On
peut regretter la chute de l’Empire franc qui fut, en
Occident, le premier État chrétien,
mais il semble que cette chute se produisit alors que le rôle
qu’il avait à tenir dans l’histoire était joué, et
les conséquences de sa longue durée demeurent importantes.
Il avait groupé les peuples dispersés de l’Europe et mis
de l’ordre dans la confusion générale. Il avait donné
aux Germains une éducation
politique et, de la sorte, rendu possible le développement
futur d’un nouvel Etat. Il avait introduit
le christianisme - non sans violence parfois - dans
de vastes contrées. Par un enseignement bien compris, il
avait ouvert aux populations la voie qui devait les élever
à un plus haut degré de civilisation. Il avait barré la
route à l’Islam, et,
non seulement, il avait vaincu les barbares
du nord et de l’est, mais il les avait gagnés à la
mentalité de l’Occident ou, tout au moins, avait préparé
leur structure morale. Ce fut le mérite de l’Eglise et de
l’Empire des Francs, par conséquent, d’avoir uni par un
lien spirituel les peuples de
l’Occident, lien solide qui subsista alors que l’édifice
politique s’écroulait.
En
effet, l’Empire carolingien se divisa; des nations
distinctes se dessinèrent, quoiqu’elles aient parfois au
début connu un profond bouleversement, et tendirent à acquérir
leur individualité culturelle et nationale. A peine
pressent-on alors quelques indices d’un sentiment
national, à moins qu’on ne tienne pour tel la
conscience d’appartenir à une même race; mais les
peuples se détachaient les uns des autres peu à peu, séparés
par la langue, par la culture,
par les buts politiques. Nous
allons passer rapidement en revue ce qu’il en fut dans les
diverses régions de l’ancien Empire des Francs.
A
l’ouest naquit la nation française.
Un fond celtique, l’invasion des Francs, une organisation
germanique, la perpétuation de la culture romaine, une
langue romane, sont les éléments qui constituèrent la
nation nouvelle. Les Normands se fondirent très vite, tant
physiquement qu’intellectuellement, dans le peuple qui les
avait accueillis et devinrent des Français. Au XIe siècle
déjà, leur dialecte nordique était en voie de
disparition. En outre, il advint que la France posséda, dès
le début, avec l’Ile de France et Paris, un noyau central
qui devait exercer une force d’attraction considérable,
comme le démontre l’étude de l'histoire de France. Dès
la rupture, l’est présente presque uniquement des caractères
allemands. Les coutumes de l’ancienne Germanie reparurent
parmi la masse, à mesure que s’affaiblissait l’Empire
carolingien et sa juridiction. Le vieux droit
coutumier fut remis en honneur. Un fait important est
le rétablissement, à la fin du IXe siècle, des anciens
duchés que
Charlemagne
avait anéantis. Il y eut de nouveau des ducs en Saxe,
en Franconie, en Souabe,
en Bavière, en Lorraine.
Mais si un certain particularisme se réveillait, il n’en
reste pas moins que l’Empire franc avait inoculé aux
Germains le besoin d’une appartenance commune; le péril
hongrois fit le reste pour provoquer
l’aspiration à un pouvoir central.
Toutefois, l’Allemagne
devait être, non un royaume héréditaire, mais un royaume
électif, conformément à l’ancienne coutume
germanique. Les grands seigneurs réclamèrent à nouveau le
droit de choisir le roi. A la chute de l’Empire, les
Allemands réussirent à fonder un puissant royaume qui leur
assura un avantage politique et leur conféra, pour des siècles,
la prédominance.
C’est
peut-être l’Italie
qui eut le plus à souffrir de la chute de l’Empire franc;
elle resta politiquement morcelée
et exposée aux influences du sud et du nord. Mais
sur le sol de l’Italie, grâce à des conditions analogues
à celles que nous avons constatées en France, une nouvelle
nation, la nation italienne, commença à se développer.
Sans doute, la langue italienne, issue du bas-latin, n’eut
pas d’emblée une grande importance; pendant des siècles,
elle mena, à côté du latin, une existence obscure. La
grandeur et la puissance de l’Italie tenaient à l’Eglise
et à Rome, où se maintenait
la tradition de la Rome antique, malgré le désordre qui régnait
alors. On ne peut nier que l’Eglise ait entravé la
formation d’un Etat italien. Mais l’Italie lui doit
aussi d’avoir été le berceau de la pensée occidentale,
ce qu’un Etat lombardo-italien n’aurait pu être.
Cependant
les nations qui s’ébauchaient peu à peu sur le
territoire de l’ancien Empire des Francs ne représentaient
pas tout l’Occident. Celui-ci gagnait du terrain et
englobait, dans son domaine, moins par des moyens politiques
que grâce à la vertu qui permettait à l’Eglise d’unir
les populations sur le plan spirituel, une foule d’autres
peuples qui, du IXe au XIe siècle, s’individualisèrent
de façon toujours plus nette. L’histoire de leurs débuts
est esquissée brièvement dans les pages suivantes.