Par
leur victoire de Xérès de la
Frontera (711), les
Musulmans, venus d’Afrique, avaient anéanti
le royaume délabré des Wisigoths. Presque toute
l’Espagne tomba entre leurs mains, sans qu’ils eussent
rencontré grande résistance. Alors leurs hordes guerrières
apparurent en France, au-delà
des Pyrénées; elles conquirent l’ancienne Septimanie et
s’avancèrent jusqu’au Rhône et la Garonne. L’Empire
des Francs, et avec lui tout l’Occident chrétien, parut
menacé. Mais Charles Martel
refoula le flot montant des Musulmans en battant l’armée
d’Abderrhaman près de
Poitiers, en 732.
Et, plus encore que cette défaite, la division
qui régnait parmi les Maures - ainsi désignait-on
les Musulmans d’Afrique - les arrêta
dans leur marche en avant. Par la suite,
Charlemagne
entreprit des expéditions guerrières au-delà des Pyrénées;
elles eurent pour conséquence l’établissement de la
riche Marche d’Espagne qui
s’étendait jusqu’à l’Ebre et dont Barcelone
était la capitale; mais il ne parvint pas à pénétrer
plus avant dans le pays.
Le
royaume arabe d’Espagne se fortifia intérieurement, le
prince ommiade, Abderrhaman,
ayant trouvé moyen de s’élever au rang de souverain
autonome et d’établir un émirat indépendant
dont le siège était à Cordoue (758). L’un
de ses lointains successeurs, Abderrhaman
IX, fut même assez audacieux pour prendre, en 929,
le titre de calife. Une
civilisation d’origine arabe, particulièrement avancée,
s’installa en Espagne. Des mosquées et des palais de
style mauresque furent construits à Cordoue et dans les
autres villes du royaume. Avec le temps, une vie
intellectuelle intense se développa autour des souverains
que fréquentaient des poètes, des chroniqueurs, des
philosophes. La philosophie chrétienne d’Occident, à
l’époque du haut moyen âge, en reçut même une
impulsion d’une grande valeur.
Les
Espagnols vaincus représentaient naturellement l’élément
le plus nombreux de la population, assujettie à une petite
minorité étrangère. Leur sujétion comportait avant tout
des charges matérielles; outre
un impôt personnel, ils payaient un impôt foncier et ils
assuraient le recrutement des armées de leurs maîtres.
Cependant les Arabes manifestaient une grande
tolérance à l’égard du peuple chrétien qu’ils
avaient vaincu, car, conformément à leur coutume,
ils ne faisaient point de prosélytes, si ce n’est parmi
d’autres Arabes. Sans doute les chrétiens étaient-ils
passibles de la peine de mort quand ils s’attaquaient à
l’Islam, mais ils purent conserver leur législation
propre, leurs tribunaux, leurs services divins et leur hiérarchie
ecclésiastique, avec leurs évêques et leurs métropolitains.
Ils pouvaient même prétendre
aux charges
et aux dignités publiques. On vit des
mosquées et des synagogues s’édifier dans les villes à
côté des églises. Aucun gouffre ne se creusa entre
les deux civilisations. Les chrétiens parlaient et écrivaient
l’arabe avec prédilection. Cette langue devint même
celle des poètes, si bien que l’Espagne chrétienne
courut le danger que sa propre culture ne fût submergée
par celle de l’étranger. Nombreux furent les Espagnols
qui s’adaptèrent à la mentalité arabe; d’autres, par
intérêt, abjurèrent le christianisme; d’autres encore,
même au sein du clergé, consentirent à des compromis.
Mais il y en eut aussi qui, résolument, voire même
fanatiquement, luttèrent contre l’emprise arabe. Leur
attitude provoqua un revirement chez les Maures qui, du
milieu du VIe jusqu’au milieu du XIe siècle, se manifesta
par des persécutions.
Par
bonheur pour l’Espagne chrétienne, une petite partie de
la péninsule, Asturies, Galice,
Biscaye, avait pu, dès le début,
échapper à l’invasion. Ces braves petites communautés
qui se trouvèrent fortifiées par l’arrivée de réfugiés
fuyant le reste de l’Espagne, préparèrent immédiatement
la guerre contre l’étranger et entreprirent avec ténacité
la reconquête de l’Espagne;
il y fallut sept cents ans. Dès
le milieu du VIIIe siècle, le territoire qui se trouvait au
pouvoir des chrétiens s’étendait déjà jusqu’au-delà
de la Sierra Guadarrama.
Peu
à peu, du VIIle au XIe siècle, de petits Etats sortirent
de ce premier foyer de résistance. Le premier fut le Léon,
fondé dans les Asturies et qui atteignit bientôt la frontière
française; au Xe siècle, il fut élevé au rang de
royaume. Dans les Pyrénées occidentales, au fond du golfe
de Biscaye, le petit royaume de
Navarre, avec Pampelune
pour centre, se constitua au IXe siècle. La Marche
d’Espagne, instituée par
Charlemagne,
se détacha par la suite de l’Empire franc et se morcela.
D’elle sortit le comté de Barcelone
ou Catalogne et, plus à
l’ouest, le royaume d’Aragon
qui devait s’unir à lui en 1137.
La
Castille est également issue des Asturies. Ce
ne fut à l’origine qu’un territoire le long de la
frontière, couvert de nombreux châteaux forts (castels)
destinés à la défense contre les Maures. En 940, un comte
de Burgos, fondateur d’une dynastie, en fit un Etat indépendant.
Et la Castille devait dans l’avenir, grâce à sa position
centrale, exercer une grande force d’attraction et devenir
le noyau du royaume d’Espagne.
Durant
des siècles, la lutte contre l’étranger musulman fut la
grande préoccupation des Espagnols. Le développement
politique, l’éveil d’un esprit national, la naissance
progressive de la nation, y sont intimement liés. Elle se
prolongea jusqu’à la fin du moyen âge, aussi en
reparlerons-nous dans d'autres pages.