’an 1000, ils entretenaient des relations avec ces
rivages lointains. Mais, à la longue, ils ne purent les
maintenir et leurs grandes découvertes tombèrent plus tard
dans l’oubli.
Les
Suédois, dont le centre était à Upsala,
étaient, de par leur position géographique, orientés vers
la Baltique. Ils entretenaient un commerce actif, mais pas
toujours pacifique, avec les populations de Riga et du golfe
de Finlande. De là, ils découvrirent le chemin du Dniéper.
Ce qu’ils obtinrent alors ce fut du butin, un commerce rémunérateur,
enfin de la puissance et des terres. Ils entreprirent une véritable
colonisation. Le long des
routes qu’empruntait leur trafic, ils établissaient des
entrepôts fortifiés qui, avec le temps, devinrent des
villes. Novgorod et Kiev
sont les plus fameuses d’entre elles. Nous reparlerons, à
propos de l’histoire de la Russie, du développement
politique très important qui trouva là son origine.
Les
Danois, sortis du centre de la Suède, s’étaient emparés
de la presqu’île du Jutland et des îles voisines, y
compris Bornholm. De là, ils poussèrent jusqu’au pays
des Abodrites et à la Frise. Au IXe siècle, ils fondèrent,
dans les Pays-Bas, une principauté autonome. Dans les dernières
années du règne de
Louis
le Pieux, ils pillèrent à plusieurs
reprises les contrées qui se trouvaient aux embouchures du
Rhin et de l’Escaut. Bientôt, ils trouvèrent moyen de remonter
la Seine; en 841,
ils réduisirent Rouen en
ruines; un peu plus tard et plus d’une fois, Paris
fut leur victime. Au-delà de la Loire et de la
Garonne, ils pénétrèrent profondément dans le centre de
la France. A Nantes, en 843, ils assassinèrent l’évêque
et le clergé. A Tours, Blois, Orléans, Beauvais, comme
dans un grand nombre d’autres villes, ils se conduisirent
de la même façon. Vers le milieu du siècle, les Normands
cherchèrent en France des places fortes où hiverner; ils
se fixèrent enfin pour longtemps dans les contrées
qu’arrosent la Seine et la Loire. Leurs incursions prirent
fln, comme nous l’avons
dit
plus haut, lorsqu’en 911, le faible Carolingien, Charles
le Simple, céda en due forme au prince normand Rollon
un territoire qui devait
prendre plus tard le nom de Normandie.
L’autre
principale cible des Danois était l’Angleterre, dont ils
déterminèrent les destinées durant deux siècles environ.
Au
VIIIe et au IXe siècles, l’Angleterre était encore morcelée
en plusieurs royaumes, l’hégémonie appartenant
tantôt à l’un tantôt à l’autre. Au temps de
Charlemagne,
elle était le partage de l’intelligent Offa,
roi de Mercie; plus tard, le Wessex supplanta la Mercie et,
autour de lui, se groupa une fédération d’Etats qui fut
durable. Le roi Egbert
(802-839) ne régna pas sur le Wessex seulement, mais sur
toute l’Angleterre jusqu’aux frontières de l’Ecosse.
Puis, les Danois envahirent la
Grande-Bretagne et leur furieux essaim se répandit
en tous sens. En 851,
ils remontèrent la Tamise avec trois cent cinquante bateaux
et réduisirent en cendres Cantorbury
et Londres. Pendant un certain temps, l’Angleterre
fut, plus que toute autre contrée, le siège des incursions
pillardes des Danois. Ils commencèrent à hiverner et
firent mine de s’installer de façon durable. L’Etat
et la civilisation des Anglo-Saxons se trouvèrent
dangereusement menacés. Comme dans l’Empire franc,
le peu de souplesse d’une armée trop lourdement équipée
rendait la défense très difficile. Ce fut le roi Alfred
(871-899) qui conjura le
danger, arracha l’Angleterre à sa misère et l’éleva
à un niveau qu’elle n’avait pas encore atteint.
L’histoire
de ce roi met en évidence ce dont est capable une
personnalité intelligente et énergique et le rôle
qu’elle peut tenir dans l’enchaînement des faits. Le début
de son règne fut des plus lamentables. En 878, il dut fuir
devant les Danois jusqu’à l’extrémité sud-ouest du
pays et se retrancher dans les forêts
et les marais du Somerset, en compagnie d’une toute
petite troupe de fidèles, tandis que beaucoup de ses sujets
fuyaient sur le continent pour éviter d’être réduits en
captivité par les Danois. On put
croire que la dernière heure du royaume saxon avait sonné.
Mais Alfred ne perdit pas courage et, soutenu par une petite
armée, parvint, au bout de quelque temps, à vaincre
l’adversaire. Le roi danois Guthrum
se fit baptiser et conclut avec Alfred un partage
des terres d’après lequel la route conduisant de
Londres à Chester marquait une frontière au nord de
laquelle les lois danoises étaient appliquées, tandis que
les lois saxonnes restaient en honneur au sud.
Pendant
ce temps, Alfred s’armait en
vue de nouvelles agressions. Sa grande innovation
consista dans la construction d’une flotte
dont les bateaux étaient deux fois plus longs et beaucoup
plus rapides que ceux des Danois. Ce fut la première
apparition d’une flotte anglaise. Le résultat ne
se fit pas attendre. Avec le temps, les Danois essuyèrent
tant de revers que, dès le milieu du IXe siècle, on ne les
vit plus reparaître et l’Angleterre connut le repos.
Alfred
remédia au désordre des lois en codifiant
le droit anglo-saxon. Il réunit non seulement les
lois du Wessex, mais encore, pour autant qu’il le trouva
utile et en toute liberté de choix, celles d’autres
royaumes, auxquelles il en ajouta de nouvelles. De la sorte,
il rapprocha encore les diverses parties du pays et leur
permit de faire un nouveau pas sur le chemin qui devait les
conduire à l’unité. En tête du code, Alfred fit
inscrire les dix commandements et des préceptes de l’Ancien
et du Nouveau Testament. Par cette mesure, ainsi qu’il
l’avait espéré, il s’attira la
considération de l’Eglise et s’assura son concours pour
le maintien de l’ordre et le respect
des
lois. Ainsi, son Etat se trouva fondé, comme il en
est peu, sur une base chrétienne.
Chez
Alfred, le zèle
religieux marche de pair avec un intérêt actif pour la
civilisation. Ils se marquent l’un et l’autre dans ses
efforts pour répandre l’instruction,
efforts qui sont son plus grand titre de gloire. Les temps où
des hommes venaient du continent fréquenter les écoles
anglo-saxonnes n’était plus. Alfred affirme que les prêtres
saxons comprenaient à peine le latin de leur livre de messe
et qu’aucun d’entre eux ne pouvait traduire une lettre
latine en langue vulgaire. Afin de mieux lutter contre
semblable ignorance, il apprit le latin dans l’âge adulte
et, avec le temps, en poussa l’étude si loin qu’il
osait transposer en langue saxonne des oeuvres classiques,
afin de rendre accessible à son peuple et surtout au clergé
les trésors de la pensée. Le choix qu’il faisait de ces
oeuvres est révélateur de sa mentalité. Il le fit en
première ligne en faveur d’un enseignement moral et
religieux et pour poser les bases philosophiques et théologiques
d’une culture chrétienne. Il traduisit l’histoire générale
d’Orosius, l’histoire de l’Eglise anglaise de Bede,
l’ouvrage de Grégoire le Grand qui traite des peines de
l’âme, les «Consolations de la philosophie» de Béothius,
une partie des psaumes et, probablement, les monologues de
SaintAugustin.
Sans doute, ses traductions sont très imparfaites; souvent
il ne fait que rapporter le sens de l’oeuvre et y ajoute
beaucoup de considérations personnelles, de descriptions géographiques
et de rapports maritimes. «La véritable
grandeur prend racine dans l’esprit, non dans la chair. »
Telle est, parmi d’autres, une réflexion personnelle du
roi.
L’entrain
qu’Alfred mit à
instruire et à éduquer ses sujets fut très profitable aux
écoles. Celle de son palais, qu’il avait instituée avant
tout pour son fils, mais qu’il ouvrit aussi aux enfants
des nobles et même à des garçons de plus humble origine,
fut le point de départ d’un renouveau dans
l’enseignement du peuple. Alfred exigeait des laïques
qu’ils s’instruisissent jusqu’à ce qu’ils pussent
lire parfaitement l’écriture anglaise; mais ceux qui se
destinaient à l’état ecclésiastique devaient aussi
apprendre le latin.
Le
roi Alfred peut donc s’attribuer la gloire d’avoir non
seulement assuré à son peuple la
liberté et la paix, mais aussi de lui avoir donné
une organisation nationale et des lois
et d’avoir renouvelé en sa faveur les bases de l’instruction.
Le fait qu’il fonda l’enseignement non sur le latin,
mais sur la langue saxonne, est d’une grande importance.
Par ses traductions et celles que d’autres firent à son
exemple, il a pourvu son peuple d’une littérature
anglo-saxonne, qui facilita plus tard le développement de
la prose anglaise. La langue populaire conserva en
Angleterre une importance beaucoup plus grande que ce ne fut
le cas sur le continent. Le savoir fut, de ce fait, plus
proche du peuple, plus national qu’ailleurs. Mais, d’un
autre côté, une fissure se préparait, sans doute, qui
devait isoler l’Angleterre de toute la chrétienté
d’Occident.
Les
premiers successeurs d’Alfred surent non seulement
conserver ce qui était acquis, mais ils l’augmentèrent
encore en anéantissant les Ecossais et les Danois qui s’étaient
maintenus en Angleterre et en Irlande. Le roi Edouard,
fils d’Alfred, prit le titre de roi d’Angleterre. Edgar
(957-975), à qui les rois celtes du Pays de Galles et de
l’Ecosse prêtèrent serment de fidélité, se fit même
couronner empereurauguste d’Angleterre. Il éleva le
moine Dunstan à la dignité
d’archevêque de Cantorbury et lui assura une grande
influence dans l’Etat et dans l’Eglise. Dunstan
s’efforça
de réconcilier les Anglo-Saxons avec les Danois et d’établir
un lien fédératif entre leurs
diverses tribus. C’est lui surtout qui, avec
l’appui du roi, implanta en Angleterre la réforme
bénédictine, venue de France, et arracha
ainsi les couvents, comme le clergé séculier, à leur
terrible indolence. Le rattachement spirituel de l’Angleterre
au continent fut rétabli de ce fait et l’avenir devait le
fortifier encore.
Le
Xe siècle vit l’apogée de la
vieille civilisation anglo-saxonne. Une noblesse
terrienne et une armée de métier étaient parfaitement
constituées. La vie économique avait atteint un degré
remarquable. Tandis que les paysans devenus sédentaires se
vouaient à l’exploitation du sol et à l’élevage,
l’artisanat s’installait dans les villes, donnant essor
à un commerce actif que les rois encourageaient avec
ardeur. Dans les assemblées de village et les assemblées
des comtés, se développait une activité publique limitée
et, avec elle, une certaine conscience démocratique de la
solidarité.
La
royauté ne fut jamais tyrannique. Seul, le sheriff,
administrateur des domaines royaux, était directement
soumis au roi, un fonctionnaire dans sa dépendance immédiate.
Pour le reste, le roi dépendait de
l’assemblée royale, constituée selon une règle
établie, le «Witenagemot
». C’était l’assemblée des
seigneurs ecclésiastiques et laïques. Elle
choisissait le roi, éventuellement le déposait,
sanctionnait les impôts, rendait la justice et intervenait
même par ses conseils et ses décisions dans la vie de l’Eglise.
Elle nommait les évêques et les abbés, discutait de la
politique étrangère, de l’armée et de la flotte. Cette
assemblée fut l’une des racines du
parlement anglais. Mais à la fin du Xe siècle se
produisit une décadence politique,
l’oeuvre d’Alfred et
de Dunstan tomba en
ruines. Sous le règne du faible et cruel Ethelred
Il (978-1016), l’Angleterre connut une nouvelle
invasion danoise. Tout d’abord, le roi acheta la paix en
acceptant de payer un tribut annuel.
Ensuite, dans l’espoir de se libérer, il donna l’ordre
d’assassiner tous les Danois qui étaient
en Angleterre (1002); il en tomba des milliers; mais
une guerre de revanche s’ensuivit. Le roi danois, Sven,
furieux, se jeta sur l’Angleterre. Cantorbury
fut saccagée et l’archevêque tué. Ethelred dut fuir en
Normandie. Le fils de Sven, Canute
le Grand, se fit reconnaître pour roi par les
seigneurs anglo-saxons. Dès lors, l’Angleterre ne fut
plus qu’un morceau du grand empire
danois qui s’étendait de la Baltique au Groenland,
pardessus les diverses îles britanniques, car, en 1028,
Canute s’empara aussi de la Norvège
et de toutes ses dépendances. Entre temps, il était devenu
chrétien, ce qui provoqua chez lui une transformation intérieure.
Il gouverna son empire avec sagesse et équité, interdit le
paganisme, abolit l’esclavage, fonda des églises et des
couvents. Mais après sa mort (1035), son empire
s’effondra et l’Église y fut troublée par le désordre
et la confusion.
En
Angleterre, sous Edouard le
Confesseur (1042-1065),
les Anglo-Saxons rentrèrent dans leurs droits. Pendant son
règne et grâce à lui, l’abbaye de
Westminster fut construite. Toutefois, il manquait
complètement de personnalité et avait noué avec les
Normands de France des relations tellement étroites qu’il
lui devint impossible d’échapper à leur emprise. Après
sa mort, le duc
Guillaume
de Normandie prétendit avoir des droits au
trône d’Angleterre. Il sut gagner le pape à son point de
vue et donner à sa conquête l’apparence
d’une croisade. En septembre 1066,
il s’embarqua sur la Manche avec une flotte puissante et débarqua
près de Hastings. Une
bataille s’engagea dans le voisinage qui décida du sort
de l’Angleterre. On raconte que le chevalier-trouvère, Taillefer,
chanta la chanson de Roland
devant l’armée prête au combat, afin de réveiller son
ardeur. Les Normands eurent la victoire. Harold
tomba sur le champ de bataille; il est reconnu comme le
dernier des rois anglo-saxons. Avec
Guillaume
Ier, le Conquérant,
commence une ère nouvelle de l’histoire d’Angleterre.
Les Normands, tant ceux venus de France que les Danois, ont
exercé une influence considérable sur l’évolution si
diversement orientée des Anglo-Saxons. Par la dernière
grande invasion, un sang nouveau fut infusé aux peuples de
l’île; l’Etat fut fondé sur une base nouvelle, l’Eglise
rénovée. Les rapports qui unissaient la dynastie avec la
Normandie renforcèrent le lien qui rattachait la culture
anglaise à celle des peuples chrétiens de l’Occident.