Dans
les plaines de la Tisza et du Danube, presque complètement
dépeuplées depuis l’anéantissement des Avars,
se précipita, vers la fin du IXe siècle, le peuple
asiatique des Hongrois ou, comme ils s’intitulaient
eux-mêmes, des Megy-Eri (Magyars).
Ils n’étaient pas indo-européens, mais un rameau des
peuples primitifs
uralo-altaïques,
donc apparentés aux Huns,
aux Turcs et aux Finnois.
Leur chef Arpad
(896-907) rassembla leurs sept rameaux en une sorte d’unité
politique et exerça sur eux une puissante autorité. Alors
commença l’époque des violentes
attaques des Hongrois contre l’Occident, qui durèrent
un demi-siècle et répandirent la terreur dans l’Europe
occidentale. Les chroniqueurs du temps parlent avec effroi
de l’apparition des Hongrois et de leurs moeurs; ils les
disent horriblement cruels et laids, des diables à forme
humaine. Mais c’est là des portraits comme on a coutume
d’en peindre de l’ennemi. En réalité, les Hongrois ne
différaient pas des autres hordes de pillards du temps des
grandes migrations, mais ils sévissaient de façon
effrayante dans les pays civilisés. Là où ils avaient
passé sur leurs montures rapides, leur route était jalonnée
de cadavres et de ruines fumantes. Comme jadis les Avars, ce
qu’ils cherchaient à se procurer, ce n’était pas le
sol, mais du butin. Ils pénétrèrent
en Lombardie à l’aurore du Xe siècle, mirent fin à la
Marche allemande de l’est, battirent les derniers
Carolingiens d’Allemagne et pillèrent le sol allemand année
après année. Le couvent de
Saint-Gall, entre autres, fut attaqué à
l’improviste par une troupe de Hongrois en 926.
Les
Allemands apprirent à se défendre momentanément contre
ces cavaliers rapides, armés d’arcs et de flèches, puis Henri
l’Oiseleur parvint à les écraser dans la
bataille de l’Unstrut
en 933. Mais vingt ans plus
tard leur essaim reparut. Ils assiégèrent Augsbourg qui
fut défendue vaillamment et avec succès par l’évêque Ulrich.
Là-dessus, ils essuyèrent sur les bords du Lech une défaite
définitive que leur infligea l’armée du roi Othon
Ier (955). On dit
que sept rescapés seulement regagnèrent la Hongrie. Les
Magyars se virent contraints d’adopter des moeurs
pacifiques. Presque complètement encerclés par des nations
chrétiennes, ils n’auraient pu se maintenir avec leur
mentalité de fils de la steppe. Leur prince Geza
(992-997) se fit baptiser avec son fils Wajk
(Etienne). Geza appela d’Allemagne des missionnaires
et, dans les années qui suivirent, le
rattachement de la Hongrie à la communauté des peuples de
l’Occident s’accomplit; mais ce fut le grand roi Etienne,
fils de Geza, qui prit les mesures décisives en faveur de
la christianisation et de l’européanisation de son
peuple. Son père l’avait marié à Gisèle,
fille du duc de Bavière, futur roi Henri
Il. Ce mariage représenta pour lui un lien
solide avec l’Occident et l’Empire d’Allemagne. Grâce
à Etienne, la Hongrie fut incorporée
définitivement au monde occidental et chrétien. La
tradition hongroise et orientale s’unissait, chez le jeune
roi, à l’admiration pour la civilisation allemande et le
christianisme; son rattachement à l’Allemagne fut
d’abord un acte personnel, mais il résolut de l’imposer
aussi à son peuple. Il était bien la personnalité désignée
pour cette tâche en sa qualité de prince énergique,
intelligent, amateur de culture.
Son
premier soin fut d’introduire en Hongrie l’influence de
l’Eglise romaine. Chrétien convaincu, très exigeant pour
lui-même, Etienne était
décidé à mener à bien la conversion de son peuple. Il
dut commencer par étouffer une révolte
des Hongrois encore attachés à leurs conceptions païennes.
Il construisit des églises, créa des couvents de Bénédictins,
appela d’Allemagne de nombreux clercs qui l’aidèrent à
organiser l’Église de Hongrie; mais, d’un autre côté,
il eut l’intelligence d’affranchir son pays de la dépendance
de la Métropole en obtenant du pape Sylvestre
Il la création de l’archevêché
de Gran. Ainsi la Hongrie eut son centre ecclésiastique
propre, ce qui l’aida considérablement à devenir un Etat
autonome. En effet, la dépendance du Saint-Siège, qu’Etienne
avait cherchée, n’équivalait qu’à une très faible dépendance
politique et une couronne royale en or qu’il reçut du
pape
fut pour lui d’un prix inestimable. Le 15
août 1001, il fut couronné à Gran.
La
Hongrie était devenue un royaume au caractère chrétien
bien net et qui affirmait sa prétention à l’autonomie.
Le pape pourvut encore Etienne du titre de «roi
apostolique»
et lui accorda d’importants privilèges dans le domaine
ecclésiastique. Etienne
se préoccupa aussi de la vie économique du pays. Il mena
à bien la conquête de la Transylvanie. Il imita l’Allemagne
sur le plan de l’organisation militaire, sociale et
juridique qu’il confia à des Allemands. Plusieurs
seigneurs d’Allemagne de la suite de Gisèle
l’avaient accompagnée en Hongrie, d’autres y furent
appelés en grand nombre. Ils formèrent le noyau
de la chevalerie et de la future noblesse hongroise.
Le système féodal de l’Occident fut adopté; les
relations de propriété et de droit furent modifiées
conformément à ses coutumes. Le pays fut divisé en
vingt-cinq comtés; la forteresse qui servait de centre à
chacun d’eux fut
souvent
le noyau d’une ville. Le roi protégea les paysans libres
au moyen de lois très nettes. La façon dont il assura
l’indépendance de la Hongrie, tout en ouvrant largement
la porte à la culture étrangère, parle en faveur de son
énergie politique et de sa largesse d’esprit. Il comprit
parfaitement la situation des Hongrois à la recherche
d’une civilisation et qui avaient besoin de l’étranger
pour se dégager de leur mentalité. Avec insistance, il
recommanda à son fils de respecter les étrangers et
d’apprendre à connaître leurs différentes langues,
leurs coutumes, leurs doctrines et leurs armes. «Car
un royaume qui ne connaît que sa langue et ses moeurs est
faible et fragile.» L’évolution qui fit de la
Hongrie un État autonome, national et chrétien, comme son
rattachement à l’Occident, est l’oeuvre d’Etienne
Ier, le Saint.
Cependant,
le royaume resta menacé intérieurement par les réveils
du paganisme et de la tradition
asiatique qui n’étaient pas encore complètement déracinés,
si bien que, peu après la mort d’Etienne déjà, il
connut de sérieux revers.